Bien ensemble – Laure Hinckel, traductrice, pendant et après le coronavirus

 

Voilà, c’était ma façon de répondre à ces questions posées par Iulia Badea-Guéritée, de l’Institut culturel roumain de Paris, que je remercie pour l’invitation.
Je m’insère ainsi dans une magnifique série d’entretiens, après les amis Matei Visniec et Cristina Hermeziu, et aux côtés de nombreux musiciens et artistes.  
J’espère qu’il y aura des commentaires pour me dire si vous partagez ma vision de cette période difficile.
Et puis il y a peut-être parmi vous des admirateurs des « Lettres à Olga »? Et des lecteurs de la revue AOC? Dites-moi tout!
 

Tout s’en va – Venise

De temps en temps, la revue OPT motive (OPT en roumain veut dire Huit, mais surtout Opinii [Opinions], Povesti [Histoires], Texte [Textes]) me sollicite pour que j’écrive sur un sujet ou un autre.

En avril, c’était sur le confinement (l’article est ICI) et l’original français avait été publiée sur Actualitté.

Début août, Doina Rusti, romancière que j’adore et qui est une des fondatrices de la revue, m’a écrit pour me demander un texte qui alimenterait une rubrique estivale de courts articles signés par des artistes : « impressions, confessions – ce que tu fais, où tu vas, ce que tu lis, ce que tu entends, ce qu’il se passe durant cet été covidien, à quoi ressemble ton quartier, quels événements incroyables tu as vécus…. Taille du texte : de un paragraphe à une page.« 

Comment ne pas répondre?

L’article a été traduit en roumain et donc publié dans OPT motive. On peut le voir en cliquant sur ce lien.

Aujourd’hui, je le publie ici tel que je l’ai écrit en français, un soir à ma fenêtre, dans l’appartement d’une certaine adorable Martina. C’était il y a à peine quinze jours. C’était il y a une éternité.

 

Tout s’en va –  Venise

Je suis de retour à Venise. Que l’on ne me demande pas pour quoi faire. Je ne peux dire qu’une chose, j’y suis pour me retrouver. J’y passe deux semaines entières.

Andra tutto bene proclament encore les arc-en-ciel sur les dessins d’enfants affichés aux portes des maisons ou collés sur les vitres. C’est le mantra du “Tout ira bien”, méthode Coué du confinement imposé par la pandémie de Covid19. 

La ville du Carnaval romantique est en août 2020 la ville des masques chirurgicaux, obligatoires dans tous les lieux fermés: musées, magasins, églises, restaurants. Ou moins fermés, mais très fréquentés, comme les bateaux-bus, les célèbres vaporettos. Avec humour, élégance et fierté nationale, les commerçants portent souvent des masques aux couleurs de leur drapeau tricolore ou bien arborant un Lion de Saint-Marc.

“La masquerina” est indispensable et passée au rang des habitudes. Des affiches dans les lieux publics évoquent des événements qui n’auront pas lieu. D’autres, des élections reportées. Les visages des candidats aux élections régionales de Vénétie sont déjà rongés par l’humidité et déchirés. Il faudra tout refaire de cette communication électorale. Mais n’est-ce pas ce qu’on fait en permanence dans cette ville : les plâtres?

Je trouve dans un placard un vieux reportage sur Raymond Roussel, illustré par des photos de Sarah Moon. Un des passages évoque le “rien”. Dans cette ville pleine comme un œuf, j’observe quelques lieux de vide, aussi évocateurs qu’un discours, ou que les déliés d’une écriture pourtant serrée : l’espace frais entre les lames des persiennes closes ; les urnes de charité, ouvertes comme des bouches dans la pierre des églises ; l’espace brassé entre les jambes des enfants qui galopent d’un bout à l’autre d’un campo. Mais aussi les étonnants kilomètres de friches et de ronces, où je devine ici et là une ruine octogonale en brique ou le dos rond et indestructible d’un bunker, sur l’île du Lido.

Je lis une biographie de Marguerite Duras.

Je lis des poèmes de Bukowski dans sa langue, sans traduction, parce que l’uppercut n’a pas besoin d’être traduit.

Je lis le journal de Jules Michelet.

Je vois des photos de Jacques-Henri Lartigues. Certaines me transpercent. Je sors du palais qui les abrite. J’ai laissé un instant de mon reflet dans les miroirs en cuivre qui sont au plafond d’une étrange petite pièce où, selon moi, on ne devait se rendre que pour mettre à distance Venise, bien la caler dans le paysage de ciel et d’eau. J’imagine (c’est ma liberté !) le constructeur de ce palais en presque dissident du Livre d’Or.

Je vois des photos d’Henri-Cartier Bresson dans le regard de cinq artistes et collectionneurs. Je m’offre une image, une de mes photos préférées, de sa série espagnole. Les photos qu’il a faites dans ce pays sont parmi celles que je trouve les plus belles. Peut-être à cause de l’intensité dramatique des caractères. Cette photo représente une immense façade trouée de fenêtres petites et disposées de manière qui semble aléatoire. Au premier plan, des enfants dont je ne vois que les cheveux épais, les regards ardents.

Le chant des cigales résonne jusqu’au cœur du sestiere San Marco.

La végétation semble insoupçonnable dans cette ville d’eau et de pierre, mais elle est présente. Minuscules belles-de-nuit dans les jardinières aux fenêtres, bignones en guirlandes au-dessus d’un portique, froide et impromptue présence d’un figuier jeune, là, au faîte d’un muret, juste sous mes fenêtres. Et puis les cyprès et les lauriers rouges et blancs à l’Academia, dans la cour du Palais Franchetti, où j’ai vu plusieurs Chirico, avec l’émotion de qui plonge dans des souvenirs de perspectives anciennes, peuplées d’idées plus que de personnes.

Tôt le matin, sous mes fenêtres, un transporteur chargé de ballots bleus ou blancs amarre son embarcation à l’arrière de l’auberge voisine : c’est le service de blanchisserie industrielle. Les percolateurs délivrent de l’expresso, les trimeurs dans les arrière-cuisines font et défont des piles de soucoupes et de tasses, hachent et envoient au comptoir des brumes de salades, tranchent des centaines de tomates, tirent de leur petit lait des milliers de boules de mozzarella. J’entends tous ces échos des travailleurs du tourisme qui reprend, à Venise.

Une dernière vision : dans l’arrière-salle d’une boutique de souvenirs, deux ouvrières asiatiques aux doigts gourds s’hypnotisent sur des machines à sou.

Un dernier son : dans l’appartement voisin, une machine à laver entame son cycle d’essorage.

Andra tutto bene.

Tout s’en va.

 

 

J’ai pensé que ce serait intéressant…

… alors je l’ai fait. Voici, sous la forme d’une liste de liens, les 38 chapitres du journal de traduction de Solénoïde (rédigé du 31 décembre 2017 à fin novembre 2018), que j’ai publié ces trois derniers mois, après la parution du livre chez Noir sur Blanc en août.

Je les rassemble ici pour qui voudrait les lire tranquillement dans l’ordre chronologique de leur rédaction, et je pense surtout à ceux qui lisent sur leur téléphone, où il est plus difficile de naviguer via les mots-clés ou les archives. J’espère que cela sera utile. Il suffit de passer la souris sur les chapitres pour faire apparaître le lien.

Se mettre à nu

Le bois du manche

…que je sois dans un corps

Astrolabes

Des milliards d’existences virtuelles

Sur le statut de l’écrivain

La maison en forme de navire

De la place et de la politesse

Un plan d’évasion

Arrachés au forceps

Les salles à manger des périphéries

Comme une écaille

Le jumeau et le miroir

Secret de famille / Caty et Boltanski

Comme des lèvres

La grande femme en caoutchouc

Un mot roule dans ma tête

Qui a dit que traduire était facile?

Un mot inconnu

Les énormes rouages du temps crissent sur ce grain de sable!

De la transparence du sucre… candi

Kafka in the mirror

Métamorphose du rêve

Un merlu mélancolique

Le très béni corps humain

Tresses, queues de cheval et midinettes

Do not go gentle in that good night : hymne à l’humanité entière

L’éclosion du bouton de rose

Un blocage de plusieurs jours

De la mue, de l’esprit et du souffle dans Solénoïde

Le Rubik’s Cube dans Solénoïde

« Le sortilège d’un monde dépourvu de la bureaucratie psychique du réel »

Le faux rêve d’une Brasilia-sur-Dâmbovita

Les insectariums oniriques de Nicolae Vaschide

Défaire plusieurs rangs pour reprendre la maille perdue

Fourmilion des mots, je tourne et creuse le texte

Je sarcoptise dans le vide…

Point final… « à l’abri des terrifiantes étoiles »

 

 

 

Point final… « à l’abri des terrifiantes étoiles »

Une année de traduction de Solénoïde. La fin de mon journal.

21 novembre

L’ivresse de la course. Il me reste neuf pages à traduire! Je regarde derrière moi comme si un autre coureur de fonds me talonnait. Le tournis. Je ne cesse de scroller en tous sens. Je vérifie et revérifie des termes récurrents. Elle est tellement évidente, la démultiplication de nos possibilités, permise par l’outil informatique. Scoabe de fier, centrul de butelie, halat, aur topit, molie, sifonarie, cângi, aprozar, alimentara, Pelikanol (c’est notre colle Cléopâtre, fabriquée à base d’amidon et avec un parfum d’amande amère!), Petrosin… Des mots anodins qui requièrent mon attention. Et je pense à un Dictionnaire Cărtărescu. Comme une carte littéraire de son univers à travers ses thèmes, ses lieux, ses personnages et ses objets parfois (souvent) récurrents. Je me rends compte que je n’ai rien écrit au sujet de la traduction du fameux lada studioului. Un juteux exemple. Ce sera pour une autre fois.

Il me reste neuf pages, demain je commencerai la relecture finale. Il me faudra  resserrer les boulons, comme on dit dans notre jargon. Corriger des milliers de fautes de frappe. Prendre encore plus de distance critique avec ce que je choisis d’écrire pour donner une forme française à ce merveilleux texte. Je sais que cette relecture ne sera que la première. Une fois ma version envoyée, je continuerai à relire et il y aura ensuite la relecture de mon éditeur. Et, je le sais aussi déjà, qu’elle pointera des corrections à faire. C’est le jeu. Heureusement, je sais qu’elles seront limitées. Mais elle est là, la nouvelle trouille, après celle du bien faire pour l’auteur : que ce que j’ai écrit en traduction plaise à ceux qui liront. Car mon éditeur sera finalement le premier francophone à découvrir par lui-même les personnages, l’histoire, la pensée, toute la chair de l’oeuvre intitulée Solénoïde. Et il aimera ou pas. Je sais déjà que je serai dans mes petits souliers tant que je n’aurai pas un bon retour de David.

Mais d’abord, finir. Il y a eu l’époustouflant chapitre 45. Des jours et des jours à 18157, à 18354, à 17700, à 18468 signes dans la journée. Parfois seulement 3653 signes, comme le 9 novembre, lorsque j’ai dû aller à Orléans pour rencontrer les responsables de l’association Tu connais la nouvelle? On va travailler ensemble sur une tournée d’écrivains roumains en région Centre en 2019. J’espère que cela sera du sérieux.

Et puis il y a les préparatifs de la Tournée des traducteurs que je partage avec Cristina Hermeziu. Notre première étape sera à Beaune, début décembre et il y en aura huit ou neuf en tout durant les six premier mois de l’an prochain, le temps de la Saison france-Roumanie. Recréation de la conception des affiches, avec mon idée d’une France vue du haut d’une montgolfière, et nos étapes marquées par une petite manche à air rigolote que j’ai tracée à l’aquarelle… De la respiration dans mon marathon.

Le chapitre 45, donc, est l’étonnant voyage du narrateur dans la peau d’un acarien, d’un sarcopte de la gale dans la main de Palamar. Jeu fractalique des mondes et des visions imbriqués, marque de fabrique de M.C. Le très grand se reflète dans l’infiniment petit et vice-versa. Tout est signe, signal et correspondance biblique dans ce voyage vers une autre dimension, pas au sens de 3e et 4e dimension, mais au sens de taille des univers, voyage dont il revient avec l’amertume de n’avoir pas réussi à délivrer son message : car l’homme n’est pas capable de saisir ce qui est au-delà de lui. Il est réellement aussi aveugle qu’un acarien.

Il y a eu aussi le joli conte des trois cœurs, le cœur de cristal, le cœur de fer et le cœur de plomb, que le narrateur écrit pour sa fille à naître. Et puis, devant la carte de Bucarest, le narrateur marque les emplacements de tous les solénoïdes enterrés dans le sous-sol de la capitale.

Avec tout ça, je suis arrivée au chapitre 49 et j’ai senti que Mircea Cărtărescu voyait lui-aussi le bout de son livre : « Mon monde va prendre fin bientôt, avec la fin de mon manuscrit ».

Si vous ne voulez pas savoir comment se termine le roman, il est temps d’arrêter votre lecture!

Par une journée torride anticipant la catastrophe finale, le couple et le bébé se promènent dans le centre de Bucarest, entrent dans un vieux cinéma pour y trouver de la fraîcheur et là, le narrateur se retrouve devant un film-rêve où il se voit guidé par un enfant dans un tombeau où se trouve le gisant de sa propre mère. Moment de douleur suprême du remord, celui de n’avoir pas allumé de bougie au chevet de sa mère morte pour éclairer son chemin dans l’au-delà. Remord symbole de tous les remords, je le vois comme un appel à accomplir nos actes, ceux qui nous construisent. Tant qu’on ne les a pas accomplis, fût-ce par l’intermédiaire d’un rêve salvateur, ils restent comme une brique manquante, celle qui affaiblit, par son absence, la construction de nous-mêmes.

L’ultime chapitre est à la fois swiftien (coexistence gullivérienne des humains et des assaillants très petits –  ici les acariens, c’est-à-dire des araignées), naïf, c’est-à-dire renvoyant à des images iconiques et grand moment d’explication : les veines mystérieuses qui apparaissaient ici et là dans le sol tout au long du roman étaient les points d’alimentation des enfers, peuplés de créatures se nourrissant de la douleur humaine. La vision apocalyptique de la Bucarest en forme de pyramide inversée s’élevant dans le ciel, est une nouvelle Laputa et une vision en creux de l’Enfer de Dante tel que représenté par Botticelli. La double auto-référence est visible dans l’évocation de cette Laputa, peuplée de mathématiciens, comme cette Bucarest recréée autour des pensées mathématiques les plus extrêmes, les plus impensables, les plus poussées aux limites de l’entendement humain, et que le narrateur manipule et interprète à son niveau…

Reprise du poème sublime de Dylan Thomas et vision saisissante, dans la Morgue où tout le peuple des piquetistes s’est rendu une dernière fois avant le décollage de la ville, des dizaines d’hypostases du corps du narrateur, illustration de la pensée espace-temps enfermant chaque hypostase de nous-mêmes dans la seconde immédiate, comme une suite d’arrêts sur image. Notre expérience existentielle est une succession de présences corporelles uniques, chacune d’elle côtoyant son double irréalisé. Le narrateur traverse une vaste exposition de ces corps sur les tables d’analyse de la Morgue. Vision non pas mortuaire ni morbide, mais philosophique. Irina, leur nourrisson et lui vont finir leurs jours dans la petite chapelle en ruine découverte dans la forêt, un jour quand ils cueillaient des glands pour les rapporter à l’école 86.

22 novembre 2018

« …à l’abri des terrifiantes étoiles« . Je viens de taper le point final de la traduction. Il est 15h39.

302505 mots. 1 772 737 signes. 21299 lignes.

10 mois et 22 jours d’écriture.

J’ai vécu le calvaire scolaire de la manipulation maladroite des chiffres et des calculs. Noter, avec cette précision maniaque leur interprétation de mon travail a aujourd’hui quelque chose de jouissif, car ils ne disent rien que ce qu’ils décomptent. C’est ma revanche. Ils sont parfaitement univoques. 21299, c’est 21299. Ça ne peut pas être interprété. Seulement décomposé, éventuellement. Pas coloré. Ni mal traduit ni bien traduit. Ni chargé de rêve et de références. Les mots, en revanche…

Je sarcoptise dans le vide…

Une année de traduction de Solénoïde. La suite de mon journal

Je sors du chapitre 41, j’avance, je recule, je navigue, je reviens sur des phrases, des mots, je relis, j’intègre, j’harmonise ce qui doit l’être. 

Et me voici dans le chapitre 42. Irina est enceinte. Comme abasourdi par le bonheur de cette nouvelle, le narrateur retourne dans la vieille Fabrique. Là, il tombe sur un palindrome, autre pièce récurrente de l’œuvre de M.C.  Symbole multiple, du temps retourné sur lui-même, de l’éternel retour (c’est différent), de la lecture cryptée de l’univers qui nous entoure, du message caché…

Dans L’Aile tatouée, c’était IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI, qui correspondait parfaitement à la structure de papillon de la trilogie (L’aile gauche, Le Corps, L’Aile droite).

Ici, SIGNA TE, SIGNA, TEMERE ME TANGIS ET ANGIS  (attribué à Virgile, comme ce n’est pas un hasard) correspond parfaitement à ce livre sur la douleur. Sur la condition humaine. Sur l’angoisse de la mort.

Le voyage fantastique et fantasmé (mais il faut bien se dire que tout, en dehors de la réalité crue de l’école, passe le miroir dans d’incessants allers et retours) dans la vieille Fabrique est d’abord une vision de la maternité de son amante, puis, dans la deuxième partie du périple, un voyage le long de couloirs bordés de vitrines peuplées de cocons. Des cocons humains. La métaphore du papillon, de nouveau, pour illustrer le destin de la vie humaine est ici reprise, comme dans la trilogie Orbitor.

L’ombre légère de Thomas Mann joue l’aile de papillon, s’invitant deci-delà  dans l’oeuvre de Mircea Cartarescu. Avec cette vision de la destinée, présente, par exemple, dans Docteur Faustus :  Il n’existe en fin de compte ici-bas qu’un seul problème: comment se frayer un chemin? comment gagner le large?  comment faire éclater la chrysalide et devenir papillon? (ces quelques mots sont d’ailleurs cités en ouverture de la nouvelle L’Architecte qui referme le livre La Nostalgie, ce qui montre la cohérence de l’oeuvre de M.C. dont les grands thèmes ont été trouvés dès ses premières œuvres, pour être ensuite toujours approfondis, déclinés et dédoublés). Cette ombre légère de l’auteur allemand est aussi présente au préventorium de Voïla. A ce sujet, dans l’original roumain, M. C. parle de « pédagogue » comme on en trouve dans la Montagne magique, pour dire éducateur… C’est une manière de salut et de clin d’œil à l’auteur (un des auteurs) tutélaire. Cela se perd un peu en français puisque j’ai choisi le terme plus clair, dans le contexte, d’éducateur. J’ai fait ce choix parce que le nom commun pédagogue n’est pas forcément, pour la majorité des lecteurs, une référence immédiate à l’univers de l’écrivain allemand et cela n’aurait pas servi la compréhension du texte.

Je referme la parenthèse. 

Je note que ce n’est pas tout à fait un hasard si la dernière phrase de ce chapitre éblouissant d’amour et de tragédie est După care tot ce-a rămas a fost orbitoarea lumină a începuturilor. [Puis il ne resta plus que l’aveuglante lumière des débuts.] Orbitor signifie « aveuglant ».

10 novembre

Il n’y a pas d’adjectif pour arc-en-ciel en français!!!! La langue roumaine en a un beau, qui donne une impression de Caraïbes : curcubean. Observons que les Roumains ont, eux, un mot unitaire, alors que notre arc-en-ciel est une description. Il faut reconnaître quand même que l’étymologie de leur curcubeu est très floue, un peu comme les couleurs qui le composent. La lecture de la notice du dictionnaire s’apparente à un jeu de piste très compliqué. Ou à un poème de Prévert, avec des courbes, des cours d’eau, du curvus et du bibit latins. Mais de conclusion probante, aucune… 

11 novembre

On parle de morphologie du sarcopte de la gale. Cette affreuse bestiole porte des soies, un rostre, des épines, des pédicules, des griffes…

Problème pour traduire cangi: les gaffes mentionnées par le dico ne sont pas très parlantes, quoique… Je viens de mettre griffe p. 760, mais aussitôt cela percute les griffes mentionnées un peu plus loin… Alors, gaffes? Pics? Pointes?

Je sarcoptise dans le vide…

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Même Foucault a sa place dans Solénoïde! Il a inventé l’hétérotopie, le nom du lieu où se nichent les utopies, ces « espaces autres », comme il disait, puisqu’il s’agit du titre d’une de ses conférences. Une envie furieuse de la lire après avoir trouvé ce mot dans ma traduction. Ce livre est une vraie fougère, combien de dentelures, combien de nids de spores posés dessus, fertiles tremplins vers d’autres œuvres, d’autres livres, d’autres idées?

19 novembre

Se perd-on quand on fouille le sens? Arrive-t-il qu’on le fouille trop?

cavou de marmura rozacee. A première vue, ça coule de source, c’est presque un cliché, le marbre rose. Puis, je me demande « pourquoi rozacee« ? Rosacé, c’est en forme de pétales de roses. Rosacée, avec un e, c’est la couperose, que l’on qualifie ainsi. Donc, rosé, de couleur rose?

Puis, je cherche par acquit de conscience le terme roumain, pensant qu’on peut dire peut-être, dans cette langue, rozacee pour rose ou rosé. Mais je découvre que rosacee, ce sont bien sûr les plantes appartenant à cette variété. Mais alors, je pense, en me glissant dans l’esprit imagé de l’auteur qui affectionne le physiologique, le corporel, le sensuel, tout ce qui mêle la biologie au rêve, et je me dis : les veinules du marbre lui valent peut-être le qualificatif de couperosé, enfin, de rosacée… Non? Rosé… Ce sera rosâtre. Mais si un jour il m’est donné de revoir cette traduction, je changerais pour rosé, ou pour autre chose si j’ai une autre idée d’ici là. Je déteste les mots en -âtre. Surtout quand ils ne conviennent finalement pas.

Je me demande si les traducteurs de Solénoïde dans les autres langues se posent les mêmes questions que moi. Comme cela aurait été bien un séminaire, où, à plusieurs nous aurions interrogé le texte et l’auteur!

A suivre