« Le sortilège d’un monde dépourvu de la bureaucratie psychique du réel »

…La suite de mon journal de traduction…

Septembre 2018

Quelques jours loin du clavier pour profiter du sud, du soleil, et pour retrouver quelques écrivains que je connais et aime beaucoup : le Festival de Fuveau nous invite pour une édition spéciale dédiée à la littérature roumaine, je retrouve donc Gabriela Adamesteanu, Ana Blandiana, Savatie Bastovoi, Varujan Vosganian et Matei Visniec! Des rencontres avec le public, nombreux, passionné, qui vient acheter des livres et faire connaissance avec des écrivains de tous les horizons; des soirées en musique avec les organisateurs, des balades sur le marché du village (clin d’œil à Gabriela Adamesteanu), et des minutes merveilleuses dans la piscine sous les oliviers, avec Ana, Savatie, Matei et Varujan! Une parenthèse bénie, une immense respiration.

De retour à mon cahier, je note (p. 467) que la langue roumaine a un verbe pour rendre en un seul mot notre « avoir une intuition »! Intuindu-l deodata în integralitatea lui, je ne peux le traduire que par « tout en ayant soudain l’intuition de son intégralité ». Ça m’a frappé, j’ai planté un grand point d’exclamation dans la marge du livre!

Je suis dans le chapitre 31, de retour au préventorium de Voïla. Le thème des grosses femmes qui ont envahi et maltraité l’enfance du narrateur rejoint celui du monde semi-concentrationnaire de cette pension médicalisée. Mais à Voïla, il y a aussi l’amitié de Traian, un garçon qui raconte des histoires édifiantes, la nuit, et qui élève en cachette une grosse courtilière dans un bocal. Ce personnage sensible et presque chamanique fait écho à d’autres figures similaires, de conteurs qui enseignent des vérités cruelles, tel le Mendébile (dans la nouvelle qui porte son nom, dans La Nostalgie). 

p. 477, j’ai un doute sur cette phrase :

Le camarade Nistor, avec sa bestiale face de nazi, est au milieu, debout, et nous, nous sommes assis dans l’herbe, sous les branches des pommiers, transparentes au soleil et sombres dans l’ombre, souriant bêtement (ahuri? inconscients?) à nos fantômes du futur (ou à nos fantômes futurs ?).

Etant donné que l’auteur évoque ensuite la photo où ils figurent ainsi, je comprends plutôt que l’enfant d’alors souriait à lui, qui aujourd’hui est un adulte regardant cette photo, l’enfant souriait donc à ce spectre de lui-même qui appartenait alors à l’avenir, au futur. Cela me semble différent de « nos futurs fantômes » qui revêt quelque chose de funeste, de macabre.

Je verrai par la suite sur quelle version je me stabilise. Je sais laquelle je préfère. 

Je viens de passer le million de signes! Cette approche peut paraître futile ou stupide car une traduction est mille fois plus qu’un total de signes, mais pour moi, ça compte, car les maux de tête, la fatigue, le corps ankylosé et qui s’avachit sur son siège hurlent après l’espoir que cela finisse, avec le travail bien fait, mais enfin accompli.

J’écris cela mais au même instant je m’extasie encore devant la profondeur du texte.

p. 478. Je me trouve devant le helful et l’helvolul du poète culte des années 70-80, Nichită Stănescu… Extraordinaire concordance entre les mots du poète inspiré par les mathématiques et le texte de M. C. baignant dans les relations impossibles à décrire de l’hyper-monde et du nôtre…

Deux mots intraduisibles parce qu’inventés. Je fais une note? Je crois bien que oui. Je ne me vois pas passer sous silence cette merveille intertextuelle. Et je m’en fiche si l’on prétend par la suite que ça fait fuir les lecteurs, de faire des notes. J’en ai très peu, dans ce livre.

Donc, oui, une note : « L’helf et l’helvol sont deux mots inventés par le poète Nichită Stănescu pour En débat avec Euclide, dans un recueil de poèmes travaillant les liens entre mathématique et poésie (Laus Ptolemaei, Bucarest, 1968. »

Je note aussi une énorme coquille dans l’original : Niciodată identitatea şi diferenţa, focul şi gheaţa, femeia şi bărbatul, visul şi realitatea, helful şi helvolul nu plănuiseră un cuplu mai obsedant, mai neliniştitor…  Le verbe a plănui, ici conjugué au plus-que-parfait (3ème personne du pluriel), signifie prévoir, planifier, programmer, or cela n’a aucun sens dans cette phrase : Jamais l’identité et la différence, le feu et la glace, la femme et l’homme, le rêve et la réalité, l’helf et l’helvol n’ont formé [et donc pas n’ont prévu] de couple plus obsédant, plus inquiétant… Le verbe qui aurait dû se trouver là, et être rétabli par l’éditeur roumain, est a plăsmui, qui signifie comme de juste « former, constituer, donner forme, créer »… Une lettre en moins et une confusion sur une autre, dans un manuscrit entièrement rédigé au stylo, cela se pardonne, finalement… 

p. 501. Je suis entrée dans le chapitre 32. Vaste et dense réflexion sur tous les aiguillages qui font bifurquer le destin de chacun. Pour le narrateur, nouvelle explication du traumatisme vécu lors du Cénacle de la Lune. Mais une fois de plus, l’écrivain creuse son sillon et cela fait naître de nouvelles extraordinaires pages de littérature. Penser la création, ce processus qui n’appartient qu’à l’homme, est un sujet infini. Le narrateur est accablé par sa mélancolie et sa solitude et s’apprête à sortir…. Mais il ne sortira pas, et c’est le chapitre 33: il reçoit une visite d’Irina… Pour une fois ils ne font pas l’amour, elle vient lui raconter ce dont toute la salle des profs ne fait que parler : Ispas, le gardien de l’école, a disparu. Le milicien du quartier a rapporté la serviette du vieil homme qui a été retrouvée en plein champs, où il n’y avait dans la boue que les traces de pas du vieil homme. Évaporé. Cela fait bien entendu écho à cette histoire marquante entendue dans son enfance, celle de la femme du moujik disparue dans la neige… Un hasard (objectif?) qui est pour le narrateur un indice de plus nous donnant à réfléchir sur la présence d’une dimension pensante et supérieure. Le milicien a trouvé parmi les affaires du disparu un bout de slogan écrit sur un papier:  » Mort à la mort ! ». C’est clairement lié aux piquetistes, mais comment? Le narrateur n’a pourtant pas envie de raconter à Irina la terrible nuit passée avec les manifestants et Virgil.  Le milicien a aussi trouvé un texte illisible, que le narrateur recopie… Puis les deux amants font une excursion dans la tour qui surplombe la maison et où se trouve un cabinet dentaire. Découverte des veines dans le sol. Elles semblent gonfler et de nourrir de la douleur.

Beaucoup de choses que j’aurais encore à noter. Mais je rattraperai plus tard. En réalité, j’aimerais partager, faire sentir dans ces quelques notes éparses la beauté de ce texte à travers mes observations qui sont souvent seulement  techniques. Je ne peux que déclarer la beauté et l’intérêt de ce texte, car toute description ressemble à une pâle copie d’un original flamboyant, je ne ferais ici que paraphraser ce qui doit tout simplement être lu…

Ah si, ne pas oublier ce merveilleux mot qui éclaire le bas de la page 513 :  « extazul întomnării » ! Comment un mot aussi beau peut-il exister?! întomnarea… L’automnation? La tomnation? Rien de tout cela ne serait aussi beau que ce mot roumain disant bien la marche belle de la saison la plus rousse. Il y a chez les québécois le mot « automner », qui ne semble pas accepté par l’académie… Bel exemple de Part des Anges car j’écris …emplis d’extase pour le temps automnal, qui n’a pas la concision d’extazul întomnării, et qui n’a pas non plus son parfum.   

13 septembre

Dans la longue épopée de cette traversée de plus de 800 pages, j’ai encore des espaces de vie personnelle, chèrement conservés, et je traduis quelques poèmes de Stefan Manasia. Une récréation qui est la bienvenue.  

17 septembre

copleşitor : difficulté de rendre ce terme qui signifie « accablant » mais qui ne peut pas être qu’accablant dans tous les contextes où il est utilisé. Exemple parfait de traduction qui pour être exacte ne serait pas juste. Pas toujours.

Je note aussi parce que j’y pense : le mot moale : ô combien utilisé et tellement polysémique. Mou, doux, souple, lisse, moelleux, et même suave…. L’eau, le verre, les pierres précieuses, le sol, le lit peuvent être moale!

EDIT J’ai fait l’inventaire exhaustif de toutes les occurrences de ce mot et de ses traductions dans Solénoïde. Peut-être cela sera-t-il utile si un jour on me sollicite pour un atelier de traduction?

Tiens, je dois faire attention : il y a une indication précise de la date à laquelle le narrateur rédige son manuscrit et c’est aux pages 527-528. Il précise que les notes qu’il retrouve dans son journal ( et qui sont datées de mai- juin 1988) sont « de l’an dernier ».

C’est très important car cela m’amène à vérifier… Je me demande si plus haut je n’ai pas compris que tout se passait plus tôt, vers 84-85… A voir donc pour la cohérence du tout…

Aujourd’hui justement j’ai lu dans la revue « Palimpseste » un très bon article de Rose-Marie Vassallo qui évoque le « fil conducteur » du texte, lequel est souvent plus profondément inscrit que le fil superficiel de l’histoire…

21 septembre

C’est dans le chapitre 35, nous replongeant à Voïla, que figurent ces pages d’une beauté époustouflante, celle de l’enfant qui a décidé, encouragé par Traian, de ne plus prendre son traitement pendant quelques jours. Découverte de ses sens plus aigus, de son esprit moins endormi. Magnifiques pages dans l’univers de la forêt, lumineux et fourmillant de vie.

L’enfant et Traian décident de s’enfuir. Ils fuguent. 

24 septembre

Il faudra que je signale à la correctrice et à l’éditeur que les deux « l » de « galles » sur les feuilles, n’est pas une erreur et que c’est bien le nom des petites excroissances qui poussent sur les feuilles (provoquées par des acariens).

p. 547, emploi de subliminal au sens défini par Merleau-Ponty, d’infra-perception, de perception en deçà des stimuli sensoriels. Je le note ici car c’est un sens plus rare de ce mot. Il m’impose d’adapter la syntaxe de la phrase.

J’avance au rythme de l’escargot. Vivement des passages où je vais plus vite, pour rattraper le retard en train de s’accumuler!

C’est dans ce même chapitre 35 que se trouve ce merveilleux passage sur le domaine du rêve:

« Un par un mes camarades tombaient dans le sommeil. Ils restaient allongés sur le dos, identiques à eux-mêmes comme des sculptures d’ambre translucide. Je perdais très vite toute orientation dans l’espace, je ne savais plus si mon lit avait la tête ou les pieds du côté de la porte, tout le dortoir ressemblait à une minuscule boite, comme pour les collections d’insectes, avec d’étranges papillons pâles épinglés sur leur rectangle de coton, flottant dans la nuit sans limite. Je n’étais plus d’ici, de ce rêve unanime, mais je n’avais pas encore pénétré mon propre rêve. J’étais dans le limbe où tu vis encore dans le monde, mais sans le mécanisme de validation de la réalité,  comme si tu avançais sur la glace uniforme sans entendre la voix qui te chuchote continuellement : oui, avance, la banquise est solide, tout est en ordre, elle tient, rien de monstrueux ni d’illogique ne peut se passer. Comment pourrions-nous, autrement, croire en la fiction de la réalité, sans cette instance, sans la commission qui approuve et tamponne, qui atteste et assume la texture de chaque mur et de chaque nappe, chaque nuance et chaque vibration de la voix, les sensations vestibulaires, le froid et la fièvre, l’amour et la haine ? Pendant les rêves, la commission de validation de la réalité se lève de son siège défoncé, part déjeuner ou fumer une cigarette, nous laissant, surpris et incrédule, sur la banquise sans certificat de résistance, où nous submergent l’émotion et l’euphorie et l’horreur et le sortilège d’un monde dépourvu de la bureaucratie psychique du réel. »

26 sept.

Je rajoute à la liste de mots à harmoniser (liste ouverte dans mon carnet, c’est plus simple), scoabe de fier déjà vues à la page 128, chap. 11. La première occurrence est « des ancres cuivrées », p. 117 du tapuscrit. Ensuite, page 157, j’ai des « ancres tordues et rouillées ». Ici, ce sera donc des ancres de fer rouillé et je vois que j’en aurai d’autres, encore 3 : toujours dans la description de grands murs aveugles qui peinent à tenir debout…

p. 556, je note que calcanelor cu bulbuci, après réflexion, peut être traduit par murs aveugles cloqués. Je crois que c’est ce qu’il veut dire. Les « bulles », ça ne peut être que ça.

A suivre…

 

 

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