Do not go gentle into that good night : hymne à l’humanité entière

…Je publie la suite de mes notes sur Solénoïde, après quelques jours de repos

25 juillet

Les pages de ces dernières heures sont un régal, avec la traduction de deux poèmes. Un qui appartient à l’auteur (je pense) et qui ne m’a pas posé de problème, et l’autre, signé Dylan Thomas, un poète que je découvre. 

Je copie ici l’original magnifique, chantant, rythmé, complexe (même si, ai-je appris, c’est encore un de ses poèmes les plus lisibles et les moins ambigus):

Do not go gentle into that good night,

Old age should burn and rave at close of day;

Rage, rage against the dying of the light.

 

Though wise men at their end know dark is right,

Because their words had forked no lightning they

Do not go gentle into that good night.

 

Good men, the last wave by, crying how bright

Their frail deeds might have danced in a green bay,

Rage, rage against the dying of the light.

 

Wild men who caught and sang the sun in flight,

And learn, too late, they grieved it on its way,

Do not go gentle into that good night.

 

Grave men, near death, who see with blinding sight

Blind eyes could blaze like meteors and be gay,

Rage, rage against the dying of the light.

 

And you, my father, there on the sad height,

Curse, bless, me now with your fierce tears, I pray.

Do not go gentle into that good night.

Rage, rage against the dying of the light.

Et voici la version roumaine de Mircea Cartarescu, que je trouve très belle, bien plus belle que nombre d’autres (souvent confuses et lourdes) dans cette langue: 

Nu intra lin în noaptea bună, fără zori

Bătrânii-ar trebui să urle-n asfințit

Ah, strigă, strigă contra stingerii de sori!

 

Deși-nțelepții au uitat adeseori

Să fulgere, și bezna i-a-nvelit,

Nu intră lin în noaptea bună, fără zori.

 

Cei buni, cei de pe urmă, orbitori,

Vestindu-și faptele în golful cel umbrit

Ah, strigă, strigă contra stingerii de sori.

 

Cei ne-mblânziți, ce-au prins soarele-n zbor

Și prea târziu sfârșitul i-au simțit

Nu intră lin în noaptea bună, fără zori.

 

Cei gravi, ce văd că ochii orbi nu dor,

Ci strălucesc ca meteorii, fericit,

Ah, strigă, strigă contra stingerii de sori.

 

Și tu, părinte, în al tău pridvor

Blesteamă-mă, alină-mă cernit.

Nu intra lin în noaptea bună, fără zori,

Ci strigă, strigă contra stingerii de sori!

 

La traduction française est la suivante :

 

N’entre pas serein dans cette nuit sans aurores,

Les vieux devraient hurler quand le jour tombe,

Ah, rage, enrage contre la mort des soleils !

 

Les hommes sages oublient souvent

De tonner et s’enfoncent dans l’ombre qu’ils savent méritée,

Mais ils n’entrent pas sereins dans cette nuit sans aurores.

 

Les bons, la dernière vague, les aveugles

Se souvenant des actes de leurs vertes années dans le golfe sombre

Ah, ragent, enragent contre la mort des soleils.

 

Les hommes sauvages qui saisirent le soleil en plein vol

Et sentirent trop tard qu’il versait dans la pénombre

N’entrent pas sereins dans cette nuit sans aurores.

 

Les hommes graves, qui voient que les yeux aveugles sont indolores,

Et même, qu’ils brillent, gais météores,

Ah, ragent, enragent contre la mort des soleils.

 

Et toi, mon père, de ton triste balcon,

Maudis-moi, je t’en prie bénis-moi de tes larmes endeuillées.

Mais n’entre pas serein dans cette nuit sans aurores,

Et rage, enrage contre la mort des soleils !

Mais pour comprendre la présence de ce magnifique texte dans le chapitre 26 de Solénoïde, il faut lire les quelques mots qui le précèdent, et aussi que je rappelle brièvement où en est notre héros : il a fait la connaissance de la belle et vaniteuse Caty hantée par la perte de sa jeunesse et de sa beauté, laquelle lui révèle l’existence d’un groupe de personnes qui protestent, (excusez du peu, il fallait l’imaginer!) contre la condition humaine ô combien passagère et mortelle. Ce sont les « piquetistes » (parce qu’ils plantent leurs piquets de grève dans les lieux où la souffrance mérite qu’on la hue et qu’on la dénonce). Pour simplifier et pour les montrer du doigt, les autorités les étiquettent sous le nom de « secte ». Plusieurs semaines après ces quelques heures magiques et ambiguës passées avec Caty dans le secrétariat de l’école, il se décide à aller voir ce que sont ces fameuses soirées de manifestation « contre la mort ». Ce soir-là (c’est donc le début du chapitre  26), il découvre leur guide, un certain Virgile, qui distribue aux manifestants des feuilles polycopiées, comme cela arrive parfois dans les manifs. Notre jeune professeur curieux raconte :

« Sur la feuille figure aussi un vrai poème, fort et sonore comme un cri de désespoir et comme un hymne à l’humanité entière. En dessous, Virgil a simplement noté le nom du poète : Dylan Thomas.

Je veux en lire plus, car il est évident qu’il s’agit d’une des très rares personnes à comprendre réellement de quoi il est question : »

Suit donc la traduction roumaine. Elle a des rimes fortes et belles, que j’ai vainement tenté de suivre. La langue roumaine a cette chance, et Mircea Cartarescu l’a saisie au vol, de faire rimer zori, les aurores, et sori, les soleils. Ces rimes embrassées sont tellement importantes dans la version originale pour rendre palpable la révolte, l’opposition viscérale, le cri contre la mort. Ça se perd complètement dans les traductions françaises que j’ai pu consulter. On ne peut pas faire dire à une langue ce que son génie ne veut pas dire… 

Mon dilemme a été de trouver une version qui reprenne le plus possible la version roumaine sans perdre trop du sens littéral qui, souvent, fait les traductions françaises existantes. Je pense surtout à la deuxième strophe dans laquelle le poète Dylan Thomas évoque l’exemple des sages qui se résignent et qui entrent dans l’ombre mais pas sans révolte. La langue roumaine a peut-être cette chance d’avoir une expression qui contient le mot fourche pour dire « avoir maille à partir avec » (a avea de furca cu), une expression qui suggère donc l’opposition… Cela a peut-être facilité l’interprétation de cette strophe contenant le tout de même énigmatique Because theirs words had forked no lightning   par Mircea Cartarescu, de cette manière aussi limpide et synthétique (la traduction mot à mot entre crochets ne rend pas justice au travail de l’auteur !) :  

Deși-nțelepții au uitat adeseori [Même si  les sages ont oublié souvent]

Să fulgere, și bezna i-a-nvelit, [de tonner et que l’ombre les a englouti]

Nu intră lin în noaptea bună, fără zori. [Ils n’entrent pas sereins dans cette bonne nuit, sans aurores]

car « tonner » [a fulgera] exprime bien à la fois l’inscription de l’homme dans l’univers naturel qui le dépasse largement et l’expression, par métaphore, de sa colère et de sa révolte. Un mot qui résout le « words had forked ».

C’est pour exprimer tout cela que le poème existe dans Solénoïde. En roumain, il semble avoir été écrit pour y être serti. Il me fallait donc obligatoirement donner une version qui se cale peu ou prou sur la version roumaine, même au détriment de ce qui est admis en français, au rayon « traductions de Dylan Thomas ». J’aurais voulu ne pas suivre la pourtant jolie homophonie de « rage » doublé de « enrage », trouvée par le traducteur français (Alain Suied) et utiliser le verbe « hurler » qui est repris ensuite dans tout Solénoïde…

Une page plus loin, M.C. écrit ce magnifique paragraphe qu’il place dans la bouche de Virgile. Virgile harangue la foule des manifestants (comme un autre Virgile guidait un Dante médusé sur les chemins tortueux des enfers) : 

« Minuscules dans notre insignifiance, micelles sur un grain de poussière dans l’infini, protestons contre la disparition des consciences ! Il est diabolique, il est intolérable qu’un esprit meure. Qu’une créature comprenne son destin, cela aussi, c’est au-delà des limites du mal. C’est cruel, barbare, inutile de mettre un esprit au monde, au bout d’une nuit infinie, rien que pour le plonger, après une nanoseconde de vie chaotique, dans une nouvelle nuit sans fin. Il est sadique de lui donner à l’avance la pleine connaissance du sort qui l’attend. Il est abominable d’en tuer des milliards et des milliards, génération après génération, saints, braqueurs, génies, héros, putains, mendiants, travailleurs de la terre, poètes, spéculateurs, anargyres, tortionnaires, bourreaux et victimes ensemble, méchants et gentils pareil, qu’elle est mélancolique et désolante cette œuvre de criminel en série ! Notre monde va s’éteindre, l’univers va pourrir en même temps que les autres milliards d’univers, mais l’être et le non-être dureront autant que durera l’éternité, comme un mauvais rêve, comme une interminable toile d’araignée. Et nous, les perles du monde, son cristal qui aurait dû briller éternellement, nous ne serons plus jamais, jamais, quand bien même le temps durerait et indépendamment du nombre de désastres qui arriveraient dans l’enfer qu’est le monde physique, dans la geôle infinie de la nuit. Protestez, protestez contre l’extinction de la lumière !

Rendez-vous demain (promis!)

Un mot roule dans ma tête

 La suite de mes notes…

27 mars

p.188

Je note ce joli passage de la traduction en cours, Solénoïde : « Virgil était resté un moment silencieux près d’elle, assis sur la pierre froide, les yeux tournés vers le globe fondant du soleil qui avait enflammé des millions de gouttes de rosée dans la prairie qu’ils avaient sous les yeux, tenant un poing fermé sur ses genoux, puis il avait déplié les doigts comme les pétales d’une fleur carnivore pour révéler, au creux de sa main, le grand M que nous portons tous gravé là – et qui ne peut venir que de Mors, car tous les chemins de notre paume nous mènent, via les tornades inutiles du destin et les jeux dérisoires du karma, à l’ossuaire universel – et une délicate mante religieuse verte, avec sa tête triangulaire qui tourne en tous sens, ses regards clairement intelligents, ses membres longs et souples, son corps fusiforme couvert d’ailes raboteuses comme les brins d’herbes rêches. »

Je voudrais préciser « au dieu Mors »…. Laisser l’ambiguïté? Laisser le lecteur se demander si c’est une coquille et si j’ai plutôt voulu écrire le mot  « Mort »?  J’ai déjà remplacé « qui ne peut venir que de Mors » par « qui ne peut nous rattacher qu’à Mors », ce qui m’a semblé un petit éloignement, et j’ai enfin repris « qui ne peut venir que de Mors » avec Mors en italique…

Et je me suis interrogée sur une rime entre « raboteuses » et « rugueuses », avant de me résoudre à ne pas rajouter ça au texte qui ne contient pas de rime interne. J’ai aussi cogité sur le fait que le corps de la mante n’est en réalité pas « couvert d’ailes »… Que de pensées qui tournent et s’évanouissent!

Plus que jamais le texte de la traduction double dans son espace privé le texte de l’auteur. Je vois les distances et elles me semblent indispensables pour rendre justice au texte.

Toujours p. 188, une phrase en vrac dans les langes du brouillon en train de s’écrire:

« Virgil avait élevé l’insecte jusqu’au cercle de métal en fusion, si bien que sur la tache d’ambre incandescent apparaissait une silhouette noire, en prière, dans une aura pulsatile, un champ énergétique intense et hypnotique. »

Cela devient (phase intermédiaire) :

« Virgil avait levé l’insecte devant le cercle de métal en fusion, si bien que sur la tache d’ambre incandescent apparaissait une silhouette noire, en prière, dans une aura pulsatile, un champ énergétique intense et hypnotique. »

Et finalement j’opte pour cette version qui me semble bien meilleure (si j’observe froidement mon travail, je constate que j’ai totalement bouleversé l’ordre de la phrase) :

« Virgil avait levé l’insecte devant le cercle de métal en fusion, si bien que sa silhouette noire, en prière, auréolée de la pulsation d’un champ énergétique intense et hypnotique, se détachait sur la tache d’ambre incandescent. »

Le résultat, pour la même longueur, donne un effet de plus grande concision. C’est bien, de finir sur le groupe verbal. Je trouve que ça pose la phrase. Le « métal en fusion » et la « tache d’ambre incandescent » encadrent visuellement ce qui fait le cœur de la vision, à savoir la silhouette de l’insecte.  

p. 190, les famenii, mot pour la première fois rencontré… Qui signifie eunuques, castrés….

p. 192 je croise borangicul, choisi peut-être plus pour le son magnifique de ce mot roumain que pour le sens qu’il charrie… car « soarele va rasari si mâine, scaldând lumea în borangicul splendorii sale« , « le soleil se lèvera de nouveau demain, baignant le monde dans la soie de sa splendeur »… Et là, on doit bien reconnaître que le mot « soie » n’a pas le même poids que « borangic« … Même si la soie est très très évocatrice en français. C’est plus une question de sonorité du mot. 

C’est étrange, je reste avec ce mot qui roule dans ma tête, « borangic, borangic« ….

28 mars

J’écris à l’instant « Ce camp d’extermination n’est que pour nous » mais je change aussitôt pour quelque chose de mieux : « Pour nous seuls est ce camp d’extermination.  » Parce qu’il y a anaphore avec la phrase suivante : « Pour nous seuls qui, jour après jour… »

Je note  une phrase qui m’a semblé très difficile :

 » Doar pentru noi, care ţesem zi de zi, în ochii minţii, viitorul („şi mâine soarele o să răsară“), s-a pregătit, prin însuşi darul ăsta miraculos, pedeapsa supremă: vom fi exter minaţi, toţi, toţi până la unul, la fel de sigur cum soarele va răsări şi mâine. « 

« Pour nous seuls qui, jour après jour, dans les yeux de notre esprit, tissons l’avenir (« demain le soleil se lèvera de nouveau »), est préparé, du fait même de ce don miraculeux, le châtiment suprême : nous serons exterminés, tous, tous jusqu’au dernier, aussi sûrement que demain le soleil se lèvera de nouveau. » (p.186)

p. 193 de l’original, je remarque des alliances de mots qui ne sont pas des pléonasmes en roumain et qui y ressemblent en français. Il y a d’abord « exécution finale », qui passe tel quel en français sans trop de problème, si on ne cherche pas la petite bête. Mais « plină pe dinăuntru« , littéralement « pleine à l’intérieur »…? On peut difficilement, en français, être empli de quelque chose à l’extérieur… A moins qu’on n’utilise le mot « plein » pour dire, un peu maladroitement « couvert de », comme lorsqu’on dit « il est plein de boue » (qui signifie en réalité « couvert » de boue et non pas rempli de boue comme pourrait l’être un vase).

Mais toutes ces petites remarques ne doivent pas diminuer la beauté incroyable de ces passages où le narrateur découvre qu’il ne pourrait absolument pas étreindre Caty, puisque  « Păpuşa de cauciuc din faţa mea, cu gura ei rotundă ca o petală de mac tăiată-n două de-o linie de tuş, cu sânii ale căror areole se zăreau prin bluza florală, era toată umedă şi sexuală, dar era plină pe dinăuntru cu o substanţă foarte amară » : « La poupée de caoutchouc en face de moi, avec sa bouche ronde comme un pétale de pavot coupé en deux par une ligne à l’encre de Chine, avec ses seins dont on apercevait les tétons à travers la blouse florale, était tout humide et sexuelle, mais elle était pleine d’une substance très amère. »

Un petit exemple tout bête de réécriture en vue de plus de naturel : « Cela m’a pris une demi-heure pour arriver à la maison » est devenu, entre ce matin et maintenant : « Il m’a fallu une demi-heure pour rentrer chez moi. »

[Je publie ces notes le 30 septembre, Journée mondiale de la Traduction. Hommage à tous les traducteurs de tous les temps qui rendent le monde lisible. En quelque sorte, tout traducteur est une sorte de Virgil portant la mante-religieuse devant un « cercle de métal en fusion » pour la rendre visible, non?]

Rendez-vous demain, même heure…