Un merlu mélancolique

La suite de mes notes…

28 juin

Page 325, je retrouve « te-be-cis-tul! »… Je me souviens, oui, c’est bien dans Petrutza que cet épisode est raconté (dans Pourquoi nous aimons les femmes), mais sous un angle différent. Et puis aussi dans Orbitor… J’avais choisi « oh, le tu-bard! » pour la chansonnette de moquerie, celle que les enfants entonnent autour du narrateur sidéré par la découverte de sa « maladie honteuse ». J’avais cherché à conserver le « t » qui existe dans le mot roumain pour le test tuberculinique, « TBC », « la torture de ma vie » écrit le narrateur, que l’on entend « tébétché » et dont les enfants impitoyables font une ribambelle de syllabes chantées sur le ton de « la-la-la-la-lèreeee »…. Le mot « tubard », providentiel, enraciné, évocateur, convenait à merveille et permettait même de chanter sur les mêmes notes avec le même accent tonique sur le « t ». Le rêve. Je le conserve ici… 

12 juillet

Page 349, à la fin du chapitre 24, je m’amuse un peu pour trouver la traduction de « morun melancolic« … Je veux bien sûr garder l’assonance, la répétition des « m », alors j’écarte d’emblée « l’esturgeon mélancolique », car l’auteur, comme souvent, en poète, écrit aussi à l’oreille et ce qui compte ici ce n’est pas la rectitude ichtyologique mais les sonorités… Je pense bien sûr à la presque homophone « morue », mais quelle rencontre fâcheuse ce serait, si j’écrivais « cette morue mélancolique! » Ce serait tellement faux et ridicule! Ce serait ignorer toute la polysémie du mot français qui nous emmène sur le terrain des escrocs, avec l’églefin, chez Hergé avec le tintinesque haddock ou sur les tables de nos cantines avec le cabillaud, sans parler de la merluche pas très sérieuse en putain, voire en thon…  Il me reste le merlu, qui a l’avantage de ne pas traîner dans les bas-fonds de la langue…

C’est pour un des rêves nombreux transcrits dans Solénoïde et qui font aussi la richesse de ce livre : 

« Et voici, à un quart de siècle de distance, que reparaît dans un rêve la salle ronde où je me suis réveillé après l’opération, en ce jour lointain où maman m’a porté dans ses bras jusqu’à l’hôpital, dans la neige, un rêve…

…cohérent, d’une grande limpidité. Je retiens seulement l’image hémisphérique d’une grande salle. Elle a des parois en verre, comme une cloche, mais presque entièrement couverte de draperies couleur crème. La cloche et aussi le sol tournent lentement, la cloche de manière visible, le sol avec une extrême lenteur. Le tout a peut-être soixante-dix mètres de diamètre. Je suis assis avec des dizaines de personnes sur un banc circulaire, le long des parois. Contre mon épaule repose une fille d’environ quatorze ans, avec de très beaux seins nus (elle est torse nu). Ensuite tout le monde se précipite vers des guichets ou des niches dans les parois de la salle. Quand j’arrive devant, je vois, de l’autre côté du guichet, sur une longue table, un énorme poisson, les yeux grand ouverts.

Je me souviens bien de ce rêve et surtout du « poisson », en réalité une créature difficile à décrire qui gisait sous une sorte de tube de la même couleur crème que les murs et les draperies. Il faisait cinq ou six mètres de long et je ne sais pas pourquoi, alors que quelques formulations pour décrire ce merlu mélancolique me viennent en tête, je préfère le laisser dans un flou qui convient mieux à sa présence. »

Rendez-vous demain, même heure

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.