En résidence de traduction – 6 – Bucarest

Parfois, ce sont de petites choses qui vous font remonter à une phrase, une intrigue. Là, ce sont des pavés en bois. Oui, des pavés de rue, mais en bois, comme sur la photo que j’ai prise. Ici, le parfum d’une boulangerie et la couleur dorée de bretzels couverts de sésame. C’est une boutique de tailleur, un déferlement de soies vives dans une vitrine, les arabesques au fond d’un atelier de lutherie. C’est un nom, comme celui de la très ancienne église de Colţea ou tout simplement l’imagination, quand le coeur vous entraîne et que la ritournelle de la « cité des coeurs légers » ne vous lâche plus. La « cité P1120532des coeurs légers », sous la plume de Doïna Ruşti, c’est Bucarest fin 18e, la ville de Bucur le joyeux. On y crée des parfums, on y danse. La réputation de ville des plaisirs et du luxe arrive aux oreilles de Ioanis Milikopu, qui vit encore chez ses parents à Salonique. Le jeune garçon, qui veut coudre les plus beaux tissus du monde entame alors un voyage hasardeux jusqu’à Bucarest…

Je marche dans Bucarest et les phrases du Manuscrit phanariote m’accompagnent. Je vous livre un secret? Je pense que ce roman sera une de mes prochaines traductions, quand j’aurai fini
le livre de Savatie Bastovoi sur lequel je travaille en ce moment.

Le début du livre sonne comme ça (à vous de me dire si cela vous donne envie de connaître la suite) :

Prologue

« Il ne faut pas chercher le commencement d’un livre à sa première page. Le Manuscrit phanariote ne fait pas exception. Notre histoire a germé dans la bibliothèque du Sérail. C’est là que le sultan Selim découvrit un jour deux pages d’une partition rédigée d’une main nerveuse, qui donnait au dessin de chaque note de musique l’aspect de pattes de mouches noyées dans le café.P1120656

Selim déchiffra la mélodie à voix haute. C’était quelque chose de gai. Un tourbillon effréné de quelques notes qui se déployaient en se répétant et on sentait combien d’âmes s’étaient confiées dans ce chant. Il palpa le papier en se désintéressant de la signature minuscule. La même main avait rédigé les paroles, juste sous les notes, dans une langue savante qui rappelait à Selim les leçons de son premier précepteur, qui était tout rond, comme une perle. Ces trois strophes célébraient une cité de tous les bonheurs.

La chanson lui rentra dans la tête et la journée n’était pas finie que tout le palais la connaissait déjà ; elle se répandit dans les rues et dans les tavernes – parce qu’elle sortait de la bouche du grand Selim, bien évidemment, mais aussi parce qu’elle était entraînante et qu’elle voP1120533us faisait battre le cœur plus vite. Les paroles évoquaient une ville qui exhalait le tilleul. Entre ses murs, toute souffrance s’évanouissait, elle était comme effacée du Livre de la Destinée – ou de ses innombrables copies.

Cette cité des cœurs légers n’était autre que Bucarest.

Puis, des rumeurs commencèrent à circuler, alimentées par les Grecs du quartier du Phanar, des gens qui parlaient comme s’ils avaient un cheveu sur la langue. Ils étaient les seuls à connaître les contrées au-delà du Danube, là où se trouvait la ville de la chanson. Grâce à eux, on savait qu’en traversant le pont qui se trouvait à l’entrée de cette cité lointaine, tout visiteur perdait l’envie de revenir sur son propre  passé. Dans les rues en pavés de chêne tournoyaient les vapeurs qui s’élevaient de récipients argentés où frémissaient en continu les élixirs, les parfums et les onguents : la ville ne vivait ni du travail de la terre, ni de ses nombreux commerP1120644ces, mais de ces fragrances toujours renouvelées, de ce souffle tiède qui vous envahissait tous les pores de la peau en vous effaçant la mémoire, si vous étiez nouveau venu. Alors vous n’aviez plus qu’une ambition, un seul destin, celui de devenir un émir aux yeux de saphir, un nabab menant grand équipage et recevant en son palais, ou alors un gouverneur, un colonel ou encore, et ce serait tout aussi merveilleux, un simple gratte-papier attaché à la suite princière…

D’autres personnes racontaient l’histoire d’hommes qui déambulaient dans les rues, désorientés, ivres d’amour, repus de toutes les bonnes choses auxquelles ils avaient rêvé ; ils étaient torturés par les désirs qui rongeaient la partie la plus fragile de leur chair mais ils forçaient leur corps à jouir des douleurs de cette passion et du poison d’un soupir.

Mais quelle que soit la nature de leurs changements de vie, tous tombaient dans l’euphorie.  Aucun tourment, aucune tristesse ne résistaient à Bucarest, et c’était le sens même du nom de cette ville joyeuse, un nom qui tintinnabulait aussi gaiement que des clochettes de traîneaux dans les plaines enneigées.

Alors, les Grecs du Phanar exhumèrent tout l’or qu’ils avaient caché dans les caves et dans les fondations de leurs maisons pour convaincre le sultan de leur confier le trône de Bucarest – et ils se contenteraient de très courtes périodes, pourvu qu’ils l’obtiennent. La notoriété de Bucarest fit le tour de l’Empire Ottoman et plus personne n’ignorait que c’était la ville où les rêves se réalisaient. Dans les cafés d’Istanbul, le commerce de luxe se développa, car les commerçants les plus stylés cédaient leur marchandise au plus offrant, et les enchères s’envolaient sur le lévrier de Moldavie, l’épervier de Bucarest et les enfants valaques. »

Extrait de Le Manuscrit phanariote, Doïna Ruşti, éditions Polirom.

 

En résidence de traduction – 5 – Bucarest

Quand vous habitez quelque part pendant très longtemps, vous prenez les habitudes des gens qui vous entourent. Et il est bien connu qu’on préfère visiter des villes et des monuments lointains alors qu’on aurait de quoi s’émerveiller en traversant la rue. Ou presque. C’est ce qui m’est arrivé à Bucarest. J’y ai vécu et travaillé pendant presque dix ans et j’ai un peu honte de reconnaître que je n’avais pas connaissance de l’église de Bucur le Berger. Je me rends compte aussi que nombre d’amis roumains ne la connaissent pas non plus.

Les quais de la rivière Dâmbovița sont devenus avec le temps une sorte d’autoroute urbaine au lieu d’être un lieu de promenade et de découverte. En allant vers l’est de la capitale, on risque bien de passer sans la voir, cette minuscule église blanche qui surplombe les eaux calmes. Les barres d’immeubles construits dans les années 80 s’interrompent à cet endroit et dans l’interstice, l’église a résisté.

La légende, appuyée par certains chercheurs dit qu’elle est la plus ancienne église de la ville et qu’elle a donné son nom à la capitale roumaine. Plus exactement, c’est un berger du 15e siècle, de son prénom Bucur, qui aurait fondé ce premier lieu de culte sur un talus. Délaissant ses moutons, il avait élevé un sanctuaire qui fut, au fil des siècles, remanié, consolidé, rénové et qui offre aujourd’hui une expérience pleine de douceur et de tendresse à quiconque gravit les quelques marches menant à son entrée.

Une très jolie muraille d’enceinte comprend un clocher et au-dessus de l’entrée, une mosaïque contemporaine représence les saints protecteurs du lieu, Athanase et Cyrille, patriarches d’Alexandrie. Le minuscule jardin est luxuriant et entretenu. Les murs de l’église sont couverts d’icônes de différentes manières et époques. J’ai beaucoup aimé l’originalité de l’une d’elles, peinte sur verre par un artiste méconnu et parfaite illustration de la pieuse inventivité des artistes naïfs. « Je suis le cep et vous êtes mes sarments »: les paroles de l’apôtre Jean trouvent ici une émouvante représentation.

 

 

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En résidence de traduction – 4 – Bucarest

Journée de pélerinage littéraire dans la capitale roumaine. Pendant que je traduisais le roman Hôtel Universal, de Simona Sora, je me promettais d’aller un jour à la recherche de ce bâtiment mystérieux. Dans ce roman à la structure impeccable, dont les titres des chapitres reprennent ceux des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, l’ancienne auberge est devenue un bordel socialiste avant d’être transformée en résidence universitaire. Vous vous demandez ce que viennent faire ici les Exercices spirituels? L’héroïne, Maia, cherche un sens à sa vie. Or, tout est labyrinthe dans ses expériences de jeunesse : les dessins qu’elle a dans le dos, les récits que sa grand-mère lui fait de sa propre ailleule créatrice de confitures de roses et de remèdes bulgares, le destin de l’aieul célèbre, le chocolatier Capsa, voyageur dans une Crimée déjà en guerre, celle du 19e… Maia s’applique à démêler tout ça.

Voici comment elle y arrive pour la première fois :

« Maia éprouvait avec la force de l’évidence la certitude d’être revenue chez elle. Elle n’analysait rien, elle savait. Elle n’avait jamais habité à Bucarest, elle ne connaissait pas du tout le vieux centre avec ses ruelles nauséabondes et tortueuses, et elle n’avait jamais vu, pas même au cinéma, un lieu d’aussi intense promiscuité que l’hôtel Universal de la rue Gabroveni. Et pourtant, quand elle posa pour la première fois la main sur la barre de la porte vitrée de l’entrée principale et quand elle franchit le perron de marbre rouge, large et incrusté de pierres blanches qui formaient les lettres HU, elle sentit que les années d’échecs, d’humiliations, de peur et de colère rentrée qui pesaient sur son thymus allaient enfin se dissoudre.

Elle entra dans le hall enfumé. À côté de l’administration du nouveau foyer, le bar de l’ancien hôtel fonctionnait encore. Rien n’a changé, se dit-elle. »

J’y suis arrivée moi aussi. Mais tout a changé. L’hôtel se trouve dans la rue Gabroveni, il n’a pas bougé. Les petites rues sinueuses de ce quartier de Bucarest sont aujourd’hui un point d’attraction pour tous ceux qui recherchent une belle terrasse bien confortable, où le wifi est à disposition et le café, presque toujours délicieux. Plus rien à voir avec l’impression désastreuse que Maia éprouve dans le roman. L’hôtel est fermé. Un café branché occupe le rez de chaussée. Je trouve le perron en marbre rouge en poussant deux fauteuils en rotin. La porte est cadenassée. En levant les yeux, j’aperçois l’enseigne vintage, verticale, où chaque lettre dans un pavé blanc devait, peut-être, s’illuminer à la nuit tombée. Cette vue de l’enseigne de l’hôtel a été utilisée par l’éditeur roumain pour la couverture de la version originale du livre. La couverture du livre en français mettra en valeur l’histoire capiteuse et sensuelle de la confection des confitures de roses que Maia écoutait, enfant, et qu’elle reraconte dans ce livre en forme de recherche de soi. 

Je ne suis pas déçue du déplacement. La force romanesque de Simona Sora emporte sur son passage tous les oripeaux de la réalité. Restent la beauté de l’évocation et l’histoire magnifiée.

Et si je prolongeais cette promenade littéraire par quelques photos de Bucarest? A suivre, dans les jours qui viennent.

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Le Grand Dépotoir, oeuvre écolo?

Récemment, j’ai trouvé sur le site Babelio un reproche (il y a aussi des avis très positifs) au sujet du titre choisi pour une de mes traductions. Il s’agit du Grand dépotoir, d’Eugen Barbu, publié par Denoël en décembre 2012. On me dit que nous aurions dû (je dis « nous » puisque cela se décide à plusieurs) intituler ce livre « La Fosse ». Read More

Bucarest – chronique d’été 6

Lundi

 

Le tram – de nouveau. L’enfilade des boulevards portant le nom de princes régnants d’époques lointaines.

Je ne peux pas ne pas m’en souvenir : c’est là, sur la gauche, quelque part entre les stations de métro Ştefan Cel Mare et Piaţa Victoriei que se trouve une petite maison pas tout à fait anodine.  Dans les années 30, Eugène Ionesco y vivait avec sa mère et sa sœur Marinela. C’est au 52 du boulevard Ştefan Cel Mare. Ce lieu est aujourd’hui tout à anonyme. Aucune plaque ne mentionne rien. Et puis, après tout, pour quoi faire ?

Si je mentionne ce lieu, alors que je passe devant, c’est parce que cela me renvoie à l’excellent souvenir d’une enquête que j’ai menée en 1994 « sur les traces d’un lycéen roumain nommé Ionesco », d’ailleurs publiée dans l’Événement du Jeudi avec des fac-similés de ses carnets de notes… Une vraie réussite, cette enquête historico-littéraire. C’est Archavir Acterian, à l’époque âgé de 87 ans, qui a été ma source principale. J’ai rencontré aussi Barbu Brezianu et son épouse et même un ancien condisciple de Ionescu -très jaloux du lycéen précoce et non-conformiste, futur académicien français…

Archavir Acterian se souvenait parfaitement des discussions de leurs vingt ans, des sorties en groupe qui se terminaient souvent dans la mansarde de Mircea Eliade, professeur de certains de leurs amis. Les clowneries d’Eugène Ionesco, les éclats de rire d’Emil Cioran brillaient encore dans ses yeux. Il déployait ainsi devant  moi et pour moi l’immense scène du théâtre bucarestois des années 20 et 30. Archavir Actérian était prolixe, précis et d’une urbanité délicieuse. Il ébauchait en quelques mots le portrait des Emil Cioran, Mircea Eliade, Emil Botta, Petre Tutea, Mihail Sebastian et autres. Parmi tous ces garçons, il y avait aussi quelques filles. La sœur d’Archavir Actérian, Jeni, nous a laissé un journal magnifique. Je l’ai à la main, alors que je passe devant ce fameux numéro 52.  Quelle personnalité brillante ! Quels dialogues mémorables entre elle et Eugène Ionesco ! Je crois qu’ils étaient un peu amoureux. Surtout Eugène, dont personne n’offense la mémoire en racontant –comme me l’a raconté Archavir en ce jour du printemps 1994- qu’il avait à 20 ans un vrai cœur d’artichaut ! Toujours amoureux, toujours se languissant d’amour.

Archavir a utilisé cette expression roumaine à croquer : Eugène était « îndragostit lulea ». « Lulea », c’est une pipe. Dans cette expression, il n’est pas question de bouffarde, mais cela m’avait alors fait sourire… « Lulea », c’est très proche de « lalea », la tulipe, c’est un son très enfantin. Je trouvais que cela allait bien au personnage dont Archavir me faisait le portrait, à travers ses propres souvenirs. Archavir Acterian écrit d’ailleurs dans son propre journal (un beau témoignage, mais moins intéressant que celui de sa sœur) qu’Eugène le tannait avec ses histoires d’amour et qu’un jour il lui fit rencontrer une jeune fille qui était dans sa classe au lycée, Rodica : le début de l’histoire d’amour de toute une vie… et la paix pour son ami !

 

Le tram passe sous la Piaţa Victoriei et refait surface à deux pas de l’appartement où Gabriela Adameşteanu a longuement reçu l’équipe des Belles Étrangères, dont je faisais partie en tant que conseillère littéraire et interprète, en juin 2005. Le petit appartement impeccable, les photos de famille en noir et blanc au mur, la chambre de l’écrivain dont on devinait que le divan était le lieu où de nombreuses pages de roman furent écrites…. Et le tramway qui passe sous les fenêtres. En mars, Marily Le Nir a publié sa traduction du roman de jeunesse de l’écrivain : Vienne le jour, Drumul egal al fiecarei zile, en roumain. C’est un roman de formation. Letitia est le nom de l’héroïne. Elle est adolescente et elle étouffe, entre sa mère et son oncle. L’un et l’autre ploient à un moment ou à un autre sous la roue dentée de l’engrenage dictatorial. Letitia, elle, suffoque tout simplement. Et le lecteur la suit entre deux souffles.

Bucarest – chronique d’été 5

Entre le cinéma Scala et la librairie Carturesti, je tombe sur la rue Pictor Arthur Verona transformée, pleine de vie : ici se tient pour quelques jours un mini festival organisé par la Fondation Carturesti et l’Union des architectes.
Cela s’appelle : 


Le but est de militer pour rendre aux piétons ce morceau de quartier au centre de Bucarest.
Je dégaine mon téléphone portable pour saisir en images quelque chose de cette atmosphère légère qui plane dans ce coin de Bucarest.
Des ateliers pour les enfants tenus par des associations écolos, des artistes en plein happening, et surtout, la présence forte et intéressante des étudiants des facultés d’architecture et d’art donnent un air un peu échevelé à cette rue que je connais bien pour y avoir, notamment, pris une des plus sympathiques photographies de mon exposition montrée en 1995 à l’Institut français:


Un des stands les plus intéressants (et de nombreux groupes se forment pour discuter) concerne les « résidences nobiliaires extra-urbaines ». Un crève-coeur de voir ces palais de toutes tailles et tous styles en ruine.

De grands panneaux comme ces deux-là que je prends en photo retracent l’histoire de ces lieux charmants. 
Le plus souvent, ils ont été transformés en Coopérative Agricole de Production (l’équivalent du kolkhoze en URSS) par les autorités communistes et confiscatrices.

Plus léger, voici l’endroit où se délivrer du stress : planter un clou de charpentier, voilà qui permet d’aller mieux!

Et puis, rouler en « harley » écolo!, c’est tentant…

surtout, après avoir rangé sur l’étagère du salon un bocal… d’air pur!

Bucarest – chronique d’été 4

Calea Victoriei. Sur la gauche, la cour très sombre d’un de ces nombreux immeubles aux lignes Bauhaus. On y retrouve une époque attirée par la modernité, misant sur l’ultra-fonctionnel et adorant le luxe. J’ai l’impression de me retrouver dans l’antichambre d’un roman de Camil Petrescu. Fred, le héros de son roman Madame T. est sur le point de pousser la grille ; de son pas élastique, il traverse le puits de lumière et s’en va retrouver son amante… Aujourd’hui, la façade est chargée de suie mais le charme des lignes pures est toujours agissant. Je regrette à cet instant de n’avoir pas pris mon appareil photo. Dans deux semaines, quand je serai de retour, le fantôme de Fred Vasilescu me trouvera là, sous cette fenêtre ronde comme l’œil ébahi de son Emilia.

 

 

Ça y est, quelques pas encore et je me retrouve à l’abri de la chaleur torride : voici la cour ombragée de la Terasa Green Hours et surtout, la « librairie du fond de la cour » et la rédaction du journal 22, hebdomadaire fondé par le Groupe pour le Dialogue Social (GDS) dont le siège se trouve également là. Le GDS – la pépinière à idées, le chaudron du débat démocratique des années 90 ; le  poumon pensant de la vie intellectuelle roumaine.

Sur les vitres du rez-de-chaussée sont collés des dessins de Perjovski. Sa notoriété est aujourd’hui mondiale. Avec mon attirance ancienne pour les lettres comme on les rencontre dans l’espace urbain, je ne pouvais qu’aimer ses dessins dont le graphisme toujours simple est porté par le message. Avec le temps (je connais son travail depuis le début des années 90), le message a pris encore plus de place et de force qu’au début.

Je m’assois avec un Pepsi. Un article du journal que je feuillette me raconte qu’avant 1989, le Coca-Cola étant interdit pour cause d’anti-capitalisme, le Pepsi était devenue une « boisson de gauche »…

Je suis à Bucarest. C’est l’été. Je sirote ma boisson politisée.

Bucarest – chroniques d’été 3

Samedi, suite

 

 

Le parfum des tilleuls est réellement enivrant. Il plane, sur le  boulevard Lăscăr Catargiu, entre le macadam brûlant et les houppiers chargés de fleurs douces, ni vertes ni jaunes ou vertes et jaunes à la fois, je ne sais plus. Le parfum est si présent qu’on a l’impression d’en manger. Par trente degrés à l’ombre, Bucarest devient la capitale la plus féminine au monde. C’est un festival de blouses et de robes à mancherons ou aux épaules découvertes, toutes de textile léger, coloré, fleuri, pointillé, plissé, gansé.

 

 

Là, sur la gauche, à mi boulevard, derrière une touffe d’acacias défleuris, le corps écorché d’une de ces maisons commerçantes construites au tournant du XXème siècle. Une vision qui fait mal. J’espère qu’il s’agit d’une rénovation en cours et non d’une ruine dont on récupère les derniers ornements. A travers une ouverture, on voit l’intérieur de ce qui fut peut-être un salon : une pièce ronde aux plafonds en stuc et, au fond, la jolie forme d’un oculus ovale.

 

D’où vient cette prolifération de banques ??? Le « Sydney cafe », sur la place Victoriei n’existe plus, remplacé par une de ces institutions financières. Certes, on ne vit plus la folle époque des années 92 – 95, quand les établissements « bancaires » les plus farfelus et les plus douteux ouvraient des succursales aux noms mirobolants. Je me souviens entre autres de la fameuse « Banca internaţională a religiilor ». Est-il besoin de traduire ? Et faut-il souligner qu’il n’y avait pas soutane sous roche ?

 

Il y a eu, depuis 1990, plusieurs restaurateurs français venu régaler (ou décevoir) Bucarest. Je découvre aujourd’hui, au bout du boulevard Catargiu, la devanture élégante d’un franchisé vendant de la « pâtisserie fine et pur beurre ». Arrivant de France, j’ai surtout envie de goûter, en faisant le pied de grue, des merdenele au fromage, sortant du four, à la pâte grasse et croustillante, autour du fromage légèrement salé. Mais pour l’heure, vu le jour vibrant de chaleur, je lorgne sur les terrasses.

Rue Mendeleev, un café, très récent (mais je peux me tromper sur ce point) a ouvert dans une de ces jolies maisons commerçantes à un seul niveau sur demi sol, chargées de stucs et mascarons : une vaste véranda a été adjointe à la façade. L’intérieur a l’air design, rouge et noir. Les clients semblent placés en vitrine, au-dessus de la rue. Le café s’appelle « Ici et là ». En français dans le texte.
Dans la même rue, à quelques maisons de là, transformation totale : un café très chic, tout en tons ocres, a remplacé un salon de beauté… C’était un de ces vastes temples dédiés à la femme. Un espace déchiré par le bruit de perceuse des sèche-cheveux, une atmosphère imbibée d’acétone et de laque pour choucroutes impeccables, un temps de concentration hédoniste traversé par le striduli des handy, étincelants dans la pénombre chargée de paillettes.
La rue est à l’ombre. Sur la gauche, à cinquante mètres, l’insolation durable du boulevard tend à transformer la course des voitures en sucre filé.

Je reste du côté de la fraîcheur relative des rues latérales. Voici la place Amzei  – méconnaissable. Des travaux, un trou béant dans le ventre de Bucarest. Les halles sont installées sous des tentes vertes, en attendant. Des panneaux indiquant «  nous vous prions de nous excuser pour la gêne occasionnée » me sautent aux yeux. Ils sont posés à intervalles réguliers sur des palissades bleues qui semblent sortir de l’usine. Ce soin soudain que l’on accorde au riverain m’entraîne vers des conclusions sociologiques rapides. Je préfère finalement ne faire qu’observer, emmagasiner, noter, décrire. Une promenade consciente. Un repos actif. Une concentration dans l’oubli de soi. Tel est mon état d’esprit. Ma disponibilité est totale. Je suis réellement en voyage.

 

 

Bucarest – chroniques d’été 2

Samedi 13 juin

Je circule sur le boulevard Mihai Bravu puis sur Ştefan Cel Mare. Ce sont un peu nos Maréchaux parisiens, ces deux larges boulevards qui forment un demi-cercle autour du centre de Bucarest. Les lignes de tramway qui brillent entre les deux sens de circulation sont neuves. Les passages, Muncii, Obor, Ştefan cel Mare ont été rénovés.

Obor – un immense marché et un grand magasin au rez-de-chaussée d’une barre d’immeuble. Je me perds avec un grand plaisir entre les femmes troncs et les strings des étals de corsetterie; je longe des alignements de cannes à pêche et des imperméables en caoutchouc étiquetés en vert sur les stands d’articles de sport et de pêche; des avalanches de foulards, d’éventails, de lunettes de soleil, de souliers de dame et de bottes stiletto, de lustres d’opaline et de spots design, de parfums et de montres, de bicyclettes roses et vertes pour enfants.

Le marché d’extérieur – l’indicateur électronique  affiche 30.1˚- vibre de couleurs et de parfums. Tresses d’ail, bouquets d’aneth… et bouffées de tabac mêlées d’alcool de prune et de bière. Je me penche sur les fagots de trois cents cierges et cela sent l’encens et le vernis, par la petite fenêtre de la boîte en fer, couleur gris métallisé, où le vendeur d’objets religieux se confit peu à peu –d’ennui.

 

Plus tard…

 

Je reprends le tramway. Je poinçonne. Les appareils reconnaissant les cartes magnétiques côtoient les “taxateurs” qui font de gros trous dans le papier tout fin du ticket orange ou bleu. A la sortie de la place Obor, je me suis rafraîchie à la vue des aigrettes liquides d’une jolie fontaine en forme de fleur de pissenlit; et en observant le nom du “casino” Maxbet, j’ai souri.

De nouveau sur le boulevard Ştefan Cel Mare; l’enfilade des constructions est rompue, là-bas, sur la droite : l’ouverture débordant de feuillages correspond à l’allée du Cirque, un cirque d’hiver, rond comme un bolet, au bout d’une large allée résonnant encore des cris, des rires et des pitoyables plaisanteries claironnées par le fameux « Jean du septième » et reprises en cœur par toute la troupe de filles et de garçons en culottes courtes habitant le même immeuble que le petit Mircea. Et j’aperçois enfin quelque chose que j’essayais d’imaginer en traduisant le roman L’Aile tatouée* de Mircea Cărtărescu ; mais j’ouvre d’abord une parenthèse : je me trouve à cet instant, derrière la vitre du tram, au pied de l’immeuble où le narrateur-personnage de Mircea Cărtărescu a grandi ; c’est là, au coin de l’immeuble, que le petit Mircea du roman vit les expériences mémorables dont l’écrivain nourrit son oeuvre. Je ferme la parenthèse : ce que j’aperçois avec étonnement se trouve sur le toit en terrasse du bâtiment et c’est peut-être –c’est sans doute- ce qui a inspiré à Mircea Cărtărescu les « mers d’airain » décrites dans le roman. L’immense construction en forme de parallélépipède est surmontée d’étranges objets dont le profil, de loin, est celui  d’une coupe très évasée, une « mer d’airain » comme celle qui jouxtait le temple de Salomon…

Dans un éclair, je me dis que je voudrais une fois seulement voir avec des yeux d’enfant, puis d’adolescente le haut mur des Moulins Dâmboviţa, entendre leur grondement sourd à travers les murs de la cuisine et rêver devant Bucarest étalée à mes pieds, dans le triptyque de la fenêtre. Et je me ravise immédiatement. Certes, je suis « sur les lieux », mais ce que je cherche du regard,  en passant dans le tram, je l’ai déjà en moi parce que je l’ai lu ; et je l’ai lu de la plus belle manière qui soit, puisque je l’ai traduit.

 

*A paraître, 28 août 2009, Denoël

Bucarest – Chronique d’été 1

Vendredi 12 juin

Bucarest. Plus de deux ans que je n’ai plus parcouru la ville. Des années que je ne l’ai plus fait l’été. Soleil de juin, lumière toujours aussi riche et tendre le soir à 18 heures: richesse des reflets dans les vitrines; profondeur des gris multiples des huisseries dont la peinture s’écaille en contorsions baroques; tendresse de la respiration des tilleuls, enivrante et palpable.

J’ai soif de renouveler mon stock d’images de Bucarest. Et d’après ce que j’ai vu depuis le car entre l’aéroport Otopeni (pardon, il faut dire Henri Coanda!) et le centre ville, il y a du changement.