Point final… « à l’abri des terrifiantes étoiles »

Une année de traduction de Solénoïde. La fin de mon journal.

21 novembre

L’ivresse de la course. Il me reste neuf pages à traduire! Je regarde derrière moi comme si un autre coureur de fonds me talonnait. Le tournis. Je ne cesse de scroller en tous sens. Je vérifie et revérifie des termes récurrents. Elle est tellement évidente, la démultiplication de nos possibilités, permise par l’outil informatique. Scoabe de fier, centrul de butelie, halat, aur topit, molie, sifonarie, cângi, aprozar, alimentara, Pelikanol (c’est notre colle Cléopâtre, fabriquée à base d’amidon et avec un parfum d’amande amère!), Petrosin… Des mots anodins qui requièrent mon attention. Et je pense à un Dictionnaire Cărtărescu. Comme une carte littéraire de son univers à travers ses thèmes, ses lieux, ses personnages et ses objets parfois (souvent) récurrents. Je me rends compte que je n’ai rien écrit au sujet de la traduction du fameux lada studioului. Un juteux exemple. Ce sera pour une autre fois.

Il me reste neuf pages, demain je commencerai la relecture finale. Il me faudra  resserrer les boulons, comme on dit dans notre jargon. Corriger des milliers de fautes de frappe. Prendre encore plus de distance critique avec ce que je choisis d’écrire pour donner une forme française à ce merveilleux texte. Je sais que cette relecture ne sera que la première. Une fois ma version envoyée, je continuerai à relire et il y aura ensuite la relecture de mon éditeur. Et, je le sais aussi déjà, qu’elle pointera des corrections à faire. C’est le jeu. Heureusement, je sais qu’elles seront limitées. Mais elle est là, la nouvelle trouille, après celle du bien faire pour l’auteur : que ce que j’ai écrit en traduction plaise à ceux qui liront. Car mon éditeur sera finalement le premier francophone à découvrir par lui-même les personnages, l’histoire, la pensée, toute la chair de l’oeuvre intitulée Solénoïde. Et il aimera ou pas. Je sais déjà que je serai dans mes petits souliers tant que je n’aurai pas un bon retour de David.

Mais d’abord, finir. Il y a eu l’époustouflant chapitre 45. Des jours et des jours à 18157, à 18354, à 17700, à 18468 signes dans la journée. Parfois seulement 3653 signes, comme le 9 novembre, lorsque j’ai dû aller à Orléans pour rencontrer les responsables de l’association Tu connais la nouvelle? On va travailler ensemble sur une tournée d’écrivains roumains en région Centre en 2019. J’espère que cela sera du sérieux.

Et puis il y a les préparatifs de la Tournée des traducteurs que je partage avec Cristina Hermeziu. Notre première étape sera à Beaune, début décembre et il y en aura huit ou neuf en tout durant les six premier mois de l’an prochain, le temps de la Saison france-Roumanie. Recréation de la conception des affiches, avec mon idée d’une France vue du haut d’une montgolfière, et nos étapes marquées par une petite manche à air rigolote que j’ai tracée à l’aquarelle… De la respiration dans mon marathon.

Le chapitre 45, donc, est l’étonnant voyage du narrateur dans la peau d’un acarien, d’un sarcopte de la gale dans la main de Palamar. Jeu fractalique des mondes et des visions imbriqués, marque de fabrique de M.C. Le très grand se reflète dans l’infiniment petit et vice-versa. Tout est signe, signal et correspondance biblique dans ce voyage vers une autre dimension, pas au sens de 3e et 4e dimension, mais au sens de taille des univers, voyage dont il revient avec l’amertume de n’avoir pas réussi à délivrer son message : car l’homme n’est pas capable de saisir ce qui est au-delà de lui. Il est réellement aussi aveugle qu’un acarien.

Il y a eu aussi le joli conte des trois cœurs, le cœur de cristal, le cœur de fer et le cœur de plomb, que le narrateur écrit pour sa fille à naître. Et puis, devant la carte de Bucarest, le narrateur marque les emplacements de tous les solénoïdes enterrés dans le sous-sol de la capitale.

Avec tout ça, je suis arrivée au chapitre 49 et j’ai senti que Mircea Cărtărescu voyait lui-aussi le bout de son livre : « Mon monde va prendre fin bientôt, avec la fin de mon manuscrit ».

Si vous ne voulez pas savoir comment se termine le roman, il est temps d’arrêter votre lecture!

Par une journée torride anticipant la catastrophe finale, le couple et le bébé se promènent dans le centre de Bucarest, entrent dans un vieux cinéma pour y trouver de la fraîcheur et là, le narrateur se retrouve devant un film-rêve où il se voit guidé par un enfant dans un tombeau où se trouve le gisant de sa propre mère. Moment de douleur suprême du remord, celui de n’avoir pas allumé de bougie au chevet de sa mère morte pour éclairer son chemin dans l’au-delà. Remord symbole de tous les remords, je le vois comme un appel à accomplir nos actes, ceux qui nous construisent. Tant qu’on ne les a pas accomplis, fût-ce par l’intermédiaire d’un rêve salvateur, ils restent comme une brique manquante, celle qui affaiblit, par son absence, la construction de nous-mêmes.

L’ultime chapitre est à la fois swiftien (coexistence gullivérienne des humains et des assaillants très petits –  ici les acariens, c’est-à-dire des araignées), naïf, c’est-à-dire renvoyant à des images iconiques et grand moment d’explication : les veines mystérieuses qui apparaissaient ici et là dans le sol tout au long du roman étaient les points d’alimentation des enfers, peuplés de créatures se nourrissant de la douleur humaine. La vision apocalyptique de la Bucarest en forme de pyramide inversée s’élevant dans le ciel, est une nouvelle Laputa et une vision en creux de l’Enfer de Dante tel que représenté par Botticelli. La double auto-référence est visible dans l’évocation de cette Laputa, peuplée de mathématiciens, comme cette Bucarest recréée autour des pensées mathématiques les plus extrêmes, les plus impensables, les plus poussées aux limites de l’entendement humain, et que le narrateur manipule et interprète à son niveau…

Reprise du poème sublime de Dylan Thomas et vision saisissante, dans la Morgue où tout le peuple des piquetistes s’est rendu une dernière fois avant le décollage de la ville, des dizaines d’hypostases du corps du narrateur, illustration de la pensée espace-temps enfermant chaque hypostase de nous-mêmes dans la seconde immédiate, comme une suite d’arrêts sur image. Notre expérience existentielle est une succession de présences corporelles uniques, chacune d’elle côtoyant son double irréalisé. Le narrateur traverse une vaste exposition de ces corps sur les tables d’analyse de la Morgue. Vision non pas mortuaire ni morbide, mais philosophique. Irina, leur nourrisson et lui vont finir leurs jours dans la petite chapelle en ruine découverte dans la forêt, un jour quand ils cueillaient des glands pour les rapporter à l’école 86.

22 novembre 2018

« …à l’abri des terrifiantes étoiles« . Je viens de taper le point final de la traduction. Il est 15h39.

302505 mots. 1 772 737 signes. 21299 lignes.

10 mois et 22 jours d’écriture.

J’ai vécu le calvaire scolaire de la manipulation maladroite des chiffres et des calculs. Noter, avec cette précision maniaque leur interprétation de mon travail a aujourd’hui quelque chose de jouissif, car ils ne disent rien que ce qu’ils décomptent. C’est ma revanche. Ils sont parfaitement univoques. 21299, c’est 21299. Ça ne peut pas être interprété. Seulement décomposé, éventuellement. Pas coloré. Ni mal traduit ni bien traduit. Ni chargé de rêve et de références. Les mots, en revanche…

Je sarcoptise dans le vide…

Une année de traduction de Solénoïde. La suite de mon journal

Je sors du chapitre 41, j’avance, je recule, je navigue, je reviens sur des phrases, des mots, je relis, j’intègre, j’harmonise ce qui doit l’être. 

Et me voici dans le chapitre 42. Irina est enceinte. Comme abasourdi par le bonheur de cette nouvelle, le narrateur retourne dans la vieille Fabrique. Là, il tombe sur un palindrome, autre pièce récurrente de l’œuvre de M.C.  Symbole multiple, du temps retourné sur lui-même, de l’éternel retour (c’est différent), de la lecture cryptée de l’univers qui nous entoure, du message caché…

Dans L’Aile tatouée, c’était IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI, qui correspondait parfaitement à la structure de papillon de la trilogie (L’aile gauche, Le Corps, L’Aile droite).

Ici, SIGNA TE, SIGNA, TEMERE ME TANGIS ET ANGIS  (attribué à Virgile, comme ce n’est pas un hasard) correspond parfaitement à ce livre sur la douleur. Sur la condition humaine. Sur l’angoisse de la mort.

Le voyage fantastique et fantasmé (mais il faut bien se dire que tout, en dehors de la réalité crue de l’école, passe le miroir dans d’incessants allers et retours) dans la vieille Fabrique est d’abord une vision de la maternité de son amante, puis, dans la deuxième partie du périple, un voyage le long de couloirs bordés de vitrines peuplées de cocons. Des cocons humains. La métaphore du papillon, de nouveau, pour illustrer le destin de la vie humaine est ici reprise, comme dans la trilogie Orbitor.

L’ombre légère de Thomas Mann joue l’aile de papillon, s’invitant deci-delà  dans l’oeuvre de Mircea Cartarescu. Avec cette vision de la destinée, présente, par exemple, dans Docteur Faustus :  Il n’existe en fin de compte ici-bas qu’un seul problème: comment se frayer un chemin? comment gagner le large?  comment faire éclater la chrysalide et devenir papillon? (ces quelques mots sont d’ailleurs cités en ouverture de la nouvelle L’Architecte qui referme le livre La Nostalgie, ce qui montre la cohérence de l’oeuvre de M.C. dont les grands thèmes ont été trouvés dès ses premières œuvres, pour être ensuite toujours approfondis, déclinés et dédoublés). Cette ombre légère de l’auteur allemand est aussi présente au préventorium de Voïla. A ce sujet, dans l’original roumain, M. C. parle de « pédagogue » comme on en trouve dans la Montagne magique, pour dire éducateur… C’est une manière de salut et de clin d’œil à l’auteur (un des auteurs) tutélaire. Cela se perd un peu en français puisque j’ai choisi le terme plus clair, dans le contexte, d’éducateur. J’ai fait ce choix parce que le nom commun pédagogue n’est pas forcément, pour la majorité des lecteurs, une référence immédiate à l’univers de l’écrivain allemand et cela n’aurait pas servi la compréhension du texte.

Je referme la parenthèse. 

Je note que ce n’est pas tout à fait un hasard si la dernière phrase de ce chapitre éblouissant d’amour et de tragédie est După care tot ce-a rămas a fost orbitoarea lumină a începuturilor. [Puis il ne resta plus que l’aveuglante lumière des débuts.] Orbitor signifie « aveuglant ».

10 novembre

Il n’y a pas d’adjectif pour arc-en-ciel en français!!!! La langue roumaine en a un beau, qui donne une impression de Caraïbes : curcubean. Observons que les Roumains ont, eux, un mot unitaire, alors que notre arc-en-ciel est une description. Il faut reconnaître quand même que l’étymologie de leur curcubeu est très floue, un peu comme les couleurs qui le composent. La lecture de la notice du dictionnaire s’apparente à un jeu de piste très compliqué. Ou à un poème de Prévert, avec des courbes, des cours d’eau, du curvus et du bibit latins. Mais de conclusion probante, aucune… 

11 novembre

On parle de morphologie du sarcopte de la gale. Cette affreuse bestiole porte des soies, un rostre, des épines, des pédicules, des griffes…

Problème pour traduire cangi: les gaffes mentionnées par le dico ne sont pas très parlantes, quoique… Je viens de mettre griffe p. 760, mais aussitôt cela percute les griffes mentionnées un peu plus loin… Alors, gaffes? Pics? Pointes?

Je sarcoptise dans le vide…

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Même Foucault a sa place dans Solénoïde! Il a inventé l’hétérotopie, le nom du lieu où se nichent les utopies, ces « espaces autres », comme il disait, puisqu’il s’agit du titre d’une de ses conférences. Une envie furieuse de la lire après avoir trouvé ce mot dans ma traduction. Ce livre est une vraie fougère, combien de dentelures, combien de nids de spores posés dessus, fertiles tremplins vers d’autres œuvres, d’autres livres, d’autres idées?

19 novembre

Se perd-on quand on fouille le sens? Arrive-t-il qu’on le fouille trop?

cavou de marmura rozacee. A première vue, ça coule de source, c’est presque un cliché, le marbre rose. Puis, je me demande « pourquoi rozacee« ? Rosacé, c’est en forme de pétales de roses. Rosacée, avec un e, c’est la couperose, que l’on qualifie ainsi. Donc, rosé, de couleur rose?

Puis, je cherche par acquit de conscience le terme roumain, pensant qu’on peut dire peut-être, dans cette langue, rozacee pour rose ou rosé. Mais je découvre que rosacee, ce sont bien sûr les plantes appartenant à cette variété. Mais alors, je pense, en me glissant dans l’esprit imagé de l’auteur qui affectionne le physiologique, le corporel, le sensuel, tout ce qui mêle la biologie au rêve, et je me dis : les veinules du marbre lui valent peut-être le qualificatif de couperosé, enfin, de rosacée… Non? Rosé… Ce sera rosâtre. Mais si un jour il m’est donné de revoir cette traduction, je changerais pour rosé, ou pour autre chose si j’ai une autre idée d’ici là. Je déteste les mots en -âtre. Surtout quand ils ne conviennent finalement pas.

Je me demande si les traducteurs de Solénoïde dans les autres langues se posent les mêmes questions que moi. Comme cela aurait été bien un séminaire, où, à plusieurs nous aurions interrogé le texte et l’auteur!

A suivre

Le faux rêve d’une Brasilia-sur-Dâmboviţa

Une année de traduction de Solénoïde. La suite de mon Journal

4 octobre 2018

Je viens de finir dans un souffle le chapitre 36. Il y a dans ces 14 pages un élan incroyable. C’est paradoxal, parce qu’elles contiennent une sorte de résumé du parcours du narrateur et de ses « anomalies ».  Mon exemplaire est tout coloré de passages dont je pressens qu’ils me seront très utiles par la suite. Ils sont essentiels. C’est sans doute un des tournants du livre, une de ses planches de rebond :

« Je peux témoigner de mes premiers souvenirs, du frère qui en est absent, du jour où maman m’a abandonné à l’hôpital impossible à localiser et où je me suis réveillé, sur une table d’opération, sous les étoiles. Je peux parler de mon incompréhensible sentiment de prédestination. Des docteurs et des dentistes qui ont torturé mon enfance. Du livre qui m’a littéralement fait fondre en larmes alors que je n’y comprenais strictement rien, quand j’avais douze ans, et qui est Le Taon, d’Ethel Lilian Voynich. De ma redécouverte du roman de carbonari et de conflits freudiens, plus tard, à la bibliothèque de la faculté de Lettres. De mon énorme étonnement quand Goia m’a parlé de la famille Boole et des cinq filles prodigieuses du grand mathématicien, et du trouble que le jeune homme blond, amoral et génialoïde, ami de Lewis Carroll, produisit dans cette famille, brisant sa géométrie logico-mathématique, faisant voler en éclats ses principes victoriens et inoculant leurs esprits de la folie télescopique de la quatrième dimension : des mondes dans des mondes, du profond à l’élevé, alignés sur une spirale asymptotique d’une majesté que le pauvre ganglion incarcéré dans nos crânes ne pouvait étreindre. Comment ne pas croire que la succession Le Taon – Boole – Hinton est bien un signe, une trajectoire exemplaire, une carte de ton vaste plan d’évasion ? Et comment considérer comme un hasard le fait qu’Ethel s’est mariée finalement avec celui entre les mains duquel est arrivé, au terme d’une aventure rocambolesque de six siècles, le manuscrit qui porte son nom : l’insaisissable, le monstrueux manuscrit de Voynich ? Et pourquoi les grosses femmes représentées dans ce manuscrit, nues, avec des tétons rouges et des cheveux frisés, se baignant dans des bassins qui communiquent entre eux par une tubulure bizarre ressemblent tant à celles des passages souterrains de Bucarest, entre la Milice de Floreasca, l’immeuble de Ştefan cel Mare et la Polyclinique Maşina de Paine ? Et là encore, pourquoi les visions qui viennent à Nicolae Minovici pendant ses strangulations contrôlées sont-elles si semblables aux cercles cabalistiques peints dans les pages du manuscrit de Voynich ?

Une autre fibre mnésique me mène encore plus loin, sans que je puisse me rendre compte jusqu’où, sans que je puisse comprendre, pour l’instant, comment elle s’allie avec la première, comment elle la croise, l’attire et la repousse alternativement, comme les pôles d’un aimant. À Voïla, grâce à Traian j’avais donc appris que mon corps d’enfant, et peut-être encore auparavant, avait été soumis, dans une clinique souterraine, à une manipulation dont je ne gardais aucun souvenir mais dont mes rêves futurs, avec toute leur imagerie effrayante, rendraient compte. J’ose lier mes cauchemars et les visiteurs, et les phénomènes épileptoïdes qui les accompagnent, ou peut-être le génèrent, au trajet hôpital – Policlinique – Voïla, sans avoir la prétention de former ne serait-ce qu’un des coins de l’immense puzzle. En revanche, j’espère assembler les pièces de ce coin-là grâce à ce que j’ai récemment appris au sujet du dompteur de rêves, Nicolae Vaschide – mais je n’en parlerai pas maintenant.

Et puis il y a la surface de ma vie, le trajet entre la maison et l’école, la certitude face aux barreaux derrière lesquels s’élève le grondement sourd de la bête. Et puis la banalité de mon univers et de mon être qui trouvent leur origine dans la gifle originelle : la soirée du cénacle durant laquelle mon poème La Chute a été déchu. Le verdict sans appel du grand critique, qui m’a noyé dans le manuscrit que j’aurais écrit autrement, si j’avais été placé au-dessus de lui, avec la pointe du stylo posée sur l’écriture inversée, léonardesque et cabalistique de celui qui (voilà, en cet instant même) barbouille avec les encres qui lui coulent dans les yeux une dérisoire Chapelle Sixtine. Mon univers, depuis lors, est celui dont nous faisons tous directement l’expérience : un univers de ruines et de dictature, un univers de peur, de faim et de sottise et de froid. Mais je me suis toujours demandé, avant de me plaindre de mon destin de professeur de roumain anonyme dans la ville la plus triste de la terre : l’écrivain célèbre, dont La Chute aurait été une élévation, aurait-il eu un solénoïde encastré dans les fondations de sa maison ? Aurait-il pu léviter, avec les poches lourdes de gloire ? Aurait-il découvert, lui qui aurait passé sa vie dans les réceptions, les colloques et les tournées, les piquetistes, et si oui, aurait-il été solidaire de leurs manifestations ? Les écailles de l’adulation publique seraient-elles tombées de ses yeux pour qu’il voie Virgil se faire écraser comme un cafard de cuisine sous la semelle de la grande déesse ? Mais les écrivains voient-ils jamais quelque chose ? Leurs portes peintes sur le mur infiniment épais de notre cellule de condamnés à mort s’ouvrent-elles jamais ?

En ce terrible soir du Cénacle de la Lune, non seulement la trajectoire de ma vie s’est scindée comme un tronc en deux énormes branches, ramifiées à leur tour à l’infini en des milliers de branches qui recouvrent toute l’étendue du réel, mais c’est le monde entier qui s’est divisé, mitose cosmique, fission universelle qui a engendré deux réalités infinitésimalement différentes au début, puis, avec le temps, de plus en plus étrangères l’une à l’autre. Je ne sais pas à quoi ressemble à présent son univers, alors que ne nous sépare peut-être rien qu’une membrane infiniment fine. Peut-être, là-bas, la dictature est-elle tombée depuis longtemps, peut-être une comète a-t-elle déjà tout anéanti, laissant des étoiles froides et de la poussière astrale derrière elle. Peut-être, ensuite, le paradis est-il descendu sur terre. Peut-être, dans le monde de l’écrivain éloigné et célèbre qui porte mon nom n’a-t-on jamais entendu parler de l’école 86, bien qu’elle existe également là-bas, aussi lointaine que les îles Marquises ou que les Hyades, avec son inutile cortège de maîtres comme des sarcoptes de la gale dans les souterrains de l’épiderme. De toute façon, il continue à écrire, à tatouer la peau des livres, les bourrant de choses belles et inutiles pour lesquelles les hommes l’admirent, comme ils admirent celui qui jongle avec dix assiettes ou celui qui soulève des haltères de centaines de kilos ou celle qui a les seins les plus gros. Tout comme la musique dans son ensemble, la peinture, la pensée, la prière et tout le discernement de son monde, ses livres restent à l’intérieur, ils sont inoffensifs et ornementaux, ils rendent la prison plus acceptable, la paillasse plus douce, le baquet plus propre, le gardien plus humain, la cognée plus tranchante et plus lourde.

Parfois, je pense que quelque chose me relie peut-être quand même, à chaque instant, si cela se trouve, comme les électrons connectés à distance, à mon jumeau si dissemblant, et parfois je crois que ces ponts entre nous sont les rêves. Peut-être nous y retrouvons-nous, peut-être que certaines nuits il ouvre lui aussi brusquement les yeux pour regarder dans les yeux un visiteur, en même temps que moi qui suis au-delà de la membrane, peut-être que lui aussi devient triste et désorienté pour toute la journée, après le rêve épileptoïde où son crâne vole en éclats, soufflé par une tornade dorée. Ou peut-être qu’avec un autre monde on lui a donné aussi d’autres rêves, aussi faux et dignes de mépris, dans lesquels il reçoit des prix internationaux, est adulé par les femmes qui font la queue au pied de son lit, et il regarde de haut, juché sur son piédestal, devenant sa propre statue qui domine une ville propre, civilisée, aseptique, une Brasilia-sur-Dâmboviţa… Enfin, je pense parfois que, à force de creuser pendant des décennies mon grand tunnel d’évasion, rejetant derrière moi, comme une taupe métaphysique, des mètres cubes de terre, j’arriverai finalement, comme un malheureux et hirsute abbé Faria, non pas dans le divin espace extérieur sous ces cils infinis, mais dans sa cellule à lui, qui est aussi suffocante, qui empeste autant le chou avarié, qui provoque autant le sentiment de claustrophobie, qui est autant enterré au cœur de la cité gigantesque que ma propre cellule. Il ne nous resterait alors qu’à nous prendre dans les bras et à pleurer, puis à pourrir comme ça, deux squelettes qui s’étreignent dans des chiffons en morceaux, comme les petites croûtes et les pattes de mouches desséchées dans les toiles d’araignées. Toutes les différences entre le succès et l’échec, la vie et l’art, les édifices et la ruine, la lumière et l’obscurité, annihilées par le temps exterminateur, le temps qui ne fait pas de prisonniers. »

Demain je passerai au chapitre 37. Hâte de retrouver la splendide Florabela du début du livre. Ce chapitre est le micro-roman de la vie de Nicolae Vaschide, « l’homme qui rêvait délibérément et avec méthode », élève d’Alfred Binet et très étrange homme de science. J’y découvre aussi l’histoire de sa descendance dont le dernier fabuleux exemplaire est son arrière-petite-fille, la torride Florabela, professeure de mathématiques. Un soir, le narrateur et Irina sont invités chez elle, et c’est à cette occasion que son histoire se déploie dans le livre. A la fin du chapitre, les deux se rendent aux marges de Bucarest pour aller voir le fameux « crâne » de Ferentari… Je me couche sur cette dernière vision. Je me demande quels seront mes rêves. Il est 23h45. 

A suivre

« Le sortilège d’un monde dépourvu de la bureaucratie psychique du réel »

…La suite de mon journal de traduction…

Septembre 2018

Quelques jours loin du clavier pour profiter du sud, du soleil, et pour retrouver quelques écrivains que je connais et aime beaucoup : le Festival de Fuveau nous invite pour une édition spéciale dédiée à la littérature roumaine, je retrouve donc Gabriela Adamesteanu, Ana Blandiana, Savatie Bastovoi, Varujan Vosganian et Matei Visniec! Des rencontres avec le public, nombreux, passionné, qui vient acheter des livres et faire connaissance avec des écrivains de tous les horizons; des soirées en musique avec les organisateurs, des balades sur le marché du village (clin d’œil à Gabriela Adamesteanu), et des minutes merveilleuses dans la piscine sous les oliviers, avec Ana, Savatie, Matei et Varujan! Une parenthèse bénie, une immense respiration.

De retour à mon cahier, je note (p. 467) que la langue roumaine a un verbe pour rendre en un seul mot notre « avoir une intuition »! Intuindu-l deodata în integralitatea lui, je ne peux le traduire que par « tout en ayant soudain l’intuition de son intégralité ». Ça m’a frappé, j’ai planté un grand point d’exclamation dans la marge du livre!

Je suis dans le chapitre 31, de retour au préventorium de Voïla. Le thème des grosses femmes qui ont envahi et maltraité l’enfance du narrateur rejoint celui du monde semi-concentrationnaire de cette pension médicalisée. Mais à Voïla, il y a aussi l’amitié de Traian, un garçon qui raconte des histoires édifiantes, la nuit, et qui élève en cachette une grosse courtilière dans un bocal. Ce personnage sensible et presque chamanique fait écho à d’autres figures similaires, de conteurs qui enseignent des vérités cruelles, tel le Mendébile (dans la nouvelle qui porte son nom, dans La Nostalgie). 

p. 477, j’ai un doute sur cette phrase :

Le camarade Nistor, avec sa bestiale face de nazi, est au milieu, debout, et nous, nous sommes assis dans l’herbe, sous les branches des pommiers, transparentes au soleil et sombres dans l’ombre, souriant bêtement (ahuri? inconscients?) à nos fantômes du futur (ou à nos fantômes futurs ?).

Etant donné que l’auteur évoque ensuite la photo où ils figurent ainsi, je comprends plutôt que l’enfant d’alors souriait à lui, qui aujourd’hui est un adulte regardant cette photo, l’enfant souriait donc à ce spectre de lui-même qui appartenait alors à l’avenir, au futur. Cela me semble différent de « nos futurs fantômes » qui revêt quelque chose de funeste, de macabre.

Je verrai par la suite sur quelle version je me stabilise. Je sais laquelle je préfère. 

Je viens de passer le million de signes! Cette approche peut paraître futile ou stupide car une traduction est mille fois plus qu’un total de signes, mais pour moi, ça compte, car les maux de tête, la fatigue, le corps ankylosé et qui s’avachit sur son siège hurlent après l’espoir que cela finisse, avec le travail bien fait, mais enfin accompli.

J’écris cela mais au même instant je m’extasie encore devant la profondeur du texte.

p. 478. Je me trouve devant le helful et l’helvolul du poète culte des années 70-80, Nichită Stănescu… Extraordinaire concordance entre les mots du poète inspiré par les mathématiques et le texte de M. C. baignant dans les relations impossibles à décrire de l’hyper-monde et du nôtre…

Deux mots intraduisibles parce qu’inventés. Je fais une note? Je crois bien que oui. Je ne me vois pas passer sous silence cette merveille intertextuelle. Et je m’en fiche si l’on prétend par la suite que ça fait fuir les lecteurs, de faire des notes. J’en ai très peu, dans ce livre.

Donc, oui, une note : « L’helf et l’helvol sont deux mots inventés par le poète Nichită Stănescu pour En débat avec Euclide, dans un recueil de poèmes travaillant les liens entre mathématique et poésie (Laus Ptolemaei, Bucarest, 1968. »

Je note aussi une énorme coquille dans l’original : Niciodată identitatea şi diferenţa, focul şi gheaţa, femeia şi bărbatul, visul şi realitatea, helful şi helvolul nu plănuiseră un cuplu mai obsedant, mai neliniştitor…  Le verbe a plănui, ici conjugué au plus-que-parfait (3ème personne du pluriel), signifie prévoir, planifier, programmer, or cela n’a aucun sens dans cette phrase : Jamais l’identité et la différence, le feu et la glace, la femme et l’homme, le rêve et la réalité, l’helf et l’helvol n’ont formé [et donc pas n’ont prévu] de couple plus obsédant, plus inquiétant… Le verbe qui aurait dû se trouver là, et être rétabli par l’éditeur roumain, est a plăsmui, qui signifie comme de juste « former, constituer, donner forme, créer »… Une lettre en moins et une confusion sur une autre, dans un manuscrit entièrement rédigé au stylo, cela se pardonne, finalement… 

p. 501. Je suis entrée dans le chapitre 32. Vaste et dense réflexion sur tous les aiguillages qui font bifurquer le destin de chacun. Pour le narrateur, nouvelle explication du traumatisme vécu lors du Cénacle de la Lune. Mais une fois de plus, l’écrivain creuse son sillon et cela fait naître de nouvelles extraordinaires pages de littérature. Penser la création, ce processus qui n’appartient qu’à l’homme, est un sujet infini. Le narrateur est accablé par sa mélancolie et sa solitude et s’apprête à sortir…. Mais il ne sortira pas, et c’est le chapitre 33: il reçoit une visite d’Irina… Pour une fois ils ne font pas l’amour, elle vient lui raconter ce dont toute la salle des profs ne fait que parler : Ispas, le gardien de l’école, a disparu. Le milicien du quartier a rapporté la serviette du vieil homme qui a été retrouvée en plein champs, où il n’y avait dans la boue que les traces de pas du vieil homme. Évaporé. Cela fait bien entendu écho à cette histoire marquante entendue dans son enfance, celle de la femme du moujik disparue dans la neige… Un hasard (objectif?) qui est pour le narrateur un indice de plus nous donnant à réfléchir sur la présence d’une dimension pensante et supérieure. Le milicien a trouvé parmi les affaires du disparu un bout de slogan écrit sur un papier:  » Mort à la mort ! ». C’est clairement lié aux piquetistes, mais comment? Le narrateur n’a pourtant pas envie de raconter à Irina la terrible nuit passée avec les manifestants et Virgil.  Le milicien a aussi trouvé un texte illisible, que le narrateur recopie… Puis les deux amants font une excursion dans la tour qui surplombe la maison et où se trouve un cabinet dentaire. Découverte des veines dans le sol. Elles semblent gonfler et de nourrir de la douleur.

Beaucoup de choses que j’aurais encore à noter. Mais je rattraperai plus tard. En réalité, j’aimerais partager, faire sentir dans ces quelques notes éparses la beauté de ce texte à travers mes observations qui sont souvent seulement  techniques. Je ne peux que déclarer la beauté et l’intérêt de ce texte, car toute description ressemble à une pâle copie d’un original flamboyant, je ne ferais ici que paraphraser ce qui doit tout simplement être lu…

Ah si, ne pas oublier ce merveilleux mot qui éclaire le bas de la page 513 :  « extazul întomnării » ! Comment un mot aussi beau peut-il exister?! întomnarea… L’automnation? La tomnation? Rien de tout cela ne serait aussi beau que ce mot roumain disant bien la marche belle de la saison la plus rousse. Il y a chez les québécois le mot « automner », qui ne semble pas accepté par l’académie… Bel exemple de Part des Anges car j’écris …emplis d’extase pour le temps automnal, qui n’a pas la concision d’extazul întomnării, et qui n’a pas non plus son parfum.   

13 septembre

Dans la longue épopée de cette traversée de plus de 800 pages, j’ai encore des espaces de vie personnelle, chèrement conservés, et je traduis quelques poèmes de Stefan Manasia. Une récréation qui est la bienvenue.  

17 septembre

copleşitor : difficulté de rendre ce terme qui signifie « accablant » mais qui ne peut pas être qu’accablant dans tous les contextes où il est utilisé. Exemple parfait de traduction qui pour être exacte ne serait pas juste. Pas toujours.

Je note aussi parce que j’y pense : le mot moale : ô combien utilisé et tellement polysémique. Mou, doux, souple, lisse, moelleux, et même suave…. L’eau, le verre, les pierres précieuses, le sol, le lit peuvent être moale!

EDIT J’ai fait l’inventaire exhaustif de toutes les occurrences de ce mot et de ses traductions dans Solénoïde. Peut-être cela sera-t-il utile si un jour on me sollicite pour un atelier de traduction?

Tiens, je dois faire attention : il y a une indication précise de la date à laquelle le narrateur rédige son manuscrit et c’est aux pages 527-528. Il précise que les notes qu’il retrouve dans son journal ( et qui sont datées de mai- juin 1988) sont « de l’an dernier ».

C’est très important car cela m’amène à vérifier… Je me demande si plus haut je n’ai pas compris que tout se passait plus tôt, vers 84-85… A voir donc pour la cohérence du tout…

Aujourd’hui justement j’ai lu dans la revue « Palimpseste » un très bon article de Rose-Marie Vassallo qui évoque le « fil conducteur » du texte, lequel est souvent plus profondément inscrit que le fil superficiel de l’histoire…

21 septembre

C’est dans le chapitre 35, nous replongeant à Voïla, que figurent ces pages d’une beauté époustouflante, celle de l’enfant qui a décidé, encouragé par Traian, de ne plus prendre son traitement pendant quelques jours. Découverte de ses sens plus aigus, de son esprit moins endormi. Magnifiques pages dans l’univers de la forêt, lumineux et fourmillant de vie.

L’enfant et Traian décident de s’enfuir. Ils fuguent. 

24 septembre

Il faudra que je signale à la correctrice et à l’éditeur que les deux « l » de « galles » sur les feuilles, n’est pas une erreur et que c’est bien le nom des petites excroissances qui poussent sur les feuilles (provoquées par des acariens).

p. 547, emploi de subliminal au sens défini par Merleau-Ponty, d’infra-perception, de perception en deçà des stimuli sensoriels. Je le note ici car c’est un sens plus rare de ce mot. Il m’impose d’adapter la syntaxe de la phrase.

J’avance au rythme de l’escargot. Vivement des passages où je vais plus vite, pour rattraper le retard en train de s’accumuler!

C’est dans ce même chapitre 35 que se trouve ce merveilleux passage sur le domaine du rêve:

« Un par un mes camarades tombaient dans le sommeil. Ils restaient allongés sur le dos, identiques à eux-mêmes comme des sculptures d’ambre translucide. Je perdais très vite toute orientation dans l’espace, je ne savais plus si mon lit avait la tête ou les pieds du côté de la porte, tout le dortoir ressemblait à une minuscule boite, comme pour les collections d’insectes, avec d’étranges papillons pâles épinglés sur leur rectangle de coton, flottant dans la nuit sans limite. Je n’étais plus d’ici, de ce rêve unanime, mais je n’avais pas encore pénétré mon propre rêve. J’étais dans le limbe où tu vis encore dans le monde, mais sans le mécanisme de validation de la réalité,  comme si tu avançais sur la glace uniforme sans entendre la voix qui te chuchote continuellement : oui, avance, la banquise est solide, tout est en ordre, elle tient, rien de monstrueux ni d’illogique ne peut se passer. Comment pourrions-nous, autrement, croire en la fiction de la réalité, sans cette instance, sans la commission qui approuve et tamponne, qui atteste et assume la texture de chaque mur et de chaque nappe, chaque nuance et chaque vibration de la voix, les sensations vestibulaires, le froid et la fièvre, l’amour et la haine ? Pendant les rêves, la commission de validation de la réalité se lève de son siège défoncé, part déjeuner ou fumer une cigarette, nous laissant, surpris et incrédule, sur la banquise sans certificat de résistance, où nous submergent l’émotion et l’euphorie et l’horreur et le sortilège d’un monde dépourvu de la bureaucratie psychique du réel. »

26 sept.

Je rajoute à la liste de mots à harmoniser (liste ouverte dans mon carnet, c’est plus simple), scoabe de fier déjà vues à la page 128, chap. 11. La première occurrence est « des ancres cuivrées », p. 117 du tapuscrit. Ensuite, page 157, j’ai des « ancres tordues et rouillées ». Ici, ce sera donc des ancres de fer rouillé et je vois que j’en aurai d’autres, encore 3 : toujours dans la description de grands murs aveugles qui peinent à tenir debout…

p. 556, je note que calcanelor cu bulbuci, après réflexion, peut être traduit par murs aveugles cloqués. Je crois que c’est ce qu’il veut dire. Les « bulles », ça ne peut être que ça.

A suivre…

 

 

Le très béni corps humain

La suite de mes notes…

21 juillet

J’ai commencé le weekend en entamant le chapitre 25!  Et je viens de faire deux pages que j’adore. Le narrateur de Mircea Cartarescu, ce jeune professeur à la carrière d’écrivain raté retrace la vie de Mina Minovici, un type incroyable, à la fois fondateur de la médecine légale en Roumanie et auteur d’expériences complètement tordues, mais pourtant menées de manière scientifiques: sur la pendaison contrôlée!

Puis le paragraphe se termine sur : « Boli, paraziţi, diformităţi, ruină a celui mai nobil templu durat pe faţa luminoasă a lumii: binecuvântatul trup omenesc. »

Il y a d’abord le mot « durat« , très rarement utilisé pour signifier « construit, édifié ». Mais c’est une simple question de lexique, ce n’est pas compliqué.

En revanche, la chute de la phrase mérite l’attention. Je m’en rends compte parce que je dis le texte à voix presque haute tout en écrivant : « le béni corps humain ». Il me manque une syllabe, quelque chose. « Béni » se trouve mal en antécédent du nom, je trouve. Le « corps humain béni » est plat, il ne porte pas l’accent sur « binecuvântat« , qui est très chargé de sens. C’est en roumain le « rempli de grâce », « le bienheureux ». « Bienheureux » tomberait bizarrement dans le contexte. Est-ce que « le très béni » représenterait un ajout trop osé? Pour un œil français, c’est très beau. Pour l’oreille aussi. Pourvu que les critiques roumains et l’auteur lui-même ne me trouvent pas trop libre:

« Maladies, parasites, difformités, ruine du plus noble temple édifié sur la face éclairée du monde : le très béni corps humain. »

Mais après tout, ne demande-t-on pas au traducteur de donner au monde un livre qui soit comme écrit en français? Est-ce que je trahirais la pensée de l’auteur et du narrateur en choisissant « très béni »? Au fond de mon cœur, je suis certaine que non.

J’avance comme ça. Il fait soleil et je me sens bien. J’écris.

a prinde cheag : s’enrichir

10708 signes aujourd’hui. Je vais au tennis.

Rendez-vous demain, même heure