Le très béni corps humain

La suite de mes notes…

21 juillet

J’ai commencé le weekend en entamant le chapitre 25!  Et je viens de faire deux pages que j’adore. Le narrateur de Mircea Cartarescu, ce jeune professeur à la carrière d’écrivain raté retrace la vie de Mina Minovici, un type incroyable, à la fois fondateur de la médecine légale en Roumanie et auteur d’expériences complètement tordues, mais pourtant menées de manière scientifiques: sur la pendaison contrôlée!

Puis le paragraphe se termine sur : « Boli, paraziţi, diformităţi, ruină a celui mai nobil templu durat pe faţa luminoasă a lumii: binecuvântatul trup omenesc. »

Il y a d’abord le mot « durat« , très rarement utilisé pour signifier « construit, édifié ». Mais c’est une simple question de lexique, ce n’est pas compliqué.

En revanche, la chute de la phrase mérite l’attention. Je m’en rends compte parce que je dis le texte à voix presque haute tout en écrivant : « le béni corps humain ». Il me manque une syllabe, quelque chose. « Béni » se trouve mal en antécédent du nom, je trouve. Le « corps humain béni » est plat, il ne porte pas l’accent sur « binecuvântat« , qui est très chargé de sens. C’est en roumain le « rempli de grâce », « le bienheureux ». « Bienheureux » tomberait bizarrement dans le contexte. Est-ce que « le très béni » représenterait un ajout trop osé? Pour un œil français, c’est très beau. Pour l’oreille aussi. Pourvu que les critiques roumains et l’auteur lui-même ne me trouvent pas trop libre:

« Maladies, parasites, difformités, ruine du plus noble temple édifié sur la face éclairée du monde : le très béni corps humain. »

Mais après tout, ne demande-t-on pas au traducteur de donner au monde un livre qui soit comme écrit en français? Est-ce que je trahirais la pensée de l’auteur et du narrateur en choisissant « très béni »? Au fond de mon cœur, je suis certaine que non.

J’avance comme ça. Il fait soleil et je me sens bien. J’écris.

a prinde cheag : s’enrichir

10708 signes aujourd’hui. Je vais au tennis.

Rendez-vous demain, même heure

Un merlu mélancolique

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28 juin

Page 325, je retrouve « te-be-cis-tul! »… Je me souviens, oui, c’est bien dans Petrutza que cet épisode est raconté (dans Pourquoi nous aimons les femmes), mais sous un angle différent. Et puis aussi dans Orbitor… J’avais choisi « oh, le tu-bard! » pour la chansonnette de moquerie, celle que les enfants entonnent autour du narrateur sidéré par la découverte de sa « maladie honteuse ». J’avais cherché à conserver le « t » qui existe dans le mot roumain pour le test tuberculinique, « TBC », « la torture de ma vie » écrit le narrateur, que l’on entend « tébétché » et dont les enfants impitoyables font une ribambelle de syllabes chantées sur le ton de « la-la-la-la-lèreeee »…. Le mot « tubard », providentiel, enraciné, évocateur, convenait à merveille et permettait même de chanter sur les mêmes notes avec le même accent tonique sur le « t ». Le rêve. Je le conserve ici… 

12 juillet

Page 349, à la fin du chapitre 24, je m’amuse un peu pour trouver la traduction de « morun melancolic« … Je veux bien sûr garder l’assonance, la répétition des « m », alors j’écarte d’emblée « l’esturgeon mélancolique », car l’auteur, comme souvent, en poète, écrit aussi à l’oreille et ce qui compte ici ce n’est pas la rectitude ichtyologique mais les sonorités… Je pense bien sûr à la presque homophone « morue », mais quelle rencontre fâcheuse ce serait, si j’écrivais « cette morue mélancolique! » Ce serait tellement faux et ridicule! Ce serait ignorer toute la polysémie du mot français qui nous emmène sur le terrain des escrocs, avec l’églefin, chez Hergé avec le tintinesque haddock ou sur les tables de nos cantines avec le cabillaud, sans parler de la merluche pas très sérieuse en putain, voire en thon…  Il me reste le merlu, qui a l’avantage de ne pas traîner dans les bas-fonds de la langue…

C’est pour un des rêves nombreux transcrits dans Solénoïde et qui font aussi la richesse de ce livre : 

« Et voici, à un quart de siècle de distance, que reparaît dans un rêve la salle ronde où je me suis réveillé après l’opération, en ce jour lointain où maman m’a porté dans ses bras jusqu’à l’hôpital, dans la neige, un rêve…

…cohérent, d’une grande limpidité. Je retiens seulement l’image hémisphérique d’une grande salle. Elle a des parois en verre, comme une cloche, mais presque entièrement couverte de draperies couleur crème. La cloche et aussi le sol tournent lentement, la cloche de manière visible, le sol avec une extrême lenteur. Le tout a peut-être soixante-dix mètres de diamètre. Je suis assis avec des dizaines de personnes sur un banc circulaire, le long des parois. Contre mon épaule repose une fille d’environ quatorze ans, avec de très beaux seins nus (elle est torse nu). Ensuite tout le monde se précipite vers des guichets ou des niches dans les parois de la salle. Quand j’arrive devant, je vois, de l’autre côté du guichet, sur une longue table, un énorme poisson, les yeux grand ouverts.

Je me souviens bien de ce rêve et surtout du « poisson », en réalité une créature difficile à décrire qui gisait sous une sorte de tube de la même couleur crème que les murs et les draperies. Il faisait cinq ou six mètres de long et je ne sais pas pourquoi, alors que quelques formulations pour décrire ce merlu mélancolique me viennent en tête, je préfère le laisser dans un flou qui convient mieux à sa présence. »

Rendez-vous demain, même heure

Métamorphose du rêve

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18 juin, matin

P. 304, cette phrase : Dintre visele din anul urmator am selectat câteva care mi s-au parut (dar ce drept am eu sa selectez?) mai ciudate si mai tipice pentru lumea ce se adânceste, ca un sigiliu, în somnul meu:

Je la comprends d’abord ainsi : J’ai sélectionné quelques-uns des rêves de l’année suivante (mais quel droit ai-je de sélectionner ?) qui me semblent plus étranges et plus typiques pour qui se plonge, comme un sceau, dans mon sommeil  :

Mais j’ai immédiatement un doute: « lumea » c’est le monde, cela pourrait être les gens, les lecteurs, que l’auteur comparerait à un seau plongé dans le sommeil comme dans la cire… Mais cela ne semble pas très logique.

Si je suis très littérale, cela donne plutôt : J’ai sélectionné quelques-uns des rêves de l’année suivante (mais quel droit ai-je de sélectionner ?) qui me semblent plus étranges et plus typiques pour le monde qui plonge, comme un sceau, dans mon sommeil:

Mais cela voudrait dire quoi, dans ce cas? Le « pentru » est ambigu. Je surligne pour y revenir.

19 juin – 6h30

J’ai trouvé. Dans mon esprit français, la connexion s’était faite à mon insu, entre le « j’ai sélectionné » du début et le «pour » (pentru), téléguidant pour ainsi dire ma pensée… m’obligeant à croire que ce qui se trouve après « pour » est automatiquement le destinataire de ce qui est « sélectionné »…

Je crois que c’est Irina Mavrodin qui disait que le français vous met sur des rails, dans le sens où les premiers éléments d’une phrase pouvaient permettre de déduire les éléments situés plus loin sur le trajet de la pensée. C’est ce qui s’est passé ici et cela m’a empêché de comprendre sur l’instant cette phrase pourtant pas très compliquée. La lumière s’est faite dans la nuit, et ce matin, c’est clair : le « pentru » n’est pas un « pour » mais un « du ». Et « tipice« , plutôt que le littéral «typique » est davantage un « représentatif de… ».  

La bonne solution est donc : J’ai sélectionné quelques-uns des rêves de l’année suivante (mais quel droit ai-je de sélectionner ?) qui me semblent plus étranges et plus représentatifs de l’univers qui s’imprime, comme un sceau, dans mon sommeil…

Non aux rails et aux automatismes, oui au raisonnement rhizomatique…

20 juin

Hier, à peine 2000 signes faits en vitesse pour cause de tracasseries administratives qui m’ont bouffé la journée… C’est ça aussi, les auteurs : le travail qu’on ne peut pas faire, il n’est pas payé, il s’ajoute à la masse de travail à faire de toute façon.

27 juin

Je termine cette journée sur 10736 signes. Et je fais un petit tour dans les différentes manières dont j’ai traduit le mot jeleu suivant son emploi, car chez M. C.  c’est souvent la lumière qui est de jeleu, mais parfois aussi un saphir ou une cloche d’air. Je note en passant: lumière de bonbon, cloche gélifiée, le saphir mou comme un bonbon gélifié… Anodin petit mot sur lequel je m’arrête systématiquement… Grande diversité des sensations suggérées. Je devrais peut-être faire la recherche systématique et tenter de voir si je peux analyser mes propres choix. Mais c’est quand même difficile… Et est-ce que cela sert à quelque chose, ces micro-analyses de ma pensée en train de traduire?

Rendez-vous demain, même heure

 

Kafka in the mirror

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Juin

Plus de 10800 signes aujourd’hui et l’impression de passer un cap. Je finirai le chapitre 20 demain matin, si tout va bien. Il y aurait-il un solénoïde de planqué sous le plancher de mon bureau pour que je me sente ainsi propulsée dans l’écriture de la traduction de Solénoïde?

Comme d’autres livres de Mircea Cartarescu, Solénoïde a son leitmotiv. Dans L’Aile tatouée (Orbitor III), qui en avait plusieurs, l’un d’eux était un vers d’Arthur Rimbaud, Qu’est-ce pour nous, mon cœur, que les nappes de sang tandis que l’autre était In girum imus nocte et consumimur igni… Dans Solénoïde, c’est un passage de trois lignes, un fragment du Journal de Kafka qui est comme un levain pour la narration: il génère du roman, du dédoublement, de la réflexion… et même les notes de la traductrice.

« Stăpînul viselor, marele Isachar era aşezat în faţa oglinzii, cu spinarea lipită de suprafaţa ei, cu capul mult răsturnat pe spate şi cufundat adînc în oglindă. Acolo a apărut Hermana, stăpîna amurgului, şi s-a topit în pieptul lui Isachar pînă cînd a dispărut cu totul acolo« , ainsi commence le chapitre 20, par une citation. Je cherche, l’enquête commence. Le narrateur parle du Journal de Kafka. Belle occasion pour moi d’enrichir ma bibliothèque de ce livre que je n’avais pas. Mais je n’attends pas, j’essaie de trouver la source en lançant ma requête sur un moteur de recherche. L’extrait ne figure d’ailleurs pas dans l’édition française de poche traduite par Marthe Robert. Ce petit texte fait partie des « fragments » épars. Un passage obscur rarement exhumé. Je trouve l’original de Kafka:

Der Träume Herr, der große Isachar, saß vor dem Spiegel, den Rücken eng an dessen Fläche, den Kopf weit zurückgebeugt und tief in den Spiegel versenkt. Da kam Hermana, der Herr der Dämmerung, und tauchte in Isachars Brust, bis er ganz in ihr verschwand.

Et voilà que je tombe sur un os! Dans la phrase en roumain, j’ai « Hermana, stăpîna amurgului », c’est-à-dire « Hermana, la maîtresse du crépuscule », un féminin, alors que Kafka écrit « der Herr der Dämmerung », « le maître » du crépuscule! Mes restes de cours de langue allemande (ah, le souvenir émouvant des cours d’entretien que j’ai suivis à l’Institut Goethe de Bucarest dans les années 90!) ne sont pas si lointains que je ne sache faire la différence au premier coup d’œil!

Je suis donc devant une re-création, une réinterprétation d’une citation de Kafka, laquelle est, pour ce que j’ai pu trouver, partout traduite au masculin, ce qui est a priori logique. La présence féminine de l’autre côté du miroir, la « maîtresse du crépuscule » est nécessaire, elle est constitutive du grand thème qui parcourt l’oeuvre et qui est maintes fois travaillé chez Mircea Cartarescu : figures du double, de l’ambiguïté sexuelle, de la gémellité, du passage du miroir. Cet apport de Kafka illustre une nouvelle figure du monde parallèle dont la réalité vraie est à chaque pas « réalisée » tout au long du livre par divers « indices » conservés dans le coffret aux trésors du narrateur. Il l’ouvre chaque soir ou presque pour les en sortir : le « matricule » récupéré par le prof de maths dans la vieille Fabrique (dans un des chapitres du début), la boîte de tic-tac contenant ses dents de lait, les photos craquelées et autres reliques du passé tangible qui sont autant de pièces du puzzle de son existence… L’Hermana de Kafka devient dans Solénoïde la sœur, le double féminin du narrateur scrutant son destin dans le miroir, dans sa chambre de sa mythique maison en forme de navire. Ces pages sont magnifiques. Je me délecte. 

Tiens, au fait, hermana, en espagnol, c’est le mot qui désigne la sœur… Mais bien sûr, ce n’est qu’un hasard…

Illustration: Hans Fronius
Rendez-vous lundi… même heure…

De la transparence du sucre… candi

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21 mai

Magnifique lundi de Pentecôte, tiède et ensoleillé. Je me suis mise au travail très tôt pour avoir le temps, ensuite, d’écrire pour moi. Puis j’irai faire du vélo, le soir, comme j’ai fait hier. Le bonheur de cette saison de fleurs et de longues soirées.

Ce matin, page 264, petite joie de traductrice. Tout au bas de la page – en réalité dans une phrase de toute beauté qui passe d’une page à l’autre, ce qui revient à dire que ce livre est lui aussi un « page turner » – des bicyclettes font des tours rapides à une vitesse magique et impressionnante et sont comparées à des agrafe de prins hartia. Je me dis d’abord, « trombone ». Mais aussitôt je réalise que cela doit être autre chose qu’un trombone ovale car sinon l’auteur n’aurait pas fait cette comparaison pour évoquer une bicyclette.     

Elle est là, ma petite joie, qui est de n’avoir pas foncé à la vitesse d’un petit vélo sans cervelle et d’être entrée dans la tête de l’auteur qui n’écrit jamais quelque chose par hasard. J’ai donc, et le lecteur aura aussi, je l’espère, l’image bien claire des attaches-lettres triangulaires qui ressemblent, en effet, à des vélos de course : « Cela ne nous empêchait pas d’y retourner chaque semaine pour voir les sportifs s’entraîner, les balles de tennis voler dans un mouvement fluide et lourd, les gardiens de but s’élancer derrière le ballon sur le terrain de football, et surtout pour admirer les cyclistes faisant des tours dans les longues allées, sur leurs vélos légers et fragiles comme des attache-lettre. »

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Je dois décidément me faire une liste de mots: je suis fatiguée et je ne sais plus ce que j’ai mis plus haut pour aprozar

Je reste sur « magasin d’alimentation » pour alimentara… Je trouve important de conserver quelque chose de l’ambiance communiste de l’époque… Il n’y avait plus d’épiceries, on sait bien, après la nationalisation des commerces. Juste des débits d’alimentation. Et plus de boulangerie… Seulement des débits de pain. Vraiment, je ne comprends pas les traducteurs qui mettraient « épicerie, boulangerie », car cela convoque une image inadéquate avec la réalité de ce qu’exprime l’auteur. J’essaie de me dire « pas d’étrangeté », « lisser », « que ça coule »… Mais faut-il le faire au prix d’une mauvaise interprétation de ce que l’auteur a écrit? Je ne crois pas. Jamais. D’ailleurs, un « débit de pain », ça ne choque pas, en français. Cela dit juste ce que je veux dire.

Alors, oui, j’ai regardé, page 55, pour aprozar j’ai écrit « primeur »… Bof. Ça ne va pas du tout dans le contexte. Aprozar, c’est, en roumain « aprovizionare cu zarzavaturi. Un mot valise, composé de « approvisionner », ou « débit » et de « légume » ou « verdures », ou « légumes frais », bref, des produits du maraîchage… C’est aussi un truc qui tient du langage totalitaire, une composition inventée pour décrire une réalité plaquée avec violence sur la devanture des échoppes. En 1948, l’Etat communiste a bazardé les petits commerçants, les fonds de commerce, les enseignes aussi. Bref.

Je pourrais donc  m’amuser avec des compositions: Approlég? Appromar? L’avantage d’Appromar, ce serait sa sonorité… Mais alors, que deviendrait la réalité historique de ces « sociétés commerciales d’Etat »? Je crois que je vais laisser l’Aprozar en place. On comprendra bien.

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Que penser de « transparent comme un morceau de sucre »? Le sucre n’est pas si transparent! Comment permettrais-je au lecteur de comprendre la métaphore de l’auteur, comment verrait-il lui aussi ce que l’auteur a vu en écrivant Solénoïde, si je n’écris pas au moins « sucre candi »? L’image devient alors visible, concrète et belle comme de l’ambre. 

Rendez-vous demain, même heure