La maison en forme de navire

La suite de mes notes…

J’arrive au chapitre 8 où le narrateur raconte notamment comment il a acheté en 1981 son étrange maison « en forme de navire », à un certain M. Nicolae Borina, qui se fait appeler Mikola et qui lui raconte sa vie et l’histoire de la bâtisse.

La « maison en forme de navire », nouvel espace fantasmatique aux « dizaines, centaines ou milliers de pièces » dans lesquelles le narrateur erre et se perd au cours de magnifiques promenades entre poésie et surréalisme. Découverte de la tour et du fauteuil dentaire.

Première référence au Solénoïde : inventé par ce fameux Nicolae Borina, élève roumain de Tesla. L’un de ces appareils a été enfoui dans le sous-sol de la maison que le narrateur a achetée.

Où la répétition de « quelque chose » (ceva) mène à une réflexion plus profonde. Et c’est une phrase toute simple, p.77, même si l’on peut admettre que toute phrase au style indirect libre recèle des pièges parfois difficiles à éviter.

J’ai : « Omul fusese la viaţa lui ceva greu de definit: inventator, fizician, arhitect, chiar şi un fel de medic, se numea Nicolae Borina, dacă numele ăsta-mi spunea ceva. »

J’ai donc un problème de répétition (ceva), puis je me heurte au fait qu’en français je n’aime pas dire d’une personne qu’elle est « quelque chose », c’est-à-dire un objet. Enfin, je me pose la question de savoir si je mets un « et » avant « il s’appelait ». Mais je pense renoncer pour respecter le rythme original.

J’ai donc pour l’instant : « Cet homme avait été, au cours de sa vie, plutôt difficile à définir [j’ai enlevé le « quelque chose »] : inventeur, physicien, architecte, il avait même été une sorte de médecin, il s’appelait Nicolae Borina, si ce nom me disait quelque chose. »

Une demi-heure plus tard, illumination. Je reviens sur le début de la phrase et je change « plutôt difficile à définir  » par « inclassable ».

J’ai donc finalement :

« Cet homme avait été, au cours de sa vie, un inclassable : inventeur, physicien, architecte, il avait même été une sorte de médecin, il s’appelait Nicolae Borina, si ce nom me disait quelque chose. »

Phrase suivante : « L-am privit alb ».

L’expression est très évocatrice : avoir un « regard blanc », c’est-à-dire inexpressif. Comme si l’œil n’avait plus d’iris et plus d’âme non plus. Le dico des expressions de Negreanu ne me donne rien. Je connais très bien la formule mais comment la rendre  en français d’une manière aussi ramassée ?

J’opte pour l’instant pour « jamais entendu parler », lapidaire. Et cela a l’avantage d’être dans le registre du discours, puisqu’on est dans un passage au style indirect libre. Pas satisfaite pour autant.

Mais finalement, je ne trouverai pas mieux. Ce sera « Jamais entendu parler ».

…à suivre, lundi, même heure

Sur le statut de l’écrivain

La suite de mes notes…

18 janvier

Chapitre 5, page 40, je m’échine sur une phrase d’une grande complexité et aussi d’une grande beauté. Il s’agit du passage qui explique le terme de « créode » et qui est si important dans l’ensemble de la pensée du narrateur. Ce prof de banlieue qui est un écrivain raté (sic !) élabore une pensée philosophique : « La trajectoire de notre vie se solidifie sur notre passage, se fossilise et acquiert de la cohérence mais aussi la simplicité du destin, alors que nos vies qui auraient pu être, qui auraient pu se détacher à chaque instant de la gagnante, restent des lignes en pointillé, fantomatiques : des créodes, des différences de phase quantique, diaphanes et fascinantes comme des tiges qui végètent dans une serre. »

J’ai tiré la beauté de cette phrase de la gangue qui l’entourait : celle du sens obscur. Trouvant un sens, scintillant de clarté en français, cette phrase devient belle.

Mots difficiles : « calcio-vecchio »

Dans ce chapitre 6, à partir de la page 49, Mircea Cărtărescu déploie une réflexion sur le statut de l’écrivain et sur l’importance de la littérature, à partir de l’histoire d’Efimov, le personnage de Dostoïevski, le violoniste. Tout le livre est aussi une réflexion sur la littérature, totalement connectée au meilleur de la littérature mondiale.

« Volbură »

Première des scènes se passant dans la fameuse salle des professeurs de l’école située au bout du boulevard Colentina à Bucarest. Les tableaux aux murs sont toujours d’écrivains d’autres pays ou obscures ex-républiques soviétiques, ouzbèkes ou monténégrins ou plus loin, kalmoukes… Dans la cavalcade de la traduction, j’ai cru un instant que je me trompais, mais non, j’avais bien lu. Ce carrousel des portraits d’auteurs de pays minuscules est une ironie sur l’invisibilité des littératures des tout petits pays.

L’école, lieu de torture et de fantasme, mais lieu de vie puisque tout passe par là. Sacrée galerie de portraits. Ah, l’affreuse garde-chiourme du sous-sol ! Ah, l’étonnant directeur Borcescu et son coup de la panne ! Ah l’explosive Florabela !

Sifonării minuscule : minuscules échoppes d’eau de Seltz

Centre de paîne : débits de pain

Vulcanizare : ateliers de rechapage

Depozite de cherestea : dépôts de bois de construction

…à suivre, demain, même heure

Des milliards d’existences virtuelles

La suite de mes notes…

Lundi 15 janvier

Au chapitre 4, année 1977, lecture et disgrâce au Cénacle de la Lune. Attention : le cénacle de référence, celui qui a existé en vrai était le Cénacle du Lundi. Donc, ce n’est pas une erreur, c’est une ironie de l’auteur à l’égard de ce club littéraire si célèbre, qui a structuré une partie de la vie des écrivains dans les années 1980…

Premières références (elles seront nombreuses car elles parcourent le livre, illustrant le très riche thème du double, du dédoublement) aux choix forcément « binaires » (c’est « ça » ou « ça ») selon lesquels la trajectoire de l’existence peut dévier. Les résultats de ces choix nombreux forment un « cocon » de milliards d’existences virtuelles qui sont créatrices d’autant de « moi » partis dans une autre direction. Le narrateur souhaite les retrouver au terme de l’immense quête qu’il entreprend et qui est ce livre même. 

Attention, spoiler!
Ces « moi » sont toutes les hypostases de lui-même qu’il découvrira à la fin du livre sur les tables de la Morgue, entourés des objets de sa vie.

On découvre un peu de leur destin au début du chapitre 5 : « Mes milliards de frères avec lesquels je parle à la fin, dans l’hypersphère additionnant tous les récits générés par mon ballet dans le cours du temps, sont riches ou pauvres, ils meurent jeunes ou de grande vieillesse (certains ne meurent jamais), ils ont du génie ou sont des ratés, des clowns ou des entrepreneurs de pompes funèbres. »

La dernière fois que j’ai croisé un employé des pompes funèbres, c’était un ancien danseur de ballet, et il lui a suffi d’un entrechat musclé pour franchir l’espace insondable de la tombe ouverte.  

…à suivre, demain, même heure

Astrolabes

La suite de mes notes…

10 janvier 2018. Mercredi.

Je note, p.33, au début du chapitre 4, un bel exemple de « part des anges » dans l’autre sens : Je trouve «  acel unic obiect prin care neantul se onorează» dans lequel je dépiste bien sûr le célèbre vers de Mallarmé : « ce seul objet dont le néant s’honore ».

La version roumaine perd inévitablement le double sens de «s’honore» qui s’entend en français comme « sonore », car la conjugaison du verbe « honorer » en roumain se fait par l’adjonction de trois lettres ( – ază) tuant la proximité avec le mot « sonor». C’est un peu de sens qui s’évapore au passage. Mallarmé est si difficilement traduisible ! Je me souviens toujours (et très souvent, je ne sais pas pourquoi) de Cioran qui raconte avoir échoué (littéralement) sur le rivage de Dieppe, à traduire Mallarmé. C’est à ce moment-là qu’il a décidé qu’il écrirait dorénavant en français.

La première rentrée d’un étudiant : « Des fils de la Vierge scintillaient dans l’air, des jeunes filles se pressaient, elles aussi, vers leur université, le monde était neuf et brûlant, tout juste sorti du four, et pour moi seul ! Le bâtiment de la faculté me parut avoir des proportions inhumaines : le hall en marbre désert et froid me semblait une basilique. » L’automne lumineux, lorsque je suis devenue étudiante, c’était à Tours, loin de chez moi. Vision éphémère du souvenir de la Rue Nationale traversée dans l’émotion de la foule trop grande pour moi.

Le secret d’un grand livre est aussi de résonner dans la vie passée de ses lecteurs.

« Funigei », les fils de la vierge, à ne pas confondre avec funingine, la suie. Hasard de la proximité sémantique en roumain de deux mots signant des choses si dissemblables en français.

«…labii şi astrolabii » : ah, garder un peu de l’écho joueur et coquin entre ces deux mots ! J’opte pour « des chairs labiales et des astrolabes » puisque les tristes lèvres du bas manquent de sonorité ! (p34)

…à suivre, demain, même heure

…que je sois dans un corps

La suite de mes notes…

9 janvier 2018, mardi

J’écris :

« Il est si étrange d’avoir un corps, d’être dans un corps. » p.14 Mais l’auteur écrit « que j’aie un corps », et je m’apprête à me corriger tout de suite. Après tout, il y a une différence, entre dire une généralité : « étrange d’avoir un corps » et ce que l’auteur signifie.

Je dois changer le début de la phrase, dans ce cas : « Il me semble si étrange que j’aie un corps, que je sois dans un corps. » J’ai rajouté « me semble » parce que la phrase coule mieux mais aussi parce qu’il est question de subjectivité. Je suis plus près du sens, je crois, parce qu’il faut respecter l’impression très personnelle qui est exprimée là. 

Crinii-de-mare : tiens, les lys de mer, cela existe !

Le narrateur raconte la fois où, à 24 ans, il a fait son premier trajet dans Bucarest en direction de l’école où il allait enseigner, tout en nourrissant encore le rêve de devenir écrivain. La ville comme paysage mental de la douleur, obsession des douleurs dentaires – elles parcourent tout le livre.

« … repartiţia guvernamentală… » p. 19 : il est si facile de se laisser abuser par ce faux-ami. Il s’agit en réalité de « l’annonce officielle des affections » de poste à la sortie de l’université.

Au chapitre 3, le narrateur évoque son adolescence de grand solitaire et de lecteur absorbé par sa ville, Bucarest. Auto-dévoilement du faux-vrai écrivain : « Telle était la ville que je voyais par la fenêtre de ma chambre sur le boulevard Ştefan cel Mare et que j’aurais décrite inlassablement si j’avais réussi à devenir écrivain, je l’aurais transposée de page en page et de livre en livre, ville sans habitants mais pleine de moi-même comme un réseau de galeries dans l’épiderme d’un dieu (…) ». Orbitor commençait justement par une vision de l’ado devant sa fameuse et désormais culte triple-fenêtre panoramique donnant sur Bucarest…

J’aime retrouver l’univers de cet écrivain d’un livre à l’autre. Comme dans un seul grand Livre de la vie.

En 1976, pendant son service militaire, le narrateur a écrit LE poème intitulé La Chute, en sept parties « du paradis à l’enfer ». Première référence à Dante. Le triptyque de Dante éclaire aussi les autres livres de Mircea Cărtărescu et notamment L’Aile tatouée.  Référence aussi à Mallarmé, dont quelques vers sont disséminés dans le livre. Première évocation du livre d’Ethel Lilian Voynich Le Taon lu dans son enfance. La pelote Voynich-Boole-Vaschide-Manuscrit de Voynich se dévide à partir de ce moment-là.

…à suivre, demain, même heure

Le bois du manche

31 décembre 2017

Ce soir je traduis les premières phrases de Solénoïde. Tellement heureuse d’avoir obtenu ce contrat. Par superstition, certains auteurs brûlaient une page aux dernières lueurs de l’année. Je ne brûle qu’un peu d’essence du texte roumain en le transportant dans ma propre langue. Hommage au titre de mon blog, La Part des Anges. Comme j’ai été inspirée de me souvenir de ce lointain voyage à Cognac, où j’ai pour la première fois entendu cette expression…

Solenoid est là, grande édition Humanitas, la couverture rouge figurant une ville impossible s’ouvre sur un livre rempli d’une autre ville quasi impossible, Bucarest, et je fais connaissance avec l’homme qui prend la parole…  C’est un enseignant roumain dans les années 80, qui ne garde d’une carrière avortée d’écrivain que les cheveux longs qui lui font attraper des poux :

« Mes cheveux ne font qu’effleurer ceux des petites filles, bouclés et pleins de petits rubans. Les insectes grimpent par ces cordes d’écailles translucides. Leurs griffes ont la courbure du cheveu, qu’elles épousent parfaitement. »

Le plastique peut-il moisir (p.11) ? Question que je me pose devant l’original… Mais ce n’est pas à moi de corriger… Cependant, en ouverture du livre, tout lecteur se posera la question de savoir si c’est une erreur de traduction…  Alors, le manche de la vieille brosse à dent, est-il moisi ou pas ??

Je me suis couchée avec cette idée et je cherchais la solution. Elle est venue au réveil, au petit matin, ce dimanche : le manche devait être en bois!

Il y a eu, mais c’est bien sûr, des brosses à dent en bois, avant le règne du plastique !

J’écris donc « le bois de la brosse à dent est moisi », au lieu de « le manche de la brosse à dent est moisi ». C’est mieux aussi que « le manche en bois de la brosse à dent est moisi »… 

« …de la couleur de l’ivoire… » flûte, sidef, c’est la nacre. Cela commence bien !  Corrigé. Il est 22h00 …à suivre, demain, même heure

Se mettre à nu

Dès que je commence la traduction d’un livre, je laisse des traces tout autour de moi. Des griffonnages sur des bouts de papier, des notes sur un nouveau cahier que j’ouvre à cette occasion, des notations dans mon agenda – l’agenda est le lieu des encouragements : j’y consigne la quantité de travail réalisée, la page où je me suis arrêtée ou encore le nombre de signes traduits dans la journée.  

Les informations les plus intéressantes se trouvent dans le cahier. C’est très insignifiant, de faire le compte des lignes et des pages sur une page d’agenda. Mais cela sert à jalonner l’effort du travailleur solitaire, lequel s’impose par là une discipline salvatrice et motivante.

Les notes de traduction, elles, sont aussi riches qu’impalpables. Elles sont l’odeur de la pluie sur la terre assoiffée : fugitives, parfumées.

C’est subjectif, parcellaire, peut-être trop compliqué ou destiné à un public particulièrement restreint, et pourtant, j’ai décidé de publier ici une année de mon journal de traduction.

Hasard du calendrier, on voit en ce moment circuler une photo du film « Les Traducteurs », qui doit sortir bientôt. La photo choisie est marquante : les traducteurs alignés sont presque à poil. C’est que je sens bien que la publication de ces notes personnelles est une manière de mise à nu. J’expose des choix, des hésitations, des questionnements. Parfois, j’avoue que je ne savais pas et je signale ce que j’apprends en route. En cela, c’est un travail plein d’humilité : lorsque je traduis, je doute. Je m’interroge, j’apprends. Je viens aujourd’hui révéler l’envers du tapis coloré qu’est la traduction finalisée.

Mais, il est bien évident que si je commence cette publication, c’est parce que le livre traduit est exceptionnel. C’est l’œuvre remarquable d’un écrivain qui a atteint la maturité et qui, au lieu d’essayer des recettes diverses, a creusé son sillon, ses thèmes. Il a approfondi son travail tout en élargissant encore son champ scriptural : Mircea Cărtărescu est déjà très connu pour l’ampleur de ses visions allant du microscopique élément biologique au grand brassage du temps qui fait rouler l’espace sur lui-même. Dans Solénoïde, il ajoute à ses thèmes celui de la destinée humaine et évoque sa perception aiguë de l’exiguïté de notre existence physique. Cela donne des pages, des chapitres, d’un élan humaniste formidable.

Solénoïde est en librairie depuis quelques jours et les premiers échos sont déjà très bons. Le livre a remporté le prix Transfuge du roman européen.

J’espère que mon Journal de traduction intéressera pour ses aspects linguistiques et qu’il donnera aussi des clés pour donner envie de connaître l’œuvre de l’auteur.

Solénoïde, de Mircea Cărtărescu, traduit du roumain par Laure Hinckel, éditions Noir sur Blanc, août 2019

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Mon programme au Salon du livre de Paris!

Superbe programme, cette année encore. Je serai dimanche à 18h sur le stand de la Roumanie (G85), pour évoquer la traduction du livre de Savatie Bastovoi, en sa compagnie, lors d’une table ronde présentée par Cristina Hermeziu (son site Zoom France Roumanie). La présence de ce romancier est rare et il est d’une rare présence. Il fait le voyage, invité par l’Institut culturel roumain (leur programme complet en français en cliquant ici). A ne pas rater.

Je savoure à l’avance le privilège de traduire ce qu’il va dire et de répondre aux questions sur la traduction de son roman, Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé, paru chez Jacqueline Chambon / Actes sud en janvier.

Juste avant, à 17h, nous serons sur le stand d’Actes Sud où l’auteur assurera une séance de signatures: venez nombreux pour obtenir une dédicace! Je serai là aussi parce que l’auteur n’est pas francophone, si bien que j’assure l’interprétariat… A moins que vous ne parliez roumain ou russe? 

Savatie Bastovoi arrivera à Paris samedi et repartira lundi en début d’après-midi, alors, pour le rencontrer, c’est dans ce créneau!

Mais aller au Salon du livre, c’est aussi retrouver ma petite sœur, Florence Hinckel (son site), sur le stand de l’ARL PACA (K18), où elle participe à une table ronde sur le monde vu par les ados. Nathan s’apprête à lancer le tome 3 de son Grand Saut (c’est pour le mois de mai, je crois)!

Je passerai aussi du temps avec mes éditeurs, Jacqueline Chambon, qui publie si régulièrement mes traductions, sur le stand Actes Sud.

J’irai voir aussi David Bosc, l’excellent éditeur de Noir sur Blanc… Car, oui, en effet, j’ai une très belle traduction en cours pour cette maison (j’ai déjà travaillé pour cette maison (voir ici le très beau livre édité il y a quelques années et dans lequel figurent plusieurs de mes traductions )… Mais chut, j’en dirai plus bientôt, au sujet de cette importante traduction en cours…

J’irai voir l’éditrice Olimpia Verger, sur le stand des éditions des Syrtes, où cette année j’irai embrasser mon ami Philippe Loubière qui signe pour cette maison la traduction du roman de Tatiana Tibuleac, L’Eté où maman a eu les yeux verts; je ferai un saut pour faire une bise à Fanny Chartres qui, de traductrice est devenue romancière pour la jeunesse et qui dédicace Strada Zambila, sur le stand de l’Ecole des loisirs… 

Mais je vais aussi retrouver mon amie Viviane Moore (son site), qui dédicace sur le stand de 10/18. Son dernier livre, Le Souffleur de cendres, qui vient clore une trilogie sur l’alchimie est très beau et m’a beaucoup plu… Elle a d’autres livres en préparation, cette romancière prolifique : passez lui demander ce qu’elle prépare!

Sinon, eh bien n’hésitez pas à naviguer dans l’univers littéraire de mes traductions, via l’onglet situé tout en haut de l’écran…

A bientôt ici pour découvrir d’autres projets, car cela fourmille: des traductions, des photos, des écrits personnels… 

 

 

 

Ma nouvelle traduction est sortie: un roman de Savatie Bastovoi!

Je partage le bonheur d’une nouvelle traduction avec vous, chers lecteurs de ce blog, et quelques réflexions : un grand sujet de société peut inspirer plusieurs romanciers en quelques années seulement. Cela dit quelque chose sur la puissance du thème traité… Dans le roman de Savatie Bastovoi, Les enseignement d’une ex-prostituée à son fils handicapé, c’est le drame des enfants moldaves (comme ceux aussi de Roumanie, Pologne, Ukraine…) « confiés » à des grands-parents ou à des connaissances par leurs père et mère partis travailler à l’étranger ( en Russie, en France, en Allemagne, en Italie). Ils sont en réalité abandonnés à eux-mêmes.

Ainsi, au moins trois autres romans ont été publiés en roumain ces dernières années autour de ce sujet : Kinderland, de Liliana Corobca, La petite fille qui jouait au bon Dieu, de Dan Lungu et Le testament non lu, de Liliana Bicec (un récit de vie plus qu’un roman, mais qui vous tire des larmes).

Savatie Baștovoi s’appuie sur le journal d’une mère déchirée par l’abandon de son fils (on trouve une page reproduite dans le livre). Il trace aussi, dans ce roman court, la trajectoire du duo à la puissance quasi mythologique de deux ados, Karlic et Sérioja, qui pourraient ne former qu’un seul corps: l’un en est la tête et l’autre les membres.

Dur, sans concession, violent parfois, ce roman révèle aussi la blessure que l’écrivain porte dans son cœur, lui qui aime son pays et en décrit les travers. Une traduction qui m’a poussée à explorer l’argot roumano-russe des truands moscovites, mais aussi à retrouver l’intensité poétique de l’écriture du moine moldave – pas un mot de trop, pas de longueurs.

Il porte la plume dans la plaie.

Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé, éditions Jacqueline Chambon, est sorti le 10 janvier 2018.

Retrouvez aussi la nouvelle présentation de tous mes travaux à partir de l’onglet {mes traductions}. Vous trouverez à la page de ce livre quelques extraits des articles de presse parus depuis un mois. N’hésitez pas à laisser des commentaires ici!

FILIT : des forêts de mains qui se lèvent

Demain soir, je rejoindrai le Festival International de Littérature et Traduction (FILIT) pour sa 5ème édition.

Qui aurait cru que ce pari tenu par une poignée d’écrivains roumains de province donnerait un si beau résultat?

De grands auteurs européens sont venus jusque dans la petite (last edit après le commentaire de Denis Taurel : même vue de très loin, Iasi est tout de même la 4ème plus grande ville après Bucarest!) grande ville du nord de la Roumanie, depuis 2013, tels par exemple le britannique David Lodge, le prix Nobel de littérature Herta Müller, le bulgare Georgi Gospodinov, l’ukrainien Andrei Kurkov, le hongrois Attila Bartis, le suédois Aris Fioretos, les français Jean MatternJean RouaudFrançois-Henri Désérable, Romain Puertolas

Cette année, de grands noms connus des lecteurs se retrouvent à Iasi, et deux sont des prix Nobel de littérature : Svetlana Aleksievitch, bien connue pour son oeuvre mémorielle et Gao Xingjian, dissident chinois devenu français et qui écrit depuis de longues années dans notre langue. FILIT fait aussi venir à Iasi le somalien de langue anglaise Nuruddin Farah, auteur de plusieurs trilogies dénonçant par la littérature les crimes dans la Corne de l’Afrique. 

Emmanuel Regniez, l’auteur de Notre château, aux éditions du Tripode, est de l’édition 2017 et vient rencontrer les très attentifs lecteurs de cette ville.

Car c’est ce que j’avais remarqué lors des autres éditions (et tous les auteurs l’ont noté aussi: pour en savoir plus, lire ici) : le public est très, très nombreux, les rencontres avec les lycéens ‍organisées dans divers établissements sont des merveilles d’intérêt et d’engagement, avec des forêts de mains qui se lèvent dans les amphis.

Et moi, qu’ai-je à voir avec ce Festival? 

Tout :

✒️j’y retrouverai de nombreux confrères qui traduisent de la littérature roumaine dans leurs langues respectives. Nous sommes norvégiens, italiens, espagnols, anglais, allemands, néerlandais, suédois, hongrois, slovènes, bulgare, polonais ou croates et bien sûr français, et nous nous parlons en roumain, notre langue commune, de travail, de découverte et d’amour partagé pour une littérature,

 

✒️j’y découvrirai de nouveaux écrivains roumains et j’en retrouverai d’autres que j’aime,

 

✒️j’en parcourrai aussi la ville dont les collines et les monuments ont déjà une place dans ma mémoire et que je vais revoir comme on regarde des photos des vacances passées: en traquant les fissures du fond et les nouveaux visages qui se floutent en passant devant l’objectif.

Car un festival de littérature en Roumanie, c’est d’abord l’occasion de prendre un  bain de littérature roumaine, d’entrer dans les librairies, d’acheter des livres, de décrypter ce qui se joue dans la société et, aussi, bien sûr, d’écouter ce que les écrivains ont sous la semelle, avec un ou deux verres dans le ventre en fin de soirée… 

Découvrez Matei Visniec en video à Chartres

J’ai déjà parlé du Marchand de premières phrases parce que c’est un roman que j’ai beaucoup aimé traduire et parce qu’il y a eu pas mal d’informations à communiquer ici… et notamment le Prix Jean Monnet obtenu en 2016. Les précédents billets sont , , et . Vous pouvez cliquer tranquillement et poursuivre la lecture ici: ces liens s’ouvriront dans un nouvel onglet.

La nouveauté depuis, c’est que j’ai réussi à faire venir l’auteur à Chartres. En tant que présidente du Café Bouquins de la belle cité des Carnutes devenue une des capitales de la lumière, des parfums et maintenant dotée d’une marque, CChartres,  j’essaie de compléter nos réunions littéraires par des rencontres avec des écrivains en chair et en os. Au fait, notre Café Bouquins a un modeste blog où l’on retrouve tous les compte-rendus de nos rencontres. Allez voir, cela témoigne bien de la vitalité de la lecture en France récemment soulignée par une étude du Centre National du livre à découvrir… en cliquant ici. Vous verrez, c’est plein d’enseignements et assez optimiste.

Mais ne nous égarons pas. Le 3 avril 2017, la librairie L’Esperluète a donc co-invité Matei Visniec. Comme j’étais sur la sellette à côté de l’auteur pour répondre aux questions d’Olivier L’Hostis, je ne pouvais pas prendre de photos, alors vous ne nous verrez pas tous les deux dans cette posture. Néanmoins, j’ai ce cliché, pris après la rencontre. Je l’aime bien.

Matei Visniec parle avec une lectrice à Chartres – Avril 2017

Mais si j’écris aujourd’hui, en plein au cœur des vacances, ce n’est pas seulement pour distraire ceux qui sont au bureau et qui écrivent des billets d’humeur en pensant à ceux qui sont en vacances (n’est-ce pas, Nicolas Gary?), c’est parce que le film réalisé après la rencontre est enfin sorti!

Hod, cameraman / réalisateur / monteur / promoteur des interviews qu’il fait avec les écrivains passant par ici vient de mettre  son travail en ligne! C’est en noir et blanc, ce qui donne un côté chic, ça dure quelques minutes à peine et l’ensemble permet d’entrer dans l’univers de l’écrivain et dramaturge Matei Visniec. Quant à moi, je dis quelques mots pleins d’emphase à la toute fin. Mais bon, on ne se refait pas.

Et puis si ce billet vous a donné envie de lire Le Marchand de premières phrases, allez chez votre libraire! Sinon, achetez en ligne.

Merci de laisser un commentaire ci-dessous:

toute conversation ainsi amorcée sera très appréciée ! 

Aux martinets, les traducteurs reconnaissants


Il y a des moments où je sens qu’il est urgent d’écrire ici. Je suis une adepte du slow-blog et ne me sens pas contrainte de rajouter des mots sous un nouveau titre juste pour biffer une date dans le calendrier d’activité du site…  Mais aujourd’hui, un bon article lu ailleurs me tend la perche, me chuchote  “tiens, tu n’es pas la seule à penser comme ça”.
Claro a mis sur son site, sous le titre « A l’ombre des traducteurs en pleurs », un texte très intéressant, à lire en cliquant ici. Il identifie d’abord trois sortes de traducteurs littéraires classés selon leur humilité/ professionnalisme / sens des réalités lors de l’édition / fabrication de leur traduction. En bref, il y a les arrogants, puis les « adeptes du doute » qui sont réalistes, et ceux qui sont un peu des je-m’en-foutistes (mais il ne leur jette pas la pierre – et moi non plus).La lecture de son article a soulevé en moi tant de réflexions que je vais avoir du mal à organiser ce billet pour qu’il n’ait pas l’air d’une paraphrase ni d’une réponse point par point. Mais je me suis installée sur la terrasse encore très chaude sous les doigts de pieds, j’écoute les martinets, je vois la voisine ouvrir sa porte d’entrée pour faire entrer un peu d’air frais dans sa maison, et je m’y mets.

Oui, Claro a mille fois raison de dire clairement ça :

« Quand un traducteur peut-il dire que sa traduction est achevée? La seule réponse valable semble être: quand l’éditeur la lui arrache doucement des mains et signe le bon à tirer. BAT! En effet, même achevée, la traduction qu’il a rendue va être soumise à relecture. Divers lecteurs vont repasser derrière lui, afin de signaler les « problèmes ». Or les problèmes peuvent être nombreux et de nature variée. Il peut s’agit d’incohérence, de faux sens, d’un oubli, d’une formulation peu claire, d’un doute sur l’orthographe d’un nom propre, d’un détail typographique, etc. Quelle que soit la compétence du traducteur, il n’est pas infaillible et commence, en outre, à souffrir d’une éprouvante presbytie due à un contact rapproché avec le texte. Il faut donc qu’il passe la main. »

Tout bon scripteur / penseur / traducteur en français que l’on soit, notre vigilance peut baisser. On a procédé à une énième relecture sur papier, au verso de feuilles déjà couvertes de corrections d’une ancienne traduction déjà publiée, et cela ne nous empêche pas, parfois,  d’envoyer le travail avec des morceaux de phrases un peu lourdes, des répétitions… Sans parler des coquilles qui émaillent le tapuscrit.

Un truc inestimable

Quelques temps après, votre éditeur vous écrit pour vous proposer quelques améliorations. Plus ou moins importantes. Comme l’histoire de crow que Claro confondit avec crowd, sans doute parce qu’il était passé trop vite. Il faut s’inquiéter quand il y a des passages entiers qui sont entièrement à reformuler. J’en ai vu bien souvent au cours de mon expérience de responsable d’une défunte revue de traduction. 

Ne croyez pas que deviser avec légèreté sur les erreurs que l’on reconnaît soit si facile. Mais cela fait partie de l’apprentissage de la profession. Et je déplore comme Claro que certains se sentent « intouchables ». Recevoir les suggestions de correction que l’on vous fait en bonne intelligence n’est pas abandonner son statut d’auteur de ladite traduction.  Je pense que c’est la raison pour laquelle certains réagissent mal : ils ont peur qu’on leur prenne quelque chose… alors qu’on leur donne justement un truc inestimable : l’occasion d’améliorer le texte pour lequel ils ont déjà donné tant de leur talent. Je ne sais plus dans quelle étude j’ai lu que chacun de nos passages sur nos traductions nous permet d’améliorer notre texte de 5, voire 15%. Alors vraiment, je trouve normal de remercier celles et ceux qui nous mettent sur la voie, en pointant les bourdes et les relâchements. Pour ma part, les correcteurs et correctrices de chez Actes Sud ont ma reconnaissance éternelle. J’ai déjà eu l’occasion de dire tout cela en public et de remercier non seulement les éditeurs français d’avoir le bon goût de publier de la littérature étrangère, mais aussi les correcteurs qui me font grandir.

L’écrasante majorité des gens n’ont pas idée de la part du travail éditorial intervenant dans la concrétisation de l’objet fantasmé (oui, fantasmé!) qu’ils tiennent entre leurs mains. Ils sont souvent pleins d’une déférence sacrée pour ce que le romancier a été capable de sortir de son imagination. Comme eux, heureusement que je sais me laisser emporter par un García Márques ou un Boulgakov, et que je n’ai pas en tête toutes les étapes qui ont mené à la mise en forme du livre (quoique, par déformation professionnelle, j’observe des tas de choses, et surtout les marqueurs de lisibilité d’une traduction…). C’est heureux, car le plaisir de l’immersion dans le texte ne devrait pas être perturbé par des facteurs matériels.

Polir le diamant brut

Mais il y a une part des lecteurs qui ont une vision extrêmement décomplexée de l’oeuvre écrite, sans pour autant connaître toutes les étapes de sa fabrication. Et parfois – de plus en plus souvent – ils se disent qu’ils pourraient bien écrire, ou traduire, eux aussi. Mais oui, c’est si facile! Le marché de l’autoédition leur ouvre les bras! J’éprouve une défiance moyenâgeuse à l’égard de ce phénomène. Mais je revendique ma position réac, je ne crois pas à l’oeuvre littéraire sortie impeccable, coup de peigne et tenue de soirée, du clavier de son géniteur incompris – car, évidemment, c’est parce qu’il ou elle est un génie incompris, ou la victime d’un complot de la clique des traducteurs (!?), qu’il ou elle en vient à s’autoéditer… Je crois aux œuvres littéraires géniales, bien entendu. Et elles peuvent être révolutionnaires et débraillées, là n’est pas la question. Mais il faudra toujours polir le diamant brut.

Oh, combien je vous remercie, Claro de m’avoir donné l’occasion, par ricochet, de dire tout ça. Le jour baisse, les martinets crient dans le ciel d’un bleu layette, je poursuis. Que j’en vienne moi aussi à mes zèbres et zébus (trois z à la suite!)

Quand deux ou trois traducteurs de littérature roumaine dans les autres langues de la terre se croisent, en vrai ou sur internet, ils abordent un sujet qui revient tout le temps. Un truc qui peut leur pourrir leur journée de traduction (attention, ce que je vais écrire ne plaira pas aux éditeurs roumains). Et il s’agit de ça : nombre des romans sur lesquels nous travaillons pour les traduire sont bourrés de fautes, traités avec les pieds, on se demande parfois s’ils ont été relus (aïe, je vais exagérer, mais on dit aussi “qui aime bien châtie bien”, non?).

Et là où, chers lecteurs de l’article de Claro, vous allez voir où je veux en venir, c’est qu’il est de tradition, dans les livres édités en Roumanie, de mentionner le nom de la personne qui a accompli un travail éditorial (comprenez, pour faire simple, de relecture, de mise en cohérence, de correction).

Traités avec les pieds

En ce moment, je peste contre 💣💀💥💫💨 qui théoriquement a dû travailler sur le livre de 😇💙💤 puisque son nom figure dans les pages de ce livre, qui est un super livre, d’un super auteur, et moi, qui le traduis, j’éprouve de la peine pour lui, l’auteur, dont le livre est sorti des presses dans cet état!

Je suis une traductrice et depuis que j’ai commencé un jour d’août à Saint Denis il y a déjà longtemps, je ne cesse de noter des corrections dans les ouvrages que je traduis. A la fin de chaque traduction, j’envoie une liste de plusieurs dizaines de coquilles plus ou moins graves à l’auteur, qui me remercie parce que cela lui sera utile pour l’édition suivante. Chers lecteurs français, vous avez échappé à la confusion entre trompe de Fallope et trompe d’Eustache, dans tel roman que j’affectionne. Mais le lecteur roumain, lui, n’a pas échappé aux mobiles de Calder qui deviennent, dans la version roumaine d’un roman de François Weyergans, des téléphones portables… Cherchez l’erreur…

C’est rigolo, ce sont des exemples amusants que les lecteurs avertis corrigent d’eux-mêmes, dirons nous.

L’acribie avec laquelle nous travaillons sur nos livres à traduire fait dire aux écrivains reconnaissants que nous, leurs traducteurs, sommes les personnes qui connaissons le mieux au monde leurs livres (mieux qu’eux!), mais cela pose tout de même des questions sur le travail éditorial dans la version originale, quand on doit régler de tels problèmes de cohérence (ou parfois de structure, mais c’est un autre sujet). Que ne règlent pas la présence du nom de l’éditeur ou du correcteur dans les dernières pages du livre. En fait, si je peste contre  💣💀💥💫💨 , j’éprouve aussi de la compassion pour cette personne: dans quelles conditions travaille-t-elle pour fournir un si horrible boulot??

Claro a fait cette suggestion de faire figurer le nom des éditeurs, des correcteurs. J’ai pris un livre au hasard sur mes étagères et c’était un livre du Seuil, Le turbulent destin de Jacob Obertin, traduit de l’allemand par Barbara Fontaine. Le nom de l’éditrice est mentionné. J’ai l’impression que c’est une exception. En revanche, dans mes livres roumains, chez Polirom, Humanitas ou Trei, on trouve le “rédacteur”, l’auteur de la couverture, le compositeur (la personne qui a saisi le texte et l’a mis en page). Chez Trei, on dirait un générique de film, car tout le monde est mentionné, de l’Éditeur aux graphistes.  C’est vraiment bien. Quoique. Les premiers commentaires reçus font la part des choses entre salariés des maisons d’éditions et ceux qui exercent une propriété intellectuelle sur l’ouvrage.

“En dépit de sa singularité, un livre bénéficie d’un soutien collectif qui n’a aucune raison de rester anonyme” écrit Claro chez son clavier cannibale… Je suis d’accord avec lui sans doute parce que je connais l’ampleur du travail accompli en édition… Et vous, qu’en pensez-vous? 

 

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L’entame ne suffit jamais

Le titre de cet article cite Ingrid Astier. Selon la romancière invitée à l’émission Des Mots de Minuit #548 avec Matei Visniec, l’entame de ses romans est souvent un fait divers qui fonctionne comme un appât, une invitation à imaginer-vivre-raconter tout le reste.

Mais certains écrivains se tourmentent au sujet de leur première phrase, qui n’est plus seulement l’entame du roman, mais le saint-début, la mise-en-bouche dont ils connaissent l’enjeu capital… et qu’ils peinent à trouver. C’est bien ce qu’a compris le marchand de premières phrases, ce personnage extraordinaire qui aborde avec son discours de bonimenteur un écrivain esseulé  :

« La première phrase d’un roman est le cri irréfléchi qui provoque l’avalanche… C’est l’étincelle qui déclenche la réaction en chaîne… Une première phrase n’est jamais innocente.  Elle contient le germe de toute l’histoire, de toute l’intrigue. La première phrase est comme l’embryon de tous les possibles, comme un spermatozoïde chanceux, si vous voulez bien me permettre cette comparaison… Ha ha !… »

Au lecteur de découvrir quelle sera finalement cette fameuse première phrase que tout le roman recherche pour lui-même…

 

Dois-je préciser que cette émission est un véritable bonheur? Philippe Lefait prend le temps d’écouter la réponse aux questions qu’il pose. Alors il était logique qu’il ait envie de rencontrer Matei Visniec et de l’inviter: le romancier le dit de toutes les manières possibles: « notre monde ne jure que par les commencements ». A peine lance-t-il une action (ou une question ) qu’il passe à la suivante, dans une course effrénée à la jouissance du commencement… 

Au détour de cette conversation, on entend parler de liberté (« transformer la liberté en civilisation, tel est le défi des citoyens roumains depuis presque trente ans), d’ironie (nécessaire, jusqu’à la limite du caustique), du lavage de cerveau auquel nous sommes benoîtement soumis (au sujet de sa pièce L’Homme poubelle : « on assiste à la transformation de l’homme en poubelle de la société de consommation: il avale tout, il accepte tout »), de gratitude aussi ( pour notre culture française qui lui a permis de résister quand il vivait encore du mauvais côté du rideau de fer et qui a accueilli ses œuvres jusqu’à les faire siennes).

Enfin, de la gratitude, il en est aussi question ici et maintenant, car Matei Visniec a l’élégance et la générosité d’évoquer le travail de sa traductrice. Ceux qui passent régulièrement sur ce blog se rendent compte (j’espère) de ce que peut être le travail du traducteur littéraire. Ils devinent peut-être aussi, au travers des longs silences du blog, les périodes difficiles, de recherche et de questionnement.

Mais je ne sais pas si j’ai déjà exprimé ici un « merci » à tous les écrivains dont j’ai traduit les livres et à ceux, aussi, dont je porte en ce moment les ouvrages en espérant les voir publiés bientôt. Alors je les remercie tout simplement d’exister et de créer.

http://culturebox.francetvinfo.fr/des-mots-de-minuit/dmdm-l-emission/dmdm-548-l-aventure-avec-ingrid-astier-et-la-premiere-phrase-de-matei-visniec-256113

Hôtel Universal vient de paraître!

couverture-universal

Hôtel Universal est ma 15e traduction d’un roman, le 17e livre ! J’atteindrai une sorte de majorité avec la sortie, l’an prochain, de la traduction en cours! Merci, les éditions Belfond qui ont choisi de publier ce premier roman! Pour celles et ceux qui souhaitent un avis extérieur, il y a déjà la critique sensible de Cristina Hermeziu, parue sur Actualitté, ici. Véronique Rossignol, pour Livre Hebdo le présente en quelques mots : «… largement salué à sa sortie en 2012, [ce roman] avance à la manière des souvenirs reconstitués, par recoupements de témoignages pour recréer une réalité insaisissable, une mémoire des lieux trouée et parcellaire. Dans le parfum capiteux des pétales de roses confits, l’odeur des secrets, Hôtel Universal magnifie les destins d’une lignée de femmes fortes, guérisseuses chacune à sa façon, un peu sorcières, des héroïnes « merveilleuses », c’est-à-dire, selon la définition de Maria la grande, »sensibles au merveilleux ».»

Entre roses et chocolats, oui, c’est l’histoire de trois générations de femmes que nous raconte Simona Sora. Toutes ont un lien avec l’Hôtel Universal, un vieil hôtel situé dans le centre de Bucarest. Cet été, je suis allée y faire une sorte de pèlerinage (on peut lire ça ici). J’ai vu les portes verrouillées, ce qui rend cet endroit encore plus mystérieux. L’héroïne du roman s’appelle Maia, et « quand elle posa pour la première fois la main sur la barre de la porte vitrée de l’entrée principale et franchit le perron de marbre rouge, large et incrusté de pierres blanches qui formaient les lettres HU, elle sentit que les années d’échecs, d’humiliations, de peur et de colère rentrée qui pesaient sur son thymus allaient enfin se dissoudre » écrit Simona Sora. Elle a quelque chose d’étrange, cette jeune femme qui vient faire ses études à Bucarest en pleine révolution roumaine de 1989. Elle n’est pas très à l’aise, elle renvoie une image hermétique mais ça ne l’empêche pas d’être acceptée dans une bande d’étudiants aux caractères très marqués, ce qui donne des scènes très hautes en couleurs, placées dans les bars et les cafés autour de l’Université. Dans le passage que j’ai cité, on sent bien qu’elle porte quelque chose de très lourd et qui, peut-être, traverse les générations. Je n’en fais pas un secret : la personne très belle et porteuse de magie, c’est la grand-mère de Maia. C’est son récit qu’on lit dans une grande partie du livre. C’est sa voix qu’on entend. Simona Sora l’a formidablement restituée. C’est par cette voix qu’on a accès aux temps reculés de la guerre de Crimée, au milieu du 19e siècle. La grand-mère chargée de dons ultra-sensoriels parle à sa petite-fille tout en cuisant la confiture de rose. La scène se répète, des années durant, la fillette grandit, l’histoire racontée s’enrichit, s’approfondit. Le personnage de Rada, l’aieulle fondatrice de cette lignée de femme apparaît grâce à celui que la grand-mère conteuse surnomme avec hauteur « Le Cuistot », Vasile Capşa. Grâce à son récit, on suit l’homme doté de papilles d’une finesse exceptionnelle dans ses voyages de commerce, hasardeux, à cette époque lointaine, et qui le mènent en Crimée et jusque sur les rives du Bosphore. Il deviendra chocolatier, mais pour que la lignée se forme, il a fallu une rencontre avec Rada. C’est à moitié mort, qu’il a échoué sur le seuil de sa maison, en Bulgarie. Elle le sauve. Je vous fais cadeau de ce petit passage sur Rada : « Les bouillons qu’elle préparait pour soigner les jaunisses, la chute des cheveux, les maladies de cœur et les bubons noirs l’auraient rendue riche partout ailleurs qu’à Topoli, mais sa grande fierté, elle la tirait de la meilleure confiture de roses primeurs de la rive bulgare de la mer Noire, une confiture peu réduite, dans beaucoup de sirop, comme on fait nous aussi et que mangeaient tous les voyageurs de passage et tous les voisins et dont Capşa a senti le parfum si fort, une nuit qu’il a cru être en plein champ. Enivré de valériane dissoute dans de l’or, il s’est pourtant levé ou a cru le faire et, regardant dehors, il a vu en pleine nuit les champs infinis de rosiers rouges étinceler dans une lumière aveuglante sur la toile violette du ciel. C’était le ciel de Sébastopol sous lequel Costache et lui étaient peut-être morts et, à présent, dans la maison bleue de Niculae, ils n’étaient plus qu’une vapeur de roses cueillies, lavées et cuites à feu vif avec du sucre. »

Je vais m’arrêter là dans le dévoilement, ce serait dommage de tout vous dire de ce roman où l’on a, aussi, une enquête criminelle (aïe, ça y est, je l’ai dit !!).

Ce que je voudrais partager, c’est une interrogation. J’aimerais beaucoup que Simona Sora nous raconte (lors d’une rencontre prochaine avec ses lecteurs, peut-être ?) ce qui l’a amenée à choisir les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola pour ses titres de chapitres. Comme de juste, je me suis plongée dans ce texte pour les besoins de la traduction, et j’en garde un souvenir lumineux. La table des chapitres est ainsi un livre à elle seule, une échelle des mystères, un monde à découvrir :

« Composition de lieu », « Je lui demanderai la grâce », « Règle pour le discernement des esprits », « Médication des cinq sens », « Contemplation pour parvenir à l’amour », « Prélude pour un choix », « Règles de tempérance », « Recomposition du lieu. Contemplation et méditation des choses visibles et invisibles »….

Mais ce que l’on peut faire, en attendant de rencontrer Simona Sora, c’est, par exemple, ouvrir son roman à la page 28 et méditer cette première phrase du chapitre Règle pour le discernement des esprits:   « On ne sait jamais sur qui on peut tomber au creux du sommeil ou lorsque l’on a perdu conscience. » 

J’ai le don d’ubiquité!

 

Où l’on m’a demandé ce que je traduisais, comment j’ai rencontré la littérature roumaine, ce que je faisais en Roumanie et dans les Balkans dans les années 90, quel est mon diagnostique des échanges culturels franco-roumains…

Où je raconte comment j’ai lu à 20 ans certains écrivains français, sud-américains ou russes d’abord dans leur traduction en roumain (!) avant de les découvrir en français, où je parle de la diffusion de la littérature roumaine en France…

Où je fais en 45 secondes un bref panorama de 10 années d’évolutions politiques, économiques et géostratégiques de ce pays, telles que je les ai vues…

Merci, Ovidiu Mihăiuc, d’être un si bon intervieweur!

Où je défends le festival de littérature de Iaşi

Oui, parfois, quand vous êtes traducteur de littérature, on peut vous demander votre voix pour défendre une cause juste. Vous vous souvenez de ce superbe Festival International de Littérature et de Traduction au sujet duquel j’avais publié un article dans Livre Hebdo?  Avec une photo du Prix Nobel Herta Muller? (ici) hertamuller_filit_iasiLe Festival qui avait invité Romain Puertolas, François Weyergans, David Lodge, Patrick McGuiness, Guillermo Arriaga, en plus des auteurs roumains consacrés comme Mircea Cartarescu, Stefan Agopian ou Norman Manea? Ce Festival qui invitait aussi de nombreux traducteurs de littérature roumaine à se retrouver pour parler de leur merveilleux job et de tout ce qu’il restait encore à découvrir dans la littérature roumaine?

Eh bien ce Festival a été largement saccagé par les hommes politiques locaux. Juste parce que c’était une réussite et qu’ils n’en étaient pas les auteurs. Aussi parce que c’était novateur, que ça ne faisait pas appel aux vieux réseaux clientélistes.

Comme ils ont du panache et de la superbe, les initiateurs du projet (tous trois écrivains à succès) n’ont pas jeté l’éponge, mais le FILIT n’a plus l’envergure qu’il avait: cette année il subsiste sous la forme de rencontres professionnelles (avec un magnifique atelier de traducteurs en ce moment-même en Bucovine) et de plusieurs expositions.

Mais bon, comme j’ai été invitée à la télé, j’ai dit combien c’était dommage de gâcher une telle réussite culturelle. Et Dan Lungu qui partage le plateau avec moi explique par quelles complications politico-stupido-bureaucratiques ce festival passe en ce moment.

Pour vous dire (trop rapidement) qui sont les trois créateurs du FILIT :

Dan Lungu, auteur Jacqueline Chambon – Actes sud, directeur du musée de la littérature de Iasi et créateur du festival

-avec Lucian Dan Teodorovici, auteur chez Gaia

-Florin Lazarescu, auteur aux Syrtes et surtout co-scénariste de l’excellent film Aferim!

 

En résidence de traduction – 6 – Bucarest

Parfois, ce sont de petites choses qui vous font remonter à une phrase, une intrigue. Là, ce sont des pavés en bois. Oui, des pavés de rue, mais en bois, comme sur la photo que j’ai prise. Ici, le parfum d’une boulangerie et la couleur dorée de bretzels couverts de sésame. C’est une boutique de tailleur, un déferlement de soies vives dans une vitrine, les arabesques au fond d’un atelier de lutherie. C’est un nom, comme celui de la très ancienne église de Colţea ou tout simplement l’imagination, quand le coeur vous entraîne et que la ritournelle de la « cité des coeurs légers » ne vous lâche plus. La « cité P1120532des coeurs légers », sous la plume de Doïna Ruşti, c’est Bucarest fin 18e, la ville de Bucur le joyeux. On y crée des parfums, on y danse. La réputation de ville des plaisirs et du luxe arrive aux oreilles de Ioanis Milikopu, qui vit encore chez ses parents à Salonique. Le jeune garçon, qui veut coudre les plus beaux tissus du monde entame alors un voyage hasardeux jusqu’à Bucarest…

Je marche dans Bucarest et les phrases du Manuscrit phanariote m’accompagnent. Je vous livre un secret? Je pense que ce roman sera une de mes prochaines traductions, quand j’aurai fini
le livre de Savatie Bastovoi sur lequel je travaille en ce moment.

Le début du livre sonne comme ça (à vous de me dire si cela vous donne envie de connaître la suite) :

Prologue

« Il ne faut pas chercher le commencement d’un livre à sa première page. Le Manuscrit phanariote ne fait pas exception. Notre histoire a germé dans la bibliothèque du Sérail. C’est là que le sultan Selim découvrit un jour deux pages d’une partition rédigée d’une main nerveuse, qui donnait au dessin de chaque note de musique l’aspect de pattes de mouches noyées dans le café.P1120656

Selim déchiffra la mélodie à voix haute. C’était quelque chose de gai. Un tourbillon effréné de quelques notes qui se déployaient en se répétant et on sentait combien d’âmes s’étaient confiées dans ce chant. Il palpa le papier en se désintéressant de la signature minuscule. La même main avait rédigé les paroles, juste sous les notes, dans une langue savante qui rappelait à Selim les leçons de son premier précepteur, qui était tout rond, comme une perle. Ces trois strophes célébraient une cité de tous les bonheurs.

La chanson lui rentra dans la tête et la journée n’était pas finie que tout le palais la connaissait déjà ; elle se répandit dans les rues et dans les tavernes – parce qu’elle sortait de la bouche du grand Selim, bien évidemment, mais aussi parce qu’elle était entraînante et qu’elle voP1120533us faisait battre le cœur plus vite. Les paroles évoquaient une ville qui exhalait le tilleul. Entre ses murs, toute souffrance s’évanouissait, elle était comme effacée du Livre de la Destinée – ou de ses innombrables copies.

Cette cité des cœurs légers n’était autre que Bucarest.

Puis, des rumeurs commencèrent à circuler, alimentées par les Grecs du quartier du Phanar, des gens qui parlaient comme s’ils avaient un cheveu sur la langue. Ils étaient les seuls à connaître les contrées au-delà du Danube, là où se trouvait la ville de la chanson. Grâce à eux, on savait qu’en traversant le pont qui se trouvait à l’entrée de cette cité lointaine, tout visiteur perdait l’envie de revenir sur son propre  passé. Dans les rues en pavés de chêne tournoyaient les vapeurs qui s’élevaient de récipients argentés où frémissaient en continu les élixirs, les parfums et les onguents : la ville ne vivait ni du travail de la terre, ni de ses nombreux commerP1120644ces, mais de ces fragrances toujours renouvelées, de ce souffle tiède qui vous envahissait tous les pores de la peau en vous effaçant la mémoire, si vous étiez nouveau venu. Alors vous n’aviez plus qu’une ambition, un seul destin, celui de devenir un émir aux yeux de saphir, un nabab menant grand équipage et recevant en son palais, ou alors un gouverneur, un colonel ou encore, et ce serait tout aussi merveilleux, un simple gratte-papier attaché à la suite princière…

D’autres personnes racontaient l’histoire d’hommes qui déambulaient dans les rues, désorientés, ivres d’amour, repus de toutes les bonnes choses auxquelles ils avaient rêvé ; ils étaient torturés par les désirs qui rongeaient la partie la plus fragile de leur chair mais ils forçaient leur corps à jouir des douleurs de cette passion et du poison d’un soupir.

Mais quelle que soit la nature de leurs changements de vie, tous tombaient dans l’euphorie.  Aucun tourment, aucune tristesse ne résistaient à Bucarest, et c’était le sens même du nom de cette ville joyeuse, un nom qui tintinnabulait aussi gaiement que des clochettes de traîneaux dans les plaines enneigées.

Alors, les Grecs du Phanar exhumèrent tout l’or qu’ils avaient caché dans les caves et dans les fondations de leurs maisons pour convaincre le sultan de leur confier le trône de Bucarest – et ils se contenteraient de très courtes périodes, pourvu qu’ils l’obtiennent. La notoriété de Bucarest fit le tour de l’Empire Ottoman et plus personne n’ignorait que c’était la ville où les rêves se réalisaient. Dans les cafés d’Istanbul, le commerce de luxe se développa, car les commerçants les plus stylés cédaient leur marchandise au plus offrant, et les enchères s’envolaient sur le lévrier de Moldavie, l’épervier de Bucarest et les enfants valaques. »

Extrait de Le Manuscrit phanariote, Doïna Ruşti, éditions Polirom.

 

En résidence de traduction – 5 – Bucarest

Quand vous habitez quelque part pendant très longtemps, vous prenez les habitudes des gens qui vous entourent. Et il est bien connu qu’on préfère visiter des villes et des monuments lointains alors qu’on aurait de quoi s’émerveiller en traversant la rue. Ou presque. C’est ce qui m’est arrivé à Bucarest. J’y ai vécu et travaillé pendant presque dix ans et j’ai un peu honte de reconnaître que je n’avais pas connaissance de l’église de Bucur le Berger. Je me rends compte aussi que nombre d’amis roumains ne la connaissent pas non plus.

Les quais de la rivière Dâmbovița sont devenus avec le temps une sorte d’autoroute urbaine au lieu d’être un lieu de promenade et de découverte. En allant vers l’est de la capitale, on risque bien de passer sans la voir, cette minuscule église blanche qui surplombe les eaux calmes. Les barres d’immeubles construits dans les années 80 s’interrompent à cet endroit et dans l’interstice, l’église a résisté.

La légende, appuyée par certains chercheurs dit qu’elle est la plus ancienne église de la ville et qu’elle a donné son nom à la capitale roumaine. Plus exactement, c’est un berger du 15e siècle, de son prénom Bucur, qui aurait fondé ce premier lieu de culte sur un talus. Délaissant ses moutons, il avait élevé un sanctuaire qui fut, au fil des siècles, remanié, consolidé, rénové et qui offre aujourd’hui une expérience pleine de douceur et de tendresse à quiconque gravit les quelques marches menant à son entrée.

Une très jolie muraille d’enceinte comprend un clocher et au-dessus de l’entrée, une mosaïque contemporaine représence les saints protecteurs du lieu, Athanase et Cyrille, patriarches d’Alexandrie. Le minuscule jardin est luxuriant et entretenu. Les murs de l’église sont couverts d’icônes de différentes manières et époques. J’ai beaucoup aimé l’originalité de l’une d’elles, peinte sur verre par un artiste méconnu et parfaite illustration de la pieuse inventivité des artistes naïfs. « Je suis le cep et vous êtes mes sarments »: les paroles de l’apôtre Jean trouvent ici une émouvante représentation.

 

 

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En résidence de traduction – 4 – Bucarest

Journée de pélerinage littéraire dans la capitale roumaine. Pendant que je traduisais le roman Hôtel Universal, de Simona Sora, je me promettais d’aller un jour à la recherche de ce bâtiment mystérieux. Dans ce roman à la structure impeccable, dont les titres des chapitres reprennent ceux des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, l’ancienne auberge est devenue un bordel socialiste avant d’être transformée en résidence universitaire. Vous vous demandez ce que viennent faire ici les Exercices spirituels? L’héroïne, Maia, cherche un sens à sa vie. Or, tout est labyrinthe dans ses expériences de jeunesse : les dessins qu’elle a dans le dos, les récits que sa grand-mère lui fait de sa propre ailleule créatrice de confitures de roses et de remèdes bulgares, le destin de l’aieul célèbre, le chocolatier Capsa, voyageur dans une Crimée déjà en guerre, celle du 19e… Maia s’applique à démêler tout ça.

Voici comment elle y arrive pour la première fois :

« Maia éprouvait avec la force de l’évidence la certitude d’être revenue chez elle. Elle n’analysait rien, elle savait. Elle n’avait jamais habité à Bucarest, elle ne connaissait pas du tout le vieux centre avec ses ruelles nauséabondes et tortueuses, et elle n’avait jamais vu, pas même au cinéma, un lieu d’aussi intense promiscuité que l’hôtel Universal de la rue Gabroveni. Et pourtant, quand elle posa pour la première fois la main sur la barre de la porte vitrée de l’entrée principale et quand elle franchit le perron de marbre rouge, large et incrusté de pierres blanches qui formaient les lettres HU, elle sentit que les années d’échecs, d’humiliations, de peur et de colère rentrée qui pesaient sur son thymus allaient enfin se dissoudre.

Elle entra dans le hall enfumé. À côté de l’administration du nouveau foyer, le bar de l’ancien hôtel fonctionnait encore. Rien n’a changé, se dit-elle. »

J’y suis arrivée moi aussi. Mais tout a changé. L’hôtel se trouve dans la rue Gabroveni, il n’a pas bougé. Les petites rues sinueuses de ce quartier de Bucarest sont aujourd’hui un point d’attraction pour tous ceux qui recherchent une belle terrasse bien confortable, où le wifi est à disposition et le café, presque toujours délicieux. Plus rien à voir avec l’impression désastreuse que Maia éprouve dans le roman. L’hôtel est fermé. Un café branché occupe le rez de chaussée. Je trouve le perron en marbre rouge en poussant deux fauteuils en rotin. La porte est cadenassée. En levant les yeux, j’aperçois l’enseigne vintage, verticale, où chaque lettre dans un pavé blanc devait, peut-être, s’illuminer à la nuit tombée. Cette vue de l’enseigne de l’hôtel a été utilisée par l’éditeur roumain pour la couverture de la version originale du livre. La couverture du livre en français mettra en valeur l’histoire capiteuse et sensuelle de la confection des confitures de roses que Maia écoutait, enfant, et qu’elle reraconte dans ce livre en forme de recherche de soi. 

Je ne suis pas déçue du déplacement. La force romanesque de Simona Sora emporte sur son passage tous les oripeaux de la réalité. Restent la beauté de l’évocation et l’histoire magnifiée.

Et si je prolongeais cette promenade littéraire par quelques photos de Bucarest? A suivre, dans les jours qui viennent.

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