Le Rubik’s Cube dans Solénoïde

La suite de mes notes de traduction de Solénoïde

13 août

J’ai presque fini le chapitre 28, demain j’entamerai la troisième partie. Je me sens écrasée par la peur qu’éprouve le narrateur. Je suis plongée avec lui dans la description qu’il fait des sentiments diffus, et pourtant clairement nommés, cette angoisse qu’il ressent devant le monde énorme. C’est fabuleux, j’ai l’impression qu’on trouve dans ces pages l’essentiel de ce qui fait la trouille bleue de l’enfant quand il se découvre plongé dans le monde, dans la réalité, et que cette présence incompréhensible et opaque de ce qui se trouve à l’extérieur pose bien entendu la question des limites de soi, du corps, des extensions sensibles de nous-même (cela veut dire quoi, saisir un objet par la vue???). Passer à travers ce texte me donne l’étrange impression de me diviser, de me pixeliser en sensations, comme une chair divisée contre les mailles du tamis.

Page 422, de la peur pure, de la peur « ingheţată », mot qui veut dire, en roumain, glacée, congelée. La peur est déjà associée, en français, au froid, au bleu, on a les expressions « avoir une peur bleue », « glacer de peur », mais on a aussi des « sueurs froides »…

Dans ce passage, je n’aimerais pas du tout écrire : « …que je ne peux finalement m’empêcher de penser que la réalité est uniquement de la peur à l’état pur, de la peur [glacée] » ou, pire encore, « de la peur [congelée] » ! Cela ferait mourir de rire. 

Ici, dans le texte original, la peur prend un aspect concret, dur. Comme le narrateur l’écrit juste après, il peut la respirer, l’avaler, s’y enterrer.

Je choisis donc d’écrire « la peur solidifiée ». Et tant pis pour le froid…

Car la peur, c’est le monde. Le narrateur craint non pas les objets mais la réalité derrière eux, cette réalité impalpable. Tout l’espace est rempli par la peur qui devient, elle, palpable et concrète.

Ce passage p. 402 (édition française) est extraordinaire : 

« Je conclus par ce que j’ai noté, le 28 février, au sujet de ma peur pure, non objectuelle, semblable à une couleur, de ma peur endogène qui se répand dans la gélatine de mon cerveau comme une goutte chimique par les milliards de filaments et d’interstices, jusqu’aux frontières osseuses, qui passe les pores du crâne pour l’entourer d’une aura noire. J’ai toujours eu peur, j’ai toujours perçu avec une horreur paroxystique, non pas les objets mais la réalité derrière eux, la réalité en soi. Pourquoi mon esprit tisse-t-il le monde comme une navette ? Que signifie tout ça ? Pourquoi ma main ne peut-elle pas traverser les murs et la surface dure de la table ? Qui m’a enfermé dans ce tissage dément de quarks et d’électrons et de photons ? Pourquoi ai-je des organes et des tissus, tout comme en ont les cafards et les reptiles ? Qu’est-ce que j’ai à faire de mes doigts, de ma maison, de mes étoiles, de mes parents, de ma peau ? Pourquoi je ne me souviens pas du temps d’avant ma naissance ? Pourquoi je ne peux me souvenir du futur ? J’ai toujours eu si peur devant le monde énorme dans lequel je suis enterré, que je ne peux finalement m’empêcher de penser que la réalité est uniquement de la peur à l’état pur, de la peur solidifiée. Je vis dans la peur, je respire la peur, j’avale la peur, je serai enterré dans la peur. Je transmets ma peur de génération en génération, comme je l’ai reçue de mes parents et de mes grands-parents. »

14 août

La troisième partie ! Le chapitre 29 et ses délices d’air pur… mais c’est trompeur.

Départ du narrateur (il se remémore son enfance) au préventorium de Voïla. Je modifie la graphie du nom propre, par exception : alors que je choisis d’ordinaire de respecter la graphie d’origine, là, j’ai décidé de mettre un tréma à Voila pour qu’on ne le lise pas, même dans sa tête, comme « Voilà ». Il faut bien prononcer « vo-i-la », d’où la nécessité de rajouter un tréma sur le i…

p. 429, un matériau inconnu : le carniol. Je ne comprends pas d’où vient ce mot. J’en suis déjà à une relecture lorsqu’une amie traductrice de roumain en suédois me met sur la piste : cela doit être de la cornaline… Je fais donc la recherche et je trouve cette définition dans le grand dictionnaire explicatif de la langue roumaine : 

*carneól n., pl. urĭ (germ. karneol, d. it. carnióla, care vine d. corno, corn [de boŭ]). Min. Barb. Cornalină.

Le dico écrit bien « carneol », pas « carniol »... Une fois de plus, une coquille dans le texte original m’a égarée. Je reconnais, je n’ai pas eu l’idée ni le temps de faire une recherche avec * à la place de chacune des lettres… 

J’apprends une chose : le mot provient de l’allemand qui lui même provient de l’italien… Cela fait bien des détours pour un mot d’une langue latine!

p. 431, c’est étrange, l’auteur décrit l’été ainsi : « comme si l’été torride, avec ses murs et ses rails de tramway chauffés au rouge, avec les feuilles racornies des arbres noirs et creux ne s’était trouvé qu’au-dessus de Bucarest. » Ça ne ressemble pas plutôt à l’automne?

p. 432 : Le terme cuşetă, utilisé bizarrement par l’auteur pour signifier « casier » dans un dortoir… 

p. 435, l’auteur utilise le terme « engrammé ». Le substantif, provenant du domaine de la psychologie a déjà été utilisé par Sartre par exemple, mais je n’ai pas d’attestation du participe passé. Il faudra que je signale le mot à l’éditeur et au correcteur ou à la correctrice, qu’ils ne le biffent pas sans que je m’en rende compte…

15 août

Hier, gros effort pour parvenir à faire à peine 10000 signes… 9200 précisément.

Ce matin je reviens sur le dernier paragraphe d’hier qui m’a énervé. L’absence de marqueur de temps bien clair rend une phrase incongrue dans son contexte. Le narrateur évoque le dernier jour de chaque trimestre au préventorium, quand on permettait aux enfants de changer leurs draps. Alors, les matelas anciens et sales, dont la toile apparaissait au grand jour, portant les figures d’animaux fantastiques imprimés par le temps, la sueur et les autres événements physiologiques… Puis, soudain, alors qu’on est au milieu du chapitre et qu’il n’est pas du tout question de quitter le préventorium, il y a cette phrase : « Mais ce jour-là, celui du départ, avec les valisettes refermées et le dortoir désert était si triste qu’il m’apparaît encore en rêve, lié au thème toujours repris des trains et des gares inconnues et désertes. » 

Or, je sens bien qu’il s’agit de dire la chose suivante:

« Mais le jour du départ, celui des valisettes refermées et du dortoir désert, serait finalement si triste qu’il m’apparaît encore aujourd’hui en rêve, rattaché au thème toujours recomposé des trains et des gares inconnues et désertes. »

Là, ça fonctionne. Il y a une insertion d’un futur dans le corps du récit au passé… Voilà pourquoi la traduction est un art extraordinaire. Il m’a fallu dormir sur cet échec de compréhension à 22h30, pour trouver la solution le lendemain. On voit bien que la « solution » ne tient pas à un mot en particulier, ça n’a rien à voir ici avec un vocabulaire compliqué, non, il s’agit du choix bien clair d’un temps de conjugaison et d’un soupçon de clarté dans l’articulation de la pensée. L’original utilise l’imparfait « était », et c’est ce qui m’a perturbé hier soir. Le futur est plus compréhensible pour un esprit français… Autrement, c’est le début de la phrase qu’il fallait ciseler pour la rendre cristalline et conductible pour le sens (et il n’y a rien de très compliqué à exprimer).

Je me dis que je me suis peut-être trouvée devant ce qu’évoquait Cioran dans ses quelques mots synthétiques et brillants évoquant la « langue échevelée » à contraindre dans une syntaxe policée. Je vais retrouver la citation exacte. Il évoquait la traduction de sa propre pensée. La traduction de tout son mode de pensée. Car je ne peux pas croire que la phrase soit si horrible pour des yeux roumains. D’ailleurs, elle ne l’est pas non plus pour des yeux espagnols, puisque la version de Marian Ochoa Eribe reprend l’original mot à mot. Le mot à mot me fait mal aux yeux et ici, m’empêche de poursuivre. Il semblerait bien que la langue française, notre langue, soit, plus que d’autres peut-être, intimement liée à son fond (je sais que c’est un affreux lieu commun). Pour le dire plus clairement, il est impossible en français de dire quelque chose n’importe comment. Et pour le coup, il est bénéfique de se le dire ainsi.

Et si je me trompais complètement? Et si, finalement, il fallait comprendre dans cette phrase, l’évocation du jour du départ (de la maison)? Et si les valisettes refermées étaient « encore fermées »? Et si l’auteur parlait plutôt du jour de l’arrivée au préventorium? J’en ai le tournis parce que rien n’indique rien.

27 août

p. 467-468

Il y a plus d’une heure de travail d’écriture entre ces deux versions d’une phrase particulièrement longue et compliquée :

Le premier jet écrit à l’aveugle (je ne percevais aucune des articulations de la phrase) :

« Les visions provoquées par le haschisch, les mosaïques étincelantes qui apparaissent sous les yeux des adeptes de la mescaline, l’orgasme anéantissant dans la tête des épileptiques, l’étonnement charmé des amateurs d’autostéréogrammes quand, par chevauchement des lignes et des couleurs apparaissent tridimensionnels, étincelants comme s’ils étaient de cristal, les symboles cachés, l’état de satori du bouddhiste zen quand il comprend, après des années d’efforts et de torture, qu’il n’y a aucune contradiction dans le koan et que l’esprit est libre comme l’oiseau, le rire pur de l’enfant de deux ans et tous les autres bonheurs permis à notre être sont seulement de faibles approches du sentiment d’accablant soulagement et de rupture en mille éclats du crâne et du thorax qui nous retiennent prisonniers qu’ont eu, selon leurs propres témoignages et quand ils ont été en état de le faire, ceux qui ont vu le tesseract.« 

Phrase qui me satisfait pour l’instant (au moins elle tient debout, elle a un sens, une direction, des articulations logiques) :

« Les visions provoquées par le haschisch, les mosaïques étincelantes apparaissant sous les yeux des adeptes de la mescaline, l’orgasme anéantissant dans la tête des épileptiques, l’étonnement enchanté des amateurs d’autostéréogrammes quand, par chevauchement des lignes et des couleurs se révèlent les symboles cachés, tridimensionnels et étincelants comme s’ils étaient de cristal, l’état de satori atteint par le bouddhiste zen quand il comprend après des années d’efforts et de torture qu’il n’y a aucune contradiction dans le koan et que l’esprit est libre comme l’oiseau, le rire pur de l’enfant de deux ans et tous les bonheurs qui nous sont permis ne rendent comptent que de très loin du soulagement accablant que ressentent, selon leurs propres dires et quand ils ont été en état de le faire, lorsque vole en éclats le crâne et le thorax les retenant prisonniers, ceux qui ont vu le tesseract. »

Un phrase qui énumère des états-limite et qui construit l’écrin du dernier mot, le fameux tesseract.

Ce chapitre 30 est un morceau d’anthologie. Du Rubik’s cube à la quatrième dimension et retour. J’en sors épuisée.

Mais que je résume : dans ce chapitre 30, retour dans la salle des profs.  La mode est au Rubik’s Cube. Le casse-tête interroge vivement le narrateur qui déploie sa pensée autour de la quatrième dimension et du tesseract – ou hypercube –  inventé par Hinton (qui, c’est dit en passant, ressemblait à Rimbaud), dont l’œuvre aura été « un cric métaphysique » propulsant la raison humaine rapidement, non-intuitivement, aux marges du monde. Aux marges de la folie. Analogie avec la feuille de papier qu’il suffit de plier cinquante fois pour atteindre la lune, analogie avec le grain de blé sur le plateau d’échec (vieille histoire indienne). Chapitre très très beau et très difficile.

Peut-être Kafka a-t-il pensé lui aussi à cette infinie progression, dans la grande parabole au centre de son écriture, se demande le narrateur : celle avec la suite infinie d’antichambres ayant chacune un gardien deux fois plus puissant que le précédent…

28 août

Hier j’ai écrit plus de 18000 signes de cette traduction, parvenant à finir le fameux chapitre 30. Si seulement j’avais la force physique et la concentration pour continuer comme ça, à ce rythme. Mais j’ai mal aux doigts…

A suivre

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