Point final… « à l’abri des terrifiantes étoiles »

Une année de traduction de Solénoïde. La fin de mon journal.

21 novembre

L’ivresse de la course. Il me reste neuf pages à traduire! Je regarde derrière moi comme si un autre coureur de fonds me talonnait. Le tournis. Je ne cesse de scroller en tous sens. Je vérifie et revérifie des termes récurrents. Elle est tellement évidente, la démultiplication de nos possibilités, permise par l’outil informatique. Scoabe de fier, centrul de butelie, halat, aur topit, molie, sifonarie, cângi, aprozar, alimentara, Pelikanol (c’est notre colle Cléopâtre, fabriquée à base d’amidon et avec un parfum d’amande amère!), Petrosin… Des mots anodins qui requièrent mon attention. Et je pense à un Dictionnaire Cărtărescu. Comme une carte littéraire de son univers à travers ses thèmes, ses lieux, ses personnages et ses objets parfois (souvent) récurrents. Je me rends compte que je n’ai rien écrit au sujet de la traduction du fameux lada studioului. Un juteux exemple. Ce sera pour une autre fois.

Il me reste neuf pages, demain je commencerai la relecture finale. Il me faudra  resserrer les boulons, comme on dit dans notre jargon. Corriger des milliers de fautes de frappe. Prendre encore plus de distance critique avec ce que je choisis d’écrire pour donner une forme française à ce merveilleux texte. Je sais que cette relecture ne sera que la première. Une fois ma version envoyée, je continuerai à relire et il y aura ensuite la relecture de mon éditeur. Et, je le sais aussi déjà, qu’elle pointera des corrections à faire. C’est le jeu. Heureusement, je sais qu’elles seront limitées. Mais elle est là, la nouvelle trouille, après celle du bien faire pour l’auteur : que ce que j’ai écrit en traduction plaise à ceux qui liront. Car mon éditeur sera finalement le premier francophone à découvrir par lui-même les personnages, l’histoire, la pensée, toute la chair de l’oeuvre intitulée Solénoïde. Et il aimera ou pas. Je sais déjà que je serai dans mes petits souliers tant que je n’aurai pas un bon retour de David.

Mais d’abord, finir. Il y a eu l’époustouflant chapitre 45. Des jours et des jours à 18157, à 18354, à 17700, à 18468 signes dans la journée. Parfois seulement 3653 signes, comme le 9 novembre, lorsque j’ai dû aller à Orléans pour rencontrer les responsables de l’association Tu connais la nouvelle? On va travailler ensemble sur une tournée d’écrivains roumains en région Centre en 2019. J’espère que cela sera du sérieux.

Et puis il y a les préparatifs de la Tournée des traducteurs que je partage avec Cristina Hermeziu. Notre première étape sera à Beaune, début décembre et il y en aura huit ou neuf en tout durant les six premier mois de l’an prochain, le temps de la Saison france-Roumanie. Recréation de la conception des affiches, avec mon idée d’une France vue du haut d’une montgolfière, et nos étapes marquées par une petite manche à air rigolote que j’ai tracée à l’aquarelle… De la respiration dans mon marathon.

Le chapitre 45, donc, est l’étonnant voyage du narrateur dans la peau d’un acarien, d’un sarcopte de la gale dans la main de Palamar. Jeu fractalique des mondes et des visions imbriqués, marque de fabrique de M.C. Le très grand se reflète dans l’infiniment petit et vice-versa. Tout est signe, signal et correspondance biblique dans ce voyage vers une autre dimension, pas au sens de 3e et 4e dimension, mais au sens de taille des univers, voyage dont il revient avec l’amertume de n’avoir pas réussi à délivrer son message : car l’homme n’est pas capable de saisir ce qui est au-delà de lui. Il est réellement aussi aveugle qu’un acarien.

Il y a eu aussi le joli conte des trois cœurs, le cœur de cristal, le cœur de fer et le cœur de plomb, que le narrateur écrit pour sa fille à naître. Et puis, devant la carte de Bucarest, le narrateur marque les emplacements de tous les solénoïdes enterrés dans le sous-sol de la capitale.

Avec tout ça, je suis arrivée au chapitre 49 et j’ai senti que Mircea Cărtărescu voyait lui-aussi le bout de son livre : « Mon monde va prendre fin bientôt, avec la fin de mon manuscrit ».

Si vous ne voulez pas savoir comment se termine le roman, il est temps d’arrêter votre lecture!

Par une journée torride anticipant la catastrophe finale, le couple et le bébé se promènent dans le centre de Bucarest, entrent dans un vieux cinéma pour y trouver de la fraîcheur et là, le narrateur se retrouve devant un film-rêve où il se voit guidé par un enfant dans un tombeau où se trouve le gisant de sa propre mère. Moment de douleur suprême du remord, celui de n’avoir pas allumé de bougie au chevet de sa mère morte pour éclairer son chemin dans l’au-delà. Remord symbole de tous les remords, je le vois comme un appel à accomplir nos actes, ceux qui nous construisent. Tant qu’on ne les a pas accomplis, fût-ce par l’intermédiaire d’un rêve salvateur, ils restent comme une brique manquante, celle qui affaiblit, par son absence, la construction de nous-mêmes.

L’ultime chapitre est à la fois swiftien (coexistence gullivérienne des humains et des assaillants très petits –  ici les acariens, c’est-à-dire des araignées), naïf, c’est-à-dire renvoyant à des images iconiques et grand moment d’explication : les veines mystérieuses qui apparaissaient ici et là dans le sol tout au long du roman étaient les points d’alimentation des enfers, peuplés de créatures se nourrissant de la douleur humaine. La vision apocalyptique de la Bucarest en forme de pyramide inversée s’élevant dans le ciel, est une nouvelle Laputa et une vision en creux de l’Enfer de Dante tel que représenté par Botticelli. La double auto-référence est visible dans l’évocation de cette Laputa, peuplée de mathématiciens, comme cette Bucarest recréée autour des pensées mathématiques les plus extrêmes, les plus impensables, les plus poussées aux limites de l’entendement humain, et que le narrateur manipule et interprète à son niveau…

Reprise du poème sublime de Dylan Thomas et vision saisissante, dans la Morgue où tout le peuple des piquetistes s’est rendu une dernière fois avant le décollage de la ville, des dizaines d’hypostases du corps du narrateur, illustration de la pensée espace-temps enfermant chaque hypostase de nous-mêmes dans la seconde immédiate, comme une suite d’arrêts sur image. Notre expérience existentielle est une succession de présences corporelles uniques, chacune d’elle côtoyant son double irréalisé. Le narrateur traverse une vaste exposition de ces corps sur les tables d’analyse de la Morgue. Vision non pas mortuaire ni morbide, mais philosophique. Irina, leur nourrisson et lui vont finir leurs jours dans la petite chapelle en ruine découverte dans la forêt, un jour quand ils cueillaient des glands pour les rapporter à l’école 86.

22 novembre 2018

« …à l’abri des terrifiantes étoiles« . Je viens de taper le point final de la traduction. Il est 15h39.

302505 mots. 1 772 737 signes. 21299 lignes.

10 mois et 22 jours d’écriture.

J’ai vécu le calvaire scolaire de la manipulation maladroite des chiffres et des calculs. Noter, avec cette précision maniaque leur interprétation de mon travail a aujourd’hui quelque chose de jouissif, car ils ne disent rien que ce qu’ils décomptent. C’est ma revanche. Ils sont parfaitement univoques. 21299, c’est 21299. Ça ne peut pas être interprété. Seulement décomposé, éventuellement. Pas coloré. Ni mal traduit ni bien traduit. Ni chargé de rêve et de références. Les mots, en revanche…

Do not go gentle into that good night : hymne à l’humanité entière

…Je publie la suite de mes notes sur Solénoïde, après quelques jours de repos

25 juillet

Les pages de ces dernières heures sont un régal, avec la traduction de deux poèmes. Un qui appartient à l’auteur (je pense) et qui ne m’a pas posé de problème, et l’autre, signé Dylan Thomas, un poète que je découvre. 

Je copie ici l’original magnifique, chantant, rythmé, complexe (même si, ai-je appris, c’est encore un de ses poèmes les plus lisibles et les moins ambigus):

Do not go gentle into that good night,

Old age should burn and rave at close of day;

Rage, rage against the dying of the light.

 

Though wise men at their end know dark is right,

Because their words had forked no lightning they

Do not go gentle into that good night.

 

Good men, the last wave by, crying how bright

Their frail deeds might have danced in a green bay,

Rage, rage against the dying of the light.

 

Wild men who caught and sang the sun in flight,

And learn, too late, they grieved it on its way,

Do not go gentle into that good night.

 

Grave men, near death, who see with blinding sight

Blind eyes could blaze like meteors and be gay,

Rage, rage against the dying of the light.

 

And you, my father, there on the sad height,

Curse, bless, me now with your fierce tears, I pray.

Do not go gentle into that good night.

Rage, rage against the dying of the light.

Et voici la version roumaine de Mircea Cartarescu, que je trouve très belle, bien plus belle que nombre d’autres (souvent confuses et lourdes) dans cette langue: 

Nu intra lin în noaptea bună, fără zori

Bătrânii-ar trebui să urle-n asfințit

Ah, strigă, strigă contra stingerii de sori!

 

Deși-nțelepții au uitat adeseori

Să fulgere, și bezna i-a-nvelit,

Nu intră lin în noaptea bună, fără zori.

 

Cei buni, cei de pe urmă, orbitori,

Vestindu-și faptele în golful cel umbrit

Ah, strigă, strigă contra stingerii de sori.

 

Cei ne-mblânziți, ce-au prins soarele-n zbor

Și prea târziu sfârșitul i-au simțit

Nu intră lin în noaptea bună, fără zori.

 

Cei gravi, ce văd că ochii orbi nu dor,

Ci strălucesc ca meteorii, fericit,

Ah, strigă, strigă contra stingerii de sori.

 

Și tu, părinte, în al tău pridvor

Blesteamă-mă, alină-mă cernit.

Nu intra lin în noaptea bună, fără zori,

Ci strigă, strigă contra stingerii de sori!

 

La traduction française est la suivante :

 

N’entre pas serein dans cette nuit sans aurores,

Les vieux devraient hurler quand le jour tombe,

Ah, rage, enrage contre la mort des soleils !

 

Les hommes sages oublient souvent

De tonner et s’enfoncent dans l’ombre qu’ils savent méritée,

Mais ils n’entrent pas sereins dans cette nuit sans aurores.

 

Les bons, la dernière vague, les aveugles

Se souvenant des actes de leurs vertes années dans le golfe sombre

Ah, ragent, enragent contre la mort des soleils.

 

Les hommes sauvages qui saisirent le soleil en plein vol

Et sentirent trop tard qu’il versait dans la pénombre

N’entrent pas sereins dans cette nuit sans aurores.

 

Les hommes graves, qui voient que les yeux aveugles sont indolores,

Et même, qu’ils brillent, gais météores,

Ah, ragent, enragent contre la mort des soleils.

 

Et toi, mon père, de ton triste balcon,

Maudis-moi, je t’en prie bénis-moi de tes larmes endeuillées.

Mais n’entre pas serein dans cette nuit sans aurores,

Et rage, enrage contre la mort des soleils !

Mais pour comprendre la présence de ce magnifique texte dans le chapitre 26 de Solénoïde, il faut lire les quelques mots qui le précèdent, et aussi que je rappelle brièvement où en est notre héros : il a fait la connaissance de la belle et vaniteuse Caty hantée par la perte de sa jeunesse et de sa beauté, laquelle lui révèle l’existence d’un groupe de personnes qui protestent, (excusez du peu, il fallait l’imaginer!) contre la condition humaine ô combien passagère et mortelle. Ce sont les « piquetistes » (parce qu’ils plantent leurs piquets de grève dans les lieux où la souffrance mérite qu’on la hue et qu’on la dénonce). Pour simplifier et pour les montrer du doigt, les autorités les étiquettent sous le nom de « secte ». Plusieurs semaines après ces quelques heures magiques et ambiguës passées avec Caty dans le secrétariat de l’école, il se décide à aller voir ce que sont ces fameuses soirées de manifestation « contre la mort ». Ce soir-là (c’est donc le début du chapitre  26), il découvre leur guide, un certain Virgile, qui distribue aux manifestants des feuilles polycopiées, comme cela arrive parfois dans les manifs. Notre jeune professeur curieux raconte :

« Sur la feuille figure aussi un vrai poème, fort et sonore comme un cri de désespoir et comme un hymne à l’humanité entière. En dessous, Virgil a simplement noté le nom du poète : Dylan Thomas.

Je veux en lire plus, car il est évident qu’il s’agit d’une des très rares personnes à comprendre réellement de quoi il est question : »

Suit donc la traduction roumaine. Elle a des rimes fortes et belles, que j’ai vainement tenté de suivre. La langue roumaine a cette chance, et Mircea Cartarescu l’a saisie au vol, de faire rimer zori, les aurores, et sori, les soleils. Ces rimes embrassées sont tellement importantes dans la version originale pour rendre palpable la révolte, l’opposition viscérale, le cri contre la mort. Ça se perd complètement dans les traductions françaises que j’ai pu consulter. On ne peut pas faire dire à une langue ce que son génie ne veut pas dire… 

Mon dilemme a été de trouver une version qui reprenne le plus possible la version roumaine sans perdre trop du sens littéral qui, souvent, fait les traductions françaises existantes. Je pense surtout à la deuxième strophe dans laquelle le poète Dylan Thomas évoque l’exemple des sages qui se résignent et qui entrent dans l’ombre mais pas sans révolte. La langue roumaine a peut-être cette chance d’avoir une expression qui contient le mot fourche pour dire « avoir maille à partir avec » (a avea de furca cu), une expression qui suggère donc l’opposition… Cela a peut-être facilité l’interprétation de cette strophe contenant le tout de même énigmatique Because theirs words had forked no lightning   par Mircea Cartarescu, de cette manière aussi limpide et synthétique (la traduction mot à mot entre crochets ne rend pas justice au travail de l’auteur !) :  

Deși-nțelepții au uitat adeseori [Même si  les sages ont oublié souvent]

Să fulgere, și bezna i-a-nvelit, [de tonner et que l’ombre les a englouti]

Nu intră lin în noaptea bună, fără zori. [Ils n’entrent pas sereins dans cette bonne nuit, sans aurores]

car « tonner » [a fulgera] exprime bien à la fois l’inscription de l’homme dans l’univers naturel qui le dépasse largement et l’expression, par métaphore, de sa colère et de sa révolte. Un mot qui résout le « words had forked ».

C’est pour exprimer tout cela que le poème existe dans Solénoïde. En roumain, il semble avoir été écrit pour y être serti. Il me fallait donc obligatoirement donner une version qui se cale peu ou prou sur la version roumaine, même au détriment de ce qui est admis en français, au rayon « traductions de Dylan Thomas ». J’aurais voulu ne pas suivre la pourtant jolie homophonie de « rage » doublé de « enrage », trouvée par le traducteur français (Alain Suied) et utiliser le verbe « hurler » qui est repris ensuite dans tout Solénoïde…

Une page plus loin, M.C. écrit ce magnifique paragraphe qu’il place dans la bouche de Virgile. Virgile harangue la foule des manifestants (comme un autre Virgile guidait un Dante médusé sur les chemins tortueux des enfers) : 

« Minuscules dans notre insignifiance, micelles sur un grain de poussière dans l’infini, protestons contre la disparition des consciences ! Il est diabolique, il est intolérable qu’un esprit meure. Qu’une créature comprenne son destin, cela aussi, c’est au-delà des limites du mal. C’est cruel, barbare, inutile de mettre un esprit au monde, au bout d’une nuit infinie, rien que pour le plonger, après une nanoseconde de vie chaotique, dans une nouvelle nuit sans fin. Il est sadique de lui donner à l’avance la pleine connaissance du sort qui l’attend. Il est abominable d’en tuer des milliards et des milliards, génération après génération, saints, braqueurs, génies, héros, putains, mendiants, travailleurs de la terre, poètes, spéculateurs, anargyres, tortionnaires, bourreaux et victimes ensemble, méchants et gentils pareil, qu’elle est mélancolique et désolante cette œuvre de criminel en série ! Notre monde va s’éteindre, l’univers va pourrir en même temps que les autres milliards d’univers, mais l’être et le non-être dureront autant que durera l’éternité, comme un mauvais rêve, comme une interminable toile d’araignée. Et nous, les perles du monde, son cristal qui aurait dû briller éternellement, nous ne serons plus jamais, jamais, quand bien même le temps durerait et indépendamment du nombre de désastres qui arriveraient dans l’enfer qu’est le monde physique, dans la geôle infinie de la nuit. Protestez, protestez contre l’extinction de la lumière !

Rendez-vous demain (promis!)

Secret de famille / Caty et Boltanski

La suite de mes notes…

Vers la fin du chapitre 12, il y a un passage qui rendra (peut-être) fou les traducteurs n’ayant pas déjà traduit Orbitor… Page 173 (167), le narrateur se demande :

« De ce nu-i ceream să-mi dea să sug lapte din ţâţa ei pe sub talpa casei, ca să apăs casa peste sânul ei căzut, cu areola neobişnuit de mare, până ce mi- ar fi spus tot adevărul?

Autrement dit, 

« Pourquoi ne demandais-je pas à téter son sein sous la semelle de la maison, afin d’écraser sa mamelle tombante à l’aréole extraordinairement large, jusqu’à ce qu’elle me dise toute la vérité ? ». 

 « … la semelle de la maison »! Quelle chose étrange, n’est-ce pas ?

Je me souviens de ma perplexité en 2008, lorsque j’ai rencontré cette expression pour la première fois…  Je craignais un peu de l’utiliser parce que c’est finalement un terme de maçonnerie… Mais dans le contexte du conte, on comprenait très bien. C’était très parlant : « Avec le petit doigt de la main gauche, je soulève la maison, la détachant à la base, et maman se glisse dans la brèche d’ombre. Un serpent de maison avec un ventre jaune se faufile mollement à ses côtés. Maman libère son sein et dirige vers moi son mamelon où luit une goutte de lait. Mais moi, je fais doucement descendre la semelle de la maison sur le sein parcouru de veinules bleues. »

Dans le folklore roumain (peut-être aussi dans d’autres traditions ?) c’est en procédant ainsi que le prince malheureux tente d’obtenir une réponse à la question qui résoudra son angoisse existentielle. Le secret de famille cédera-t-il à cette torture emblématique ?

Dans Solenoïde, le jeune professeur qui retrace ou reconstitue tout au long de ce chapitre magnifique et sanglant l’histoire ou du moins les bribes d’histoires de ce frère jumeau, objet d’un vrai secret de famille, dit en évoquant sa mère silencieuse, « C’était ainsi que les choses se passaient dans les contes qu’elle-même me racontait, c’était ainsi que les braves apprenaient l’existence d’une sœur ou d’un frère. Je n’ai jamais rien demandé parce que ce n’était pas ainsi que les choses se passaient dans notre famille enserrée dans une sorte de froideur. »

Chapitre 13, le 9 mars : ou comment entamer son travail par une complication inattendue : si, en roumain, on peut « povesti un basm », en français, on peut mal « raconter un conte »… Argh, je bute sur un truc tout simple!

« Caty predă chimie, dar de fapt îşi petrece orele de curs povestindu- le copiilor, ca şi când le- ar spune un basm, despre vila ei din Cotroceni, despre cele unsprezece camere ale ei, despre mobila ei Renais- sance, despre zecile ei de vaze de cristal de Boemia, despre gravurile originale de pe pereţi, dintre care unele costă cât un apartament.

Finalement, la solution sera de placer l’incise « ca si când le- ar spune un basm » à la fin de cette phrase : « comme si elle détaillait les étapes d’un conte de fées ». La phrase est assez longue et cela ponctuera efficacement sa lecture tout en rendant la construction de la phrase possible.

Si je choisissais d’écrire « elle passait ses heures de cours à narrer le conte de fée de sa villa à Cotroceni et de ses » etc., je dirais implicitement que tout ce dont elle parle est faux, appartient au domaine de l’imagination. Or l’auteur ne choisit rien à ce stade du livre. Il présente seulement une jeune femme qui passe son temps d’enseignement à dévoiler à ses élèves médusés une réalité très éloignée de la leur:

« Caty enseigne la chimie, mais elle passe ses heures de cours à parler aux élèves de sa villa du quartier chic de Cotroceni, qui compte onze pièces, de ses meubles Renaissance, de ses dizaines de vases en cristal de Bohème et des gravures originales accrochées aux murs, dont certaines valent le prix d’un appartement, comme si elle détaillait les étapes d’un conte de fées. »

Bon, j’ai résolu la difficulté, le sens est là, il n’est pas certain cependant que cela reste en l’état. Disons que cela me permet quand même d’avancer. Enfin, après 17 minutes de cogitations…

J’ai entouré d’un rond la répétition qui m’a sauté aux yeux en lisant le passage : « avid », pour « avidement » deux fois en sept lignes. Et je me demande pourquoi elle existe, chez M.C qui est doté d’un vocabulaire tellement riche.

En réalité, l’expression est trop elliptique pour permettre la compréhension : les enfants ont l’esprit avide, assoiffé de couleurs, de détails chatoyants et de précisions qui font rêver et ils visualisent tout cela facilement, avec aisance, parce que les détails abondent. Je choisis donc pour l’instant : « avec des précisions que leur esprit assoiffé visualise avec facilité » . Je change aussitôt pour « sans effort ». Car la phrase suivante commence par « Et ce n’est pas difficile »…

Et voici une phrase qui donne lieu à plusieurs interrogations enfin, surtout la deuxième partie :  » Caty poartă altă rochie în fiecare zi, altă pereche de pantofi, altă culoare a părului, şi străluceşte atât de tare, că până şi părul cenuşiu al copiilor prinde nuanţe roşcate, albăstrui sau portocalii numai de la radianţa pielii ei pe care cremele şi spuma de baie urcă şi coboară, în flux şi reflux, în acord cu fazele lunii.. »

On a donc une femme dont la beauté irradie au rythme des crèmes qu’elle utilise et dont la peau reflète plus ou moins intensément, comme rythmée par les phases de la lune, différents niveaux de lumière.

Tout cela s’articule autour du mot » radiance », un mot qui paradoxalement semble absorber le sens comme un trou noir : il englobe des bouts de phrases qui se perdent. Il ne reste que lui, qu’il faut utiliser à sa juste valeur…

« … au rythme des crèmes et des bains moussants qui augmentent ou diminuent la radiance de sa peau avec les phases de la lune… »  

Je tente plutôt ça : « …bleutées ou orangées selon la radiance de sa peau que les crèmes et les bains moussants augmentent ou diminuent, flux et reflux, en accord avec les phases de la lune. »

C’est plus proche du texte, le « flux et reflux » est poétique, car il est posé sans autres mots. C’était ça, la clé de la phrase, finalement.

Ma version donne donc :

« Caty porte chaque jour une nouvelle robe, une autre paire de souliers, une autre teinture de cheveux, et elle resplendit à tel point que même les cheveux ternes des enfants se parent de nuances rousses, bleutées ou orangées, selon la radiance de sa peau que les crèmes et les bains moussants augmentent ou diminuent, flux et reflux, en accord avec les phases de la lune. » p.169

« Ca pe o fee », ce que je ne dois pas confondre avec « ca o fee ». Je ne peux pas écrire « ils la suivent avidement, comme une fée ». Non, le petit mot « pe », signifie « comme si elle était une fée ». Six mots pour un petit mot de 2 lettres ? Je ne tiens pas à tout crin à respecter la source à la lettre, mais tout de même. Et puis, je trouve cela lourd. A voir, donc. Je trouve finalement une formule en dépliant un peu la phrase : « Soixante‑quatre yeux brillants la suivent avec convoitise, elle est comme une fée, elle qui, avec suffisance et en se donnant des airs… »

Quelles questions pointues je me pose au moment de l’entrée en scène de Caty, la bombe solaire à l’érotisme débordant, elle qui est tout entière « rubiconde et florale » !

C’est tout un pan du livre qui se déploie avec la présence de la jeune femme, enseignante elle aussi : en effet, c’est par elle que le narrateur (et nous aussi) découvre l’existence des « piquetistes ».

Ils déboulent dans son univers introspectif à la faveur d’un jeu de contrastes saisissants. Ce chapitre est construit avec brio autour de la personnalité érotique, explosive, belle, émouvante, attirante, Caty… laquelle, comme les fraîches fleurs dans une chatoyante nature morte, est l’image même de la vanité, de la brièveté de la vie. Mais durant cette vie, quel épanouissement de couleurs, de matières !

Au sujet des « piquetistes » … Après quelques errances et questionnements, j’ai choisi de créer le mot de manière à conserver la sonorité de l’original, qui, de tout façon, est inventé lui aussi. J’avais hésité à prendre « piqueteurs », mais c’est un mot qui désigne un métier. Quant à « piquet de grève », bien entendu que cela ne pouvait pas convenir ! En plus, les « piquets de grève » ne sont pas forcément des manifestants qui déambulent sous des pancartes…

Cet hiver je suis allée voir l’exposition Boltanski à Beaubourg… Et là, je ressens le choc de la superposition de deux univers, celui de Christian Boltanski et celui de Mircea Cărtărescu : « On ne remarquera jamais assez que la mort est une chose honteuse. (…)  Ce qu’il faut, c’est s’attaquer au fond du problème par un grand effort collectif où chacun travaillera à sa survie propre et à celle des autres.
Voilà pourquoi, car il est nécessaire qu’un d’entre nous donne l’exemple, j’ai décidé de m’atteler au projet qui me tient à cœur depuis longtemps : se conserver tout entier, garder une trace de tous les instants de notre vie, de tous les objets qui nous ont côtoyés… » (Boltanski, 1969)

M.C. fait perpétuellement, dans toute son œuvre, l’archivage de la mémoire. La sienne, celle de ses parents, celle de la ville impossible dans laquelle il est né, celle de l’humanité tout entière. Et ce qui me frappe encore plus dans Solénoïde, après avoir vu l’expo Boltanski, c’est la petite boîte à trésors où le jeune professeur range ses dents de lait, les bouts de ficelle sortis de son nombril, des vieilles photos où tous les gens sont morts ou bientôt morts – puisque le temps suffit à transformer quelque chose de faux en une chose vraie –, les deux morceaux d’aimants qui révèlent la partie invisible du monde… C’est un univers de Traces comme celles conservés et surtout recrées par l’artiste français qui a remporté (je suis contente) en novembre 2017 son pari contre la mort (et David Walsh en est le perdant joueur) …

Les piquetistes qui vont nous accompagner tout au long du livre ont ce but-là : ils se rendent de nuit sur les lieux de souffrances, les cimetières, les hôpitaux, la Morgue, munis de malheureuses pancartes réalisées avec les moyens du bord, pour protester contre le génocide perpétuel de l’humanité. Et leurs slogans sont: „A bas la mort!“, „ A bas les maladies!“, „ A bas l’agonie!“, „ A bas la souffrance!“, „Stop au carnage!“, „Luttez contre la douleur !“, „Pour la vie éternelle !“, „Pour la conscience éternelle !“, „Pour la dignité humaine!“, „NON à la passivité!“, „NON à la lâcheté!“, „NON à la résignation! “ : le combat est dérisoire et beau. Caty est belle et attirante, mais, le soir de ses quarante ans, elle s’effondre. Ce qu’exhale Caty, ce ne sont plus les onéreux parfums français, « C’étaient les phéromones du malheur, de la nostalgie, du désir terriblement intense de revenir, de nager à contre‑courant dans les eaux froides du temps, comme les saumons qui retournent aux sources. Caty n’était plus une femme, elle était une créature dépouillée de son sexe, un pauvre être humain comme les autres, comme absolument tous les autres. Une personne faite de chair périssable et de haine de soi, qui disséminait aux alentours, comme une sphère de pissenlit, les noirs signaux du malheur. Ils étaient sa nouvelle chevelure sur son crâne chauve, le nouveau fard sur ses joues terreuses. C’était le nouveau sexe, une autre sorte de sexe, le sexe de la mort et de la vanité, celui qui cherchait désormais, en lâchant au vent des petits cris de noctules, son partenaire obscur. » p. 180

…à suivre, demain, même heure