Un mot roule dans ma tête

 La suite de mes notes…

27 mars

p.188

Je note ce joli passage de la traduction en cours, Solénoïde : « Virgil était resté un moment silencieux près d’elle, assis sur la pierre froide, les yeux tournés vers le globe fondant du soleil qui avait enflammé des millions de gouttes de rosée dans la prairie qu’ils avaient sous les yeux, tenant un poing fermé sur ses genoux, puis il avait déplié les doigts comme les pétales d’une fleur carnivore pour révéler, au creux de sa main, le grand M que nous portons tous gravé là – et qui ne peut venir que de Mors, car tous les chemins de notre paume nous mènent, via les tornades inutiles du destin et les jeux dérisoires du karma, à l’ossuaire universel – et une délicate mante religieuse verte, avec sa tête triangulaire qui tourne en tous sens, ses regards clairement intelligents, ses membres longs et souples, son corps fusiforme couvert d’ailes raboteuses comme les brins d’herbes rêches. »

Je voudrais préciser « au dieu Mors »…. Laisser l’ambiguïté? Laisser le lecteur se demander si c’est une coquille et si j’ai plutôt voulu écrire le mot  « Mort »?  J’ai déjà remplacé « qui ne peut venir que de Mors » par « qui ne peut nous rattacher qu’à Mors », ce qui m’a semblé un petit éloignement, et j’ai enfin repris « qui ne peut venir que de Mors » avec Mors en italique…

Et je me suis interrogée sur une rime entre « raboteuses » et « rugueuses », avant de me résoudre à ne pas rajouter ça au texte qui ne contient pas de rime interne. J’ai aussi cogité sur le fait que le corps de la mante n’est en réalité pas « couvert d’ailes »… Que de pensées qui tournent et s’évanouissent!

Plus que jamais le texte de la traduction double dans son espace privé le texte de l’auteur. Je vois les distances et elles me semblent indispensables pour rendre justice au texte.

Toujours p. 188, une phrase en vrac dans les langes du brouillon en train de s’écrire:

« Virgil avait élevé l’insecte jusqu’au cercle de métal en fusion, si bien que sur la tache d’ambre incandescent apparaissait une silhouette noire, en prière, dans une aura pulsatile, un champ énergétique intense et hypnotique. »

Cela devient (phase intermédiaire) :

« Virgil avait levé l’insecte devant le cercle de métal en fusion, si bien que sur la tache d’ambre incandescent apparaissait une silhouette noire, en prière, dans une aura pulsatile, un champ énergétique intense et hypnotique. »

Et finalement j’opte pour cette version qui me semble bien meilleure (si j’observe froidement mon travail, je constate que j’ai totalement bouleversé l’ordre de la phrase) :

« Virgil avait levé l’insecte devant le cercle de métal en fusion, si bien que sa silhouette noire, en prière, auréolée de la pulsation d’un champ énergétique intense et hypnotique, se détachait sur la tache d’ambre incandescent. »

Le résultat, pour la même longueur, donne un effet de plus grande concision. C’est bien, de finir sur le groupe verbal. Je trouve que ça pose la phrase. Le « métal en fusion » et la « tache d’ambre incandescent » encadrent visuellement ce qui fait le cœur de la vision, à savoir la silhouette de l’insecte.  

p. 190, les famenii, mot pour la première fois rencontré… Qui signifie eunuques, castrés….

p. 192 je croise borangicul, choisi peut-être plus pour le son magnifique de ce mot roumain que pour le sens qu’il charrie… car « soarele va rasari si mâine, scaldând lumea în borangicul splendorii sale« , « le soleil se lèvera de nouveau demain, baignant le monde dans la soie de sa splendeur »… Et là, on doit bien reconnaître que le mot « soie » n’a pas le même poids que « borangic« … Même si la soie est très très évocatrice en français. C’est plus une question de sonorité du mot. 

C’est étrange, je reste avec ce mot qui roule dans ma tête, « borangic, borangic« ….

28 mars

J’écris à l’instant « Ce camp d’extermination n’est que pour nous » mais je change aussitôt pour quelque chose de mieux : « Pour nous seuls est ce camp d’extermination.  » Parce qu’il y a anaphore avec la phrase suivante : « Pour nous seuls qui, jour après jour… »

Je note  une phrase qui m’a semblé très difficile :

 » Doar pentru noi, care ţesem zi de zi, în ochii minţii, viitorul („şi mâine soarele o să răsară“), s-a pregătit, prin însuşi darul ăsta miraculos, pedeapsa supremă: vom fi exter minaţi, toţi, toţi până la unul, la fel de sigur cum soarele va răsări şi mâine. « 

« Pour nous seuls qui, jour après jour, dans les yeux de notre esprit, tissons l’avenir (« demain le soleil se lèvera de nouveau »), est préparé, du fait même de ce don miraculeux, le châtiment suprême : nous serons exterminés, tous, tous jusqu’au dernier, aussi sûrement que demain le soleil se lèvera de nouveau. » (p.186)

p. 193 de l’original, je remarque des alliances de mots qui ne sont pas des pléonasmes en roumain et qui y ressemblent en français. Il y a d’abord « exécution finale », qui passe tel quel en français sans trop de problème, si on ne cherche pas la petite bête. Mais « plină pe dinăuntru« , littéralement « pleine à l’intérieur »…? On peut difficilement, en français, être empli de quelque chose à l’extérieur… A moins qu’on n’utilise le mot « plein » pour dire, un peu maladroitement « couvert de », comme lorsqu’on dit « il est plein de boue » (qui signifie en réalité « couvert » de boue et non pas rempli de boue comme pourrait l’être un vase).

Mais toutes ces petites remarques ne doivent pas diminuer la beauté incroyable de ces passages où le narrateur découvre qu’il ne pourrait absolument pas étreindre Caty, puisque  « Păpuşa de cauciuc din faţa mea, cu gura ei rotundă ca o petală de mac tăiată-n două de-o linie de tuş, cu sânii ale căror areole se zăreau prin bluza florală, era toată umedă şi sexuală, dar era plină pe dinăuntru cu o substanţă foarte amară » : « La poupée de caoutchouc en face de moi, avec sa bouche ronde comme un pétale de pavot coupé en deux par une ligne à l’encre de Chine, avec ses seins dont on apercevait les tétons à travers la blouse florale, était tout humide et sexuelle, mais elle était pleine d’une substance très amère. »

Un petit exemple tout bête de réécriture en vue de plus de naturel : « Cela m’a pris une demi-heure pour arriver à la maison » est devenu, entre ce matin et maintenant : « Il m’a fallu une demi-heure pour rentrer chez moi. »

[Je publie ces notes le 30 septembre, Journée mondiale de la Traduction. Hommage à tous les traducteurs de tous les temps qui rendent le monde lisible. En quelque sorte, tout traducteur est une sorte de Virgil portant la mante-religieuse devant un « cercle de métal en fusion » pour la rendre visible, non?]

Rendez-vous demain, même heure…

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