Écritures – pluriel indispensable

La texistence, de Mircea Cărtărescu, pour les éditions Noir sur Blanc: je m’y suis replongée avec délices : la traduction est une gymnastique apportant de la souplesse au muscle de la pensée.

Le roman que j’ai bien avancé pendant le mois d’août passé en résidence d’écriture à la Maison Pont à Illiers-Combray (en tant qu’autrice associée de la région Centre – Val de Loire, un dispositif  soutenu par le CNL, la DRAC et la région Centre – Val de Loire, coordonné par Ciclic) : je peux désormais partager avec vous un résumé qui rend bien compte de ce que ce texte est devenu: 

Un ensemble de documents manuscrits évoquant les années 1973-1975 et l’année 1989 est découvert en Roumanie parmi de vieux papiers. Un des textes évoque la vie quotidienne d’une femme énigmatique, vendeuse de tickets de bus dans un kiosque étroit et dépourvu de confort. Le caractère littéraire, mystérieux et tous les non-dits de ces documents d’apparence disparate incitent la narratrice, accompagnée par son amie Tania, à chercher des compléments d’information.

Le programme de rencontres avec le public : la première partie des « Consultations littéraires » qui se tiendront sous le tilleul centenaire de la cour ou sous le porche monumental, c’est samedi 12 septembre, dans 4 jours, de 15h à 18h. Venez me raconter une anecdote ou une histoire, tant que c’est personnel et vrai, je serai tout ouïe!  J’aurai jusqu’au 3 octobre, jour de la restitution en public, pour concocter avec vos histoires une plus grande histoire que nous commenterons ensuite autour d’un verre.

D’ici là, j’aurai aussi rencontré les ainés, à la maison de retraite des Gloriettes, pour un atelier d’écriture sur la mémoire des commerces d’Illiers Combray. Un travail en images et en mots, qui fait suite à ma série de duos à trente ans de distance dans les rues de Bucarest. Le lundi 14 septembre.

J’animerai aussi un atelier d’écriture pour les CM2 de l’école de la Vivonne.

Je vous reparlerai de la rencontre très attendue à la médiathèque d’Illiers Combray, le 30 septembre et du dialogue à la librairie l’Esperluète à Chartres, le 21 novembre!

Programme à découvrir sur le compte instagram @maisonpont_illierscombray

 

 

 

 

Nouvelles traductions en cours : du bonheur et de l’écriture

Le 26 juin, à 18h30, en pleine vague de chaleur et par 34 degrés dans mon bureau, j’ai fini la traduction du roman de Tatiana Țîbuleac, Când ești fericit, lovește primul pour les éditions Noir sur Blanc. C’est une vraie claque. Moins de 180 pages pour redécouvrir une voix forte, dure, dont les thèmes ultra contemporains vous plaquent au mur, vous laissant incapable de détourner le regard. Le titre, dans une traduction littérale que nous allons peut-être conserver proclame : « Quand tu es heureux, frappe le premier ». Il faudra attendre les dernières pages du roman pour savoir où la narratrice, une certaine Mila, a trouvé ces mots.

Je ne peux vous dire pour l’instant que ceci : c’est bouleversant.

Il faut découvrir ses précédents romans publiés aux Editions des Syrtes traduits par Philippe Loubière

Tatiana Țîbuleac par ©Ambroise Tézenas (Zoom France Roumanie )

 

Et ce matin, 29 juin, un peu plus au frais, je commence enfin la traduction de Texistența – Despre scris, de Mircea Cărtărescu, pour les les éditions Noir sur Blanc également. La Texistence – De l’écriture est un recueil d’aphorismes sur l’écriture, comme son titre le laisse deviner. Mircea Cărtărescu nous emmène, en moins de 160 pages, dans un parcours littéraire à la fois intime et ouvert sur les grandes œuvres qui façonnent les lecteurs. Du bonheur de traduire pourrait être le tiers-titre subliminal de ce livre important. Je vais avoir un bel été.

Grand Prix de traduction de la Ville d’Arles – mon discours de Lauréate

J’ai eu la joie d’être récompensée du Grand Prix de traduction de la Ville d’Arles, le 7 novembre, dans la chapelle du Méjan, haut lieu et salle comble des Assises de la traduction. Je remercie encore l’Association pour la promotion de la traduction littéraire Atlas, dont le travail aide beaucoup les traducteurs; je remercie aussi la ville d’Arles.

Voici le discours que j’ai prononcé :

« Je tiens d’abord à remercier le jury d’avoir distingué Théodoros de Mircea Cărtărescu, que j’ai eu l’honneur de traduire pour les éditions Noir sur Blanc.

Je suis touchée d’être récompensée par ce prix prestigieux, dans ce lieu qui est celui de tant de joyeuses rencontres, cogitations, débats et mises en contexte depuis plus de quarante ans.

Je suis touchée aussi parce que c’est la première fois que la littérature roumaine est reconnue à ce niveau en France, dans une traduction – depuis 2006 exactement, quand Norman Manea s’est vu décerner le Médicis Etranger.

Théodoros était l’an dernier dans plusieurs sélections de prix littéraires, mais c’est donc le jury du Grand Prix de traduction de la ville d’Arles qui s’honore de récompenser cet immense écrivain à travers moi, et plus précisément ce roman, Théodoros

Théodoros, c’est son cinquième grand livre, après la trilogie Orbitor et Solénoïde.

C’est un livre très surprenant. Qui s’attendrait à y lire des passages du Kebra nagast, le livre saint des chrétiens d’Ethiopie? Et à entrer, à descendre devrais-je dire, dans les célèbres églises taillées dans la roche des plateaux de ce pays finalement méconnu? Et à vivre comme si vous y étiez l’expédition britannique mené par Robert Napier en 1868 en Ethiopie, qu’il rejoint depuis l’Inde où il était stationné ? Hommes, éléphants, matériel – tout pour vaincre celui qui défiait la Couronne après avoir été dans les bonnes grâces de la souveraine de la « haute & noble Albion« … Le Kebra Nagast nous raconte ce que l’Ancien testament ne dit pas, de la Reine de Saba et de son amant d’une nuit, le Roi Salomon.

Les trois hypostases de notre héros nous font connaître trois mondes colorés, et riches en références et en échos culturels.

Dans son Journal paru cette année à Bucarest et encore inédit en Français, Mircea Cărtărescu écrit ceci au sujet des livres des écrivains. Je cite : 

L’écrivain n’est pas comme une machine apprenant de son expérience et qui se perfectionne, mais telle une mère qui met au monde plusieurs enfants. Les derniers ne sont ni plus beaux ni plus malins que les précédents : chacun est seulement différent de tous les autres, alors même qu’ils ont patienté dans le même ventre. L’accouchement n’est pas un acte progressif, la mère n’apprend pas avec le temps à concevoir de meilleurs enfants. Un écrivain est pareil : il est reconnaissant de pouvoir encore mettre au monde, sans se demander s’il est en cela meilleur qu’avant. Son monde est itératif et récursif, pas progressif […] C’est pourquoi un critique ne devrait jamais se demander si le dernier livre d’un auteur est meilleur ou moins bon que les précédents, mais plutôt quelle place il occupe, quelle est sa fonction dans son écriture, comment il transforme ce tout en un autre tout, non pas supérieur mais différent du précédent. (p. 179-180)

Dans son rapport à la fiction, aux textes fondateurs, Mircea Cărtărescu propose avec Théodoros le même riche tissage textuel que dans ses autres livres. Comme dans Orbitor et dans Solénoïde, il voit le monde immense avec la même précision dans chaque petit visage et dans chaque brin d’herbe que ce qui est figuré dans le tableau d’Altdorfer, lequel illustre la couverture – et qu’il décrivait déjà dans ses pages de journal bien avant 2020.

Ce petit détour en image est une nouvelle illustration de son art d’écrire, de son univers fractal. Il n’appartient qu’à nous de poser l’œil contre le kaléidoscope de son écriture, pour nous réjouir, comme dans notre enfance, à la lecture des grandes histoires.

Merci. »

Lire aussi : Actualitté

Etre à sa place. Et le savoir. Mes Carnets de Solénoïde remis en ligne!

En 2019, je publiai ici chaque jour et pendant plusieurs semaines mes Carnets de traduction du roman Solénoïde. Puis je crus que je pourrais publier ce travail après avoir été très encouragée par de nombreux lecteurs et par l’auteur lui-même, Mircea Cărtărescu.

Mais un seul jugement acerbe et violent me remit à ma place: je n’étais pas de ces personnes dignes de recevoir ne serait-ce que quelques conseils éditoriaux qui auraient permis d’améliorer l’ensemble afin de le publier. Non, il fallait me faire sentir que je n’étais vraiment pas à ma place.

Je tire enfin, aujourd’hui, une petite leçon morale de cet épisode mortifiant: il m’a fait prendre conscience qu’il existe sans doute autant de versions du plafond de verre qu’il existe d’individus sur terre. Le plafond de verre que j’ai heurté un jour d’été en 2020 a pris la forme de semences de cordonnier. La malheureuse lettre de refus aurait pu se contenter de n’être que cela, une lettre de refus inoffensive et banale. Il a fallu que son autrice qualifie les textes de mes Carnets de « travail de cordonnier ». De l’art de transpercer à la fois une malheureuse candidate à la publication et ces pauvres artisans qui n’ont rien demandé.

J’ai brisé mon plafond de verre personnel, car aujourd’hui je me sens libre de m’exprimer et d’expérimenter.

J’ai publié un livre, dans un domaine inattendu pour moi-même, puisqu’il allie texte et photographie et que je m’y suis sentie entièrement libre.

Je continue d’écrire dans mes Carnets de traduction. Ils éclaireront, le moment venu, le lecteur de l’œuvre gigantesque qu’il m’a été donné de traduire.

Aujourd’hui je remets en ligne ces chères pages de carnet qui peuvent accompagner la lecture de Solénoïde, et qui sont tout simplement le reflet de ma vie de traductrice. 

Bangalore stories – où il est question autant de traduction que de photographie

La traduction et la photographie se mêlent de plus en plus dans mon expression quotidienne, ou du moins révèlent ces jours-ci leur ancienne intrication, qui passait peut-être inaperçu, y compris à mes propres yeux.
 
J’ai passé une partie de janvier et février 2023 à Bangalore, dans le sud de l’Inde. Enorme et étonnante ville, dans l’Etat du Karnataka. 
J’avais emporté Théodoros, de Mircea Cărtărescu, pour continuer ma traduction sur place. J’ai écrit dans la chambre d’hôtel, dans des cafés, et même dans la cour de l’Alliance française, une fois. 
J’ai aussi eu chaque jour une seconde vie, celle de photographe. Je sortais en fin de journée, le soir, je rentrais tard, je parcourais la ville (enfin, quelques quartiers, car il s’agit d’une mégapole très étendue et comptant plus de 14 millions d’habitants).
 
Ainsi, quelques images fortes de Bangalore, mais aussi de Mysore et Cochin, où j’ai fait de rapides voyages les week-end, ont-elles nourri les pages colorées et puissantes de ce roman extraordinaire. Le point de contact? Il se trouve dans les lectures du héros de Mircea Cărtărescu, Théodoros, qui lit et relit, dans son enfance, les aventures d’Alexandre le Grand parti « jusqu’aux terres de l’Inde où se trouvaient des fourmis de la taille d’un homme ». De quoi alimenter sa future soif de conquêtes et son talent littéraire et fabulateur qui éclate brillamment dans ses lettres à Sofiana, sa mère (mais je vous laisse découvrir le roman).
 
Un jour, j’ai trouvé non pas une fourmi, mais une élégante mante religieuse, très petite, accrochée à une brindille rapportée dans ma chambre d’hôtel. Quel lien étonnant! La mante religieuse apparaît (les lecteurs de Mircea Cărtărescu le savent) dans le magnifique roman Solénoïde, que j’ai eu l’occasion de traduire en 2018 et qui a été publié en 2019…
 
Mon reportage photographique? Mes images entre chien et loup? Mes rencontres avec les hommes et les femmes qui y offrent généreusement leur regard? J’ai eu besoin de 3 années pour les regarder vraiment.
 
J’ai récemment été stupéfaite par ce que j’ai vu dans mes images. J’en ai montré une vingtaine sur mon second site, consacré à mon travail de photographe : https://photographe.laurehinckel.com/bangalore-stories-2023/
 
Allez voir mes photos, et dites-moi ici ce que vous en pensez, car je n’ai pas de module de commentaire sur l’autre site. Dites-moi si vous pensez à telle ou telle maison d’édition ou galerie pour abriter mon travail.
Je souhaite montrer mes images et en tirer un livre, une exposition. 
A bientôt, chers lecteurs fidèles de ma Part des Anges!