Le bois du manche

31 décembre 2017

Ce soir je traduis les premières phrases de Solénoïde. Tellement heureuse d’avoir obtenu ce contrat. Par superstition, certains auteurs brûlaient une page aux dernières lueurs de l’année. Je ne brûle qu’un peu d’essence du texte roumain en le transportant dans ma propre langue. Hommage au titre de mon blog, La Part des Anges. Comme j’ai été inspirée de me souvenir de ce lointain voyage à Cognac, où j’ai pour la première fois entendu cette expression…

Solenoid est là, grande édition Humanitas, la couverture rouge figurant une ville impossible s’ouvre sur un livre rempli d’une autre ville quasi impossible, Bucarest, et je fais connaissance avec l’homme qui prend la parole…  C’est un enseignant roumain dans les années 80, qui ne garde d’une carrière avortée d’écrivain que les cheveux longs qui lui font attraper des poux :

« Mes cheveux ne font qu’effleurer ceux des petites filles, bouclés et pleins de petits rubans. Les insectes grimpent par ces cordes d’écailles translucides. Leurs griffes ont la courbure du cheveu, qu’elles épousent parfaitement. »

Le plastique peut-il moisir (p.11) ? Question que je me pose devant l’original… Mais ce n’est pas à moi de corriger… Cependant, en ouverture du livre, tout lecteur se posera la question de savoir si c’est une erreur de traduction…  Alors, le manche de la vieille brosse à dent, est-il moisi ou pas ??

Je me suis couchée avec cette idée et je cherchais la solution. Elle est venue au réveil, au petit matin, ce dimanche : le manche devait être en bois!

Il y a eu, mais c’est bien sûr, des brosses à dent en bois, avant le règne du plastique !

J’écris donc « le bois de la brosse à dent est moisi », au lieu de « le manche de la brosse à dent est moisi ». C’est mieux aussi que « le manche en bois de la brosse à dent est moisi »… 

« …de la couleur de l’ivoire… » flûte, sidef, c’est la nacre. Cela commence bien !  Corrigé. Il est 22h00 …à suivre, demain, même heure

Se mettre à nu

Dès que je commence la traduction d’un livre, je laisse des traces tout autour de moi. Des griffonnages sur des bouts de papier, des notes sur un nouveau cahier que j’ouvre à cette occasion, des notations dans mon agenda – l’agenda est le lieu des encouragements : j’y consigne la quantité de travail réalisée, la page où je me suis arrêtée ou encore le nombre de signes traduits dans la journée.  

Les informations les plus intéressantes se trouvent dans le cahier. C’est très insignifiant, de faire le compte des lignes et des pages sur une page d’agenda. Mais cela sert à jalonner l’effort du travailleur solitaire, lequel s’impose par là une discipline salvatrice et motivante.

Les notes de traduction, elles, sont aussi riches qu’impalpables. Elles sont l’odeur de la pluie sur la terre assoiffée : fugitives, parfumées.

C’est subjectif, parcellaire, peut-être trop compliqué ou destiné à un public particulièrement restreint, et pourtant, j’ai décidé de publier ici une année de mon journal de traduction.

Hasard du calendrier, on voit en ce moment circuler une photo du film « Les Traducteurs », qui doit sortir bientôt. La photo choisie est marquante : les traducteurs alignés sont presque à poil. C’est que je sens bien que la publication de ces notes personnelles est une manière de mise à nu. J’expose des choix, des hésitations, des questionnements. Parfois, j’avoue que je ne savais pas et je signale ce que j’apprends en route. En cela, c’est un travail plein d’humilité : lorsque je traduis, je doute. Je m’interroge, j’apprends. Je viens aujourd’hui révéler l’envers du tapis coloré qu’est la traduction finalisée.

Mais, il est bien évident que si je commence cette publication, c’est parce que le livre traduit est exceptionnel. C’est l’œuvre remarquable d’un écrivain qui a atteint la maturité et qui, au lieu d’essayer des recettes diverses, a creusé son sillon, ses thèmes. Il a approfondi son travail tout en élargissant encore son champ scriptural : Mircea Cărtărescu est déjà très connu pour l’ampleur de ses visions allant du microscopique élément biologique au grand brassage du temps qui fait rouler l’espace sur lui-même. Dans Solénoïde, il ajoute à ses thèmes celui de la destinée humaine et évoque sa perception aiguë de l’exiguïté de notre existence physique. Cela donne des pages, des chapitres, d’un élan humaniste formidable.

Solénoïde est en librairie depuis quelques jours et les premiers échos sont déjà très bons. Le livre a remporté le prix Transfuge du roman européen.

J’espère que mon Journal de traduction intéressera pour ses aspects linguistiques et qu’il donnera aussi des clés pour donner envie de connaître l’œuvre de l’auteur.

Solénoïde, de Mircea Cărtărescu, traduit du roumain par Laure Hinckel, éditions Noir sur Blanc, août 2019

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Mon programme au Salon du livre de Paris!

Superbe programme, cette année encore. Je serai dimanche à 18h sur le stand de la Roumanie (G85), pour évoquer la traduction du livre de Savatie Bastovoi, en sa compagnie, lors d’une table ronde présentée par Cristina Hermeziu (son site Zoom France Roumanie). La présence de ce romancier est rare et il est d’une rare présence. Il fait le voyage, invité par l’Institut culturel roumain (leur programme complet en français en cliquant ici). A ne pas rater.

Je savoure à l’avance le privilège de traduire ce qu’il va dire et de répondre aux questions sur la traduction de son roman, Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé, paru chez Jacqueline Chambon / Actes sud en janvier.

Juste avant, à 17h, nous serons sur le stand d’Actes Sud où l’auteur assurera une séance de signatures: venez nombreux pour obtenir une dédicace! Je serai là aussi parce que l’auteur n’est pas francophone, si bien que j’assure l’interprétariat… A moins que vous ne parliez roumain ou russe? 

Savatie Bastovoi arrivera à Paris samedi et repartira lundi en début d’après-midi, alors, pour le rencontrer, c’est dans ce créneau!

Mais aller au Salon du livre, c’est aussi retrouver ma petite sœur, Florence Hinckel (son site), sur le stand de l’ARL PACA (K18), où elle participe à une table ronde sur le monde vu par les ados. Nathan s’apprête à lancer le tome 3 de son Grand Saut (c’est pour le mois de mai, je crois)!

Je passerai aussi du temps avec mes éditeurs, Jacqueline Chambon, qui publie si régulièrement mes traductions, sur le stand Actes Sud.

J’irai voir aussi David Bosc, l’excellent éditeur de Noir sur Blanc… Car, oui, en effet, j’ai une très belle traduction en cours pour cette maison (j’ai déjà travaillé pour cette maison (voir ici le très beau livre édité il y a quelques années et dans lequel figurent plusieurs de mes traductions )… Mais chut, j’en dirai plus bientôt, au sujet de cette importante traduction en cours…

J’irai voir l’éditrice Olimpia Verger, sur le stand des éditions des Syrtes, où cette année j’irai embrasser mon ami Philippe Loubière qui signe pour cette maison la traduction du roman de Tatiana Tibuleac, L’Eté où maman a eu les yeux verts; je ferai un saut pour faire une bise à Fanny Chartres qui, de traductrice est devenue romancière pour la jeunesse et qui dédicace Strada Zambila, sur le stand de l’Ecole des loisirs… 

Mais je vais aussi retrouver mon amie Viviane Moore (son site), qui dédicace sur le stand de 10/18. Son dernier livre, Le Souffleur de cendres, qui vient clore une trilogie sur l’alchimie est très beau et m’a beaucoup plu… Elle a d’autres livres en préparation, cette romancière prolifique : passez lui demander ce qu’elle prépare!

Sinon, eh bien n’hésitez pas à naviguer dans l’univers littéraire de mes traductions, via l’onglet situé tout en haut de l’écran…

A bientôt ici pour découvrir d’autres projets, car cela fourmille: des traductions, des photos, des écrits personnels… 

 

 

 

Ma nouvelle traduction est sortie: un roman de Savatie Bastovoi!

Je partage le bonheur d’une nouvelle traduction avec vous, chers lecteurs de ce blog, et quelques réflexions : un grand sujet de société peut inspirer plusieurs romanciers en quelques années seulement. Cela dit quelque chose sur la puissance du thème traité… Dans le roman de Savatie Bastovoi, Les enseignement d’une ex-prostituée à son fils handicapé, c’est le drame des enfants moldaves (comme ceux aussi de Roumanie, Pologne, Ukraine…) « confiés » à des grands-parents ou à des connaissances par leurs père et mère partis travailler à l’étranger ( en Russie, en France, en Allemagne, en Italie). Ils sont en réalité abandonnés à eux-mêmes.

Ainsi, au moins trois autres romans ont été publiés en roumain ces dernières années autour de ce sujet : Kinderland, de Liliana Corobca, La petite fille qui jouait au bon Dieu, de Dan Lungu et Le testament non lu, de Liliana Bicec (un récit de vie plus qu’un roman, mais qui vous tire des larmes).

Savatie Baștovoi s’appuie sur le journal d’une mère déchirée par l’abandon de son fils (on trouve une page reproduite dans le livre). Il trace aussi, dans ce roman court, la trajectoire du duo à la puissance quasi mythologique de deux ados, Karlic et Sérioja, qui pourraient ne former qu’un seul corps: l’un en est la tête et l’autre les membres.

Dur, sans concession, violent parfois, ce roman révèle aussi la blessure que l’écrivain porte dans son cœur, lui qui aime son pays et en décrit les travers. Une traduction qui m’a poussée à explorer l’argot roumano-russe des truands moscovites, mais aussi à retrouver l’intensité poétique de l’écriture du moine moldave – pas un mot de trop, pas de longueurs.

Il porte la plume dans la plaie.

Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé, éditions Jacqueline Chambon, est sorti le 10 janvier 2018.

Retrouvez aussi la nouvelle présentation de tous mes travaux à partir de l’onglet {mes traductions}. Vous trouverez à la page de ce livre quelques extraits des articles de presse parus depuis un mois. N’hésitez pas à laisser des commentaires ici!