La maison en forme de navire

La suite de mes notes…

J’arrive au chapitre 8 où le narrateur raconte notamment comment il a acheté en 1981 son étrange maison « en forme de navire », à un certain M. Nicolae Borina, qui se fait appeler Mikola et qui lui raconte sa vie et l’histoire de la bâtisse.

La « maison en forme de navire », nouvel espace fantasmatique aux « dizaines, centaines ou milliers de pièces » dans lesquelles le narrateur erre et se perd au cours de magnifiques promenades entre poésie et surréalisme. Découverte de la tour et du fauteuil dentaire.

Première référence au Solénoïde : inventé par ce fameux Nicolae Borina, élève roumain de Tesla. L’un de ces appareils a été enfoui dans le sous-sol de la maison que le narrateur a achetée.

Où la répétition de « quelque chose » (ceva) mène à une réflexion plus profonde. Et c’est une phrase toute simple, p.77, même si l’on peut admettre que toute phrase au style indirect libre recèle des pièges parfois difficiles à éviter.

J’ai : « Omul fusese la viaţa lui ceva greu de definit: inventator, fizician, arhitect, chiar şi un fel de medic, se numea Nicolae Borina, dacă numele ăsta-mi spunea ceva. »

J’ai donc un problème de répétition (ceva), puis je me heurte au fait qu’en français je n’aime pas dire d’une personne qu’elle est « quelque chose », c’est-à-dire un objet. Enfin, je me pose la question de savoir si je mets un « et » avant « il s’appelait ». Mais je pense renoncer pour respecter le rythme original.

J’ai donc pour l’instant : « Cet homme avait été, au cours de sa vie, plutôt difficile à définir [j’ai enlevé le « quelque chose »] : inventeur, physicien, architecte, il avait même été une sorte de médecin, il s’appelait Nicolae Borina, si ce nom me disait quelque chose. »

Une demi-heure plus tard, illumination. Je reviens sur le début de la phrase et je change « plutôt difficile à définir  » par « inclassable ».

J’ai donc finalement :

« Cet homme avait été, au cours de sa vie, un inclassable : inventeur, physicien, architecte, il avait même été une sorte de médecin, il s’appelait Nicolae Borina, si ce nom me disait quelque chose. »

Phrase suivante : « L-am privit alb ».

L’expression est très évocatrice : avoir un « regard blanc », c’est-à-dire inexpressif. Comme si l’œil n’avait plus d’iris et plus d’âme non plus. Le dico des expressions de Negreanu ne me donne rien. Je connais très bien la formule mais comment la rendre  en français d’une manière aussi ramassée ?

J’opte pour l’instant pour « jamais entendu parler », lapidaire. Et cela a l’avantage d’être dans le registre du discours, puisqu’on est dans un passage au style indirect libre. Pas satisfaite pour autant.

Mais finalement, je ne trouverai pas mieux. Ce sera « Jamais entendu parler ».

…à suivre, lundi, même heure

Sur le statut de l’écrivain

La suite de mes notes…

18 janvier

Chapitre 5, page 40, je m’échine sur une phrase d’une grande complexité et aussi d’une grande beauté. Il s’agit du passage qui explique le terme de « créode » et qui est si important dans l’ensemble de la pensée du narrateur. Ce prof de banlieue qui est un écrivain raté (sic !) élabore une pensée philosophique : « La trajectoire de notre vie se solidifie sur notre passage, se fossilise et acquiert de la cohérence mais aussi la simplicité du destin, alors que nos vies qui auraient pu être, qui auraient pu se détacher à chaque instant de la gagnante, restent des lignes en pointillé, fantomatiques : des créodes, des différences de phase quantique, diaphanes et fascinantes comme des tiges qui végètent dans une serre. »

J’ai tiré la beauté de cette phrase de la gangue qui l’entourait : celle du sens obscur. Trouvant un sens, scintillant de clarté en français, cette phrase devient belle.

Mots difficiles : « calcio-vecchio »

Dans ce chapitre 6, à partir de la page 49, Mircea Cărtărescu déploie une réflexion sur le statut de l’écrivain et sur l’importance de la littérature, à partir de l’histoire d’Efimov, le personnage de Dostoïevski, le violoniste. Tout le livre est aussi une réflexion sur la littérature, totalement connectée au meilleur de la littérature mondiale.

« Volbură »

Première des scènes se passant dans la fameuse salle des professeurs de l’école située au bout du boulevard Colentina à Bucarest. Les tableaux aux murs sont toujours d’écrivains d’autres pays ou obscures ex-républiques soviétiques, ouzbèkes ou monténégrins ou plus loin, kalmoukes… Dans la cavalcade de la traduction, j’ai cru un instant que je me trompais, mais non, j’avais bien lu. Ce carrousel des portraits d’auteurs de pays minuscules est une ironie sur l’invisibilité des littératures des tout petits pays.

L’école, lieu de torture et de fantasme, mais lieu de vie puisque tout passe par là. Sacrée galerie de portraits. Ah, l’affreuse garde-chiourme du sous-sol ! Ah, l’étonnant directeur Borcescu et son coup de la panne ! Ah l’explosive Florabela !

Sifonării minuscule : minuscules échoppes d’eau de Seltz

Centre de paîne : débits de pain

Vulcanizare : ateliers de rechapage

Depozite de cherestea : dépôts de bois de construction

…à suivre, demain, même heure

Des milliards d’existences virtuelles

La suite de mes notes…

Lundi 15 janvier

Au chapitre 4, année 1977, lecture et disgrâce au Cénacle de la Lune. Attention : le cénacle de référence, celui qui a existé en vrai était le Cénacle du Lundi. Donc, ce n’est pas une erreur, c’est une ironie de l’auteur à l’égard de ce club littéraire si célèbre, qui a structuré une partie de la vie des écrivains dans les années 1980…

Premières références (elles seront nombreuses car elles parcourent le livre, illustrant le très riche thème du double, du dédoublement) aux choix forcément « binaires » (c’est « ça » ou « ça ») selon lesquels la trajectoire de l’existence peut dévier. Les résultats de ces choix nombreux forment un « cocon » de milliards d’existences virtuelles qui sont créatrices d’autant de « moi » partis dans une autre direction. Le narrateur souhaite les retrouver au terme de l’immense quête qu’il entreprend et qui est ce livre même. 

Attention, spoiler!
Ces « moi » sont toutes les hypostases de lui-même qu’il découvrira à la fin du livre sur les tables de la Morgue, entourés des objets de sa vie.

On découvre un peu de leur destin au début du chapitre 5 : « Mes milliards de frères avec lesquels je parle à la fin, dans l’hypersphère additionnant tous les récits générés par mon ballet dans le cours du temps, sont riches ou pauvres, ils meurent jeunes ou de grande vieillesse (certains ne meurent jamais), ils ont du génie ou sont des ratés, des clowns ou des entrepreneurs de pompes funèbres. »

La dernière fois que j’ai croisé un employé des pompes funèbres, c’était un ancien danseur de ballet, et il lui a suffi d’un entrechat musclé pour franchir l’espace insondable de la tombe ouverte.  

…à suivre, demain, même heure

Astrolabes

La suite de mes notes…

10 janvier 2018. Mercredi.

Je note, p.33, au début du chapitre 4, un bel exemple de « part des anges » dans l’autre sens : Je trouve «  acel unic obiect prin care neantul se onorează» dans lequel je dépiste bien sûr le célèbre vers de Mallarmé : « ce seul objet dont le néant s’honore ».

La version roumaine perd inévitablement le double sens de «s’honore» qui s’entend en français comme « sonore », car la conjugaison du verbe « honorer » en roumain se fait par l’adjonction de trois lettres ( – ază) tuant la proximité avec le mot « sonor». C’est un peu de sens qui s’évapore au passage. Mallarmé est si difficilement traduisible ! Je me souviens toujours (et très souvent, je ne sais pas pourquoi) de Cioran qui raconte avoir échoué (littéralement) sur le rivage de Dieppe, à traduire Mallarmé. C’est à ce moment-là qu’il a décidé qu’il écrirait dorénavant en français.

La première rentrée d’un étudiant : « Des fils de la Vierge scintillaient dans l’air, des jeunes filles se pressaient, elles aussi, vers leur université, le monde était neuf et brûlant, tout juste sorti du four, et pour moi seul ! Le bâtiment de la faculté me parut avoir des proportions inhumaines : le hall en marbre désert et froid me semblait une basilique. » L’automne lumineux, lorsque je suis devenue étudiante, c’était à Tours, loin de chez moi. Vision éphémère du souvenir de la Rue Nationale traversée dans l’émotion de la foule trop grande pour moi.

Le secret d’un grand livre est aussi de résonner dans la vie passée de ses lecteurs.

« Funigei », les fils de la vierge, à ne pas confondre avec funingine, la suie. Hasard de la proximité sémantique en roumain de deux mots signant des choses si dissemblables en français.

«…labii şi astrolabii » : ah, garder un peu de l’écho joueur et coquin entre ces deux mots ! J’opte pour « des chairs labiales et des astrolabes » puisque les tristes lèvres du bas manquent de sonorité ! (p34)

…à suivre, demain, même heure

…que je sois dans un corps

La suite de mes notes…

9 janvier 2018, mardi

J’écris :

« Il est si étrange d’avoir un corps, d’être dans un corps. » p.14 Mais l’auteur écrit « que j’aie un corps », et je m’apprête à me corriger tout de suite. Après tout, il y a une différence, entre dire une généralité : « étrange d’avoir un corps » et ce que l’auteur signifie.

Je dois changer le début de la phrase, dans ce cas : « Il me semble si étrange que j’aie un corps, que je sois dans un corps. » J’ai rajouté « me semble » parce que la phrase coule mieux mais aussi parce qu’il est question de subjectivité. Je suis plus près du sens, je crois, parce qu’il faut respecter l’impression très personnelle qui est exprimée là. 

Crinii-de-mare : tiens, les lys de mer, cela existe !

Le narrateur raconte la fois où, à 24 ans, il a fait son premier trajet dans Bucarest en direction de l’école où il allait enseigner, tout en nourrissant encore le rêve de devenir écrivain. La ville comme paysage mental de la douleur, obsession des douleurs dentaires – elles parcourent tout le livre.

« … repartiţia guvernamentală… » p. 19 : il est si facile de se laisser abuser par ce faux-ami. Il s’agit en réalité de « l’annonce officielle des affections » de poste à la sortie de l’université.

Au chapitre 3, le narrateur évoque son adolescence de grand solitaire et de lecteur absorbé par sa ville, Bucarest. Auto-dévoilement du faux-vrai écrivain : « Telle était la ville que je voyais par la fenêtre de ma chambre sur le boulevard Ştefan cel Mare et que j’aurais décrite inlassablement si j’avais réussi à devenir écrivain, je l’aurais transposée de page en page et de livre en livre, ville sans habitants mais pleine de moi-même comme un réseau de galeries dans l’épiderme d’un dieu (…) ». Orbitor commençait justement par une vision de l’ado devant sa fameuse et désormais culte triple-fenêtre panoramique donnant sur Bucarest…

J’aime retrouver l’univers de cet écrivain d’un livre à l’autre. Comme dans un seul grand Livre de la vie.

En 1976, pendant son service militaire, le narrateur a écrit LE poème intitulé La Chute, en sept parties « du paradis à l’enfer ». Première référence à Dante. Le triptyque de Dante éclaire aussi les autres livres de Mircea Cărtărescu et notamment L’Aile tatouée.  Référence aussi à Mallarmé, dont quelques vers sont disséminés dans le livre. Première évocation du livre d’Ethel Lilian Voynich Le Taon lu dans son enfance. La pelote Voynich-Boole-Vaschide-Manuscrit de Voynich se dévide à partir de ce moment-là.

…à suivre, demain, même heure