J’ai le don d’ubiquité!

 

Où l’on m’a demandé ce que je traduisais, comment j’ai rencontré la littérature roumaine, ce que je faisais en Roumanie et dans les Balkans dans les années 90, quel est mon diagnostique des échanges culturels franco-roumains…

Où je raconte comment j’ai lu à 20 ans certains écrivains français, sud-américains ou russes d’abord dans leur traduction en roumain (!) avant de les découvrir en français, où je parle de la diffusion de la littérature roumaine en France…

Où je fais en 45 secondes un bref panorama de 10 années d’évolutions politiques, économiques et géostratégiques de ce pays, telles que je les ai vues…

Merci, Ovidiu Mihăiuc, d’être un si bon intervieweur!

En résidence de traduction – 6 – Bucarest

Parfois, ce sont de petites choses qui vous font remonter à une phrase, une intrigue. Là, ce sont des pavés en bois. Oui, des pavés de rue, mais en bois, comme sur la photo que j’ai prise. Ici, le parfum d’une boulangerie et la couleur dorée de bretzels couverts de sésame. C’est une boutique de tailleur, un déferlement de soies vives dans une vitrine, les arabesques au fond d’un atelier de lutherie. C’est un nom, comme celui de la très ancienne église de Colţea ou tout simplement l’imagination, quand le coeur vous entraîne et que la ritournelle de la « cité des coeurs légers » ne vous lâche plus. La « cité P1120532des coeurs légers », sous la plume de Doïna Ruşti, c’est Bucarest fin 18e, la ville de Bucur le joyeux. On y crée des parfums, on y danse. La réputation de ville des plaisirs et du luxe arrive aux oreilles de Ioanis Milikopu, qui vit encore chez ses parents à Salonique. Le jeune garçon, qui veut coudre les plus beaux tissus du monde entame alors un voyage hasardeux jusqu’à Bucarest…

Je marche dans Bucarest et les phrases du Manuscrit phanariote m’accompagnent. Je vous livre un secret? Je pense que ce roman sera une de mes prochaines traductions, quand j’aurai fini
le livre de Savatie Bastovoi sur lequel je travaille en ce moment.

Le début du livre sonne comme ça (à vous de me dire si cela vous donne envie de connaître la suite) :

Prologue

« Il ne faut pas chercher le commencement d’un livre à sa première page. Le Manuscrit phanariote ne fait pas exception. Notre histoire a germé dans la bibliothèque du Sérail. C’est là que le sultan Selim découvrit un jour deux pages d’une partition rédigée d’une main nerveuse, qui donnait au dessin de chaque note de musique l’aspect de pattes de mouches noyées dans le café.P1120656

Selim déchiffra la mélodie à voix haute. C’était quelque chose de gai. Un tourbillon effréné de quelques notes qui se déployaient en se répétant et on sentait combien d’âmes s’étaient confiées dans ce chant. Il palpa le papier en se désintéressant de la signature minuscule. La même main avait rédigé les paroles, juste sous les notes, dans une langue savante qui rappelait à Selim les leçons de son premier précepteur, qui était tout rond, comme une perle. Ces trois strophes célébraient une cité de tous les bonheurs.

La chanson lui rentra dans la tête et la journée n’était pas finie que tout le palais la connaissait déjà ; elle se répandit dans les rues et dans les tavernes – parce qu’elle sortait de la bouche du grand Selim, bien évidemment, mais aussi parce qu’elle était entraînante et qu’elle voP1120533us faisait battre le cœur plus vite. Les paroles évoquaient une ville qui exhalait le tilleul. Entre ses murs, toute souffrance s’évanouissait, elle était comme effacée du Livre de la Destinée – ou de ses innombrables copies.

Cette cité des cœurs légers n’était autre que Bucarest.

Puis, des rumeurs commencèrent à circuler, alimentées par les Grecs du quartier du Phanar, des gens qui parlaient comme s’ils avaient un cheveu sur la langue. Ils étaient les seuls à connaître les contrées au-delà du Danube, là où se trouvait la ville de la chanson. Grâce à eux, on savait qu’en traversant le pont qui se trouvait à l’entrée de cette cité lointaine, tout visiteur perdait l’envie de revenir sur son propre  passé. Dans les rues en pavés de chêne tournoyaient les vapeurs qui s’élevaient de récipients argentés où frémissaient en continu les élixirs, les parfums et les onguents : la ville ne vivait ni du travail de la terre, ni de ses nombreux commerP1120644ces, mais de ces fragrances toujours renouvelées, de ce souffle tiède qui vous envahissait tous les pores de la peau en vous effaçant la mémoire, si vous étiez nouveau venu. Alors vous n’aviez plus qu’une ambition, un seul destin, celui de devenir un émir aux yeux de saphir, un nabab menant grand équipage et recevant en son palais, ou alors un gouverneur, un colonel ou encore, et ce serait tout aussi merveilleux, un simple gratte-papier attaché à la suite princière…

D’autres personnes racontaient l’histoire d’hommes qui déambulaient dans les rues, désorientés, ivres d’amour, repus de toutes les bonnes choses auxquelles ils avaient rêvé ; ils étaient torturés par les désirs qui rongeaient la partie la plus fragile de leur chair mais ils forçaient leur corps à jouir des douleurs de cette passion et du poison d’un soupir.

Mais quelle que soit la nature de leurs changements de vie, tous tombaient dans l’euphorie.  Aucun tourment, aucune tristesse ne résistaient à Bucarest, et c’était le sens même du nom de cette ville joyeuse, un nom qui tintinnabulait aussi gaiement que des clochettes de traîneaux dans les plaines enneigées.

Alors, les Grecs du Phanar exhumèrent tout l’or qu’ils avaient caché dans les caves et dans les fondations de leurs maisons pour convaincre le sultan de leur confier le trône de Bucarest – et ils se contenteraient de très courtes périodes, pourvu qu’ils l’obtiennent. La notoriété de Bucarest fit le tour de l’Empire Ottoman et plus personne n’ignorait que c’était la ville où les rêves se réalisaient. Dans les cafés d’Istanbul, le commerce de luxe se développa, car les commerçants les plus stylés cédaient leur marchandise au plus offrant, et les enchères s’envolaient sur le lévrier de Moldavie, l’épervier de Bucarest et les enfants valaques. »

Extrait de Le Manuscrit phanariote, Doïna Ruşti, éditions Polirom.

 

En résidence de traduction – 2 – Bucovine

P1110913

Le nouveau roman de Savatie Bastovoi, les épreuves de l’Hôtel Universal de Simona Sora, La Medeleni, un livre pour enfants, dans le cadre de la résidence offerte par le Musée de la littérature de Iasi…

Du travail pour l’été… De quoi nourrir le programme de ma résidence, voici ce que montre cette photo. Ce qu’elle ne montre pas, ce sont les belles conversations que nous avons chaque jour. Je vis chez un écrivain, une romancière. Et de quoi parlons-nous sinon de livres, d’écriture, d’engagement, et d’art du vivre-fort à l’écrit? Roberto Bolaño nous occupe particulièrement. Je me rends compte que je dois le lire, à présent. Les détectives sauvages est un livre qui vous subjugue, me dit mon hôtesse, Jela Despois, plus connue sous son nom de plume Doina Jela. La vie vous offre de ces raccourcis… Je me souviens très bien de son livre Telejurnalul de noapte. Mais ce recueil de chroniques n’est rien à côté du travail monumental autour de la mémoire du communisme et, surtout, de l’époque des tortionnaires. Il faut avoir le coeur bien accroché et l’âme bien trempée pour recueillir le témoignage d’un homme qui a torturé et tué des dizaines de prisonniers politiques, ce qu’elle a fait, entre autres, dans Drumul damascului – Le chemin de Damas, éditions Humanitas 1999.

Que je vous rassure, je ne passe pas la totalité de mes journées à travailler. Je laisse le texte travailler tout seul pendant que je m’oxygène en parcourant les montagnes alentour… à la recherche de champignons. Et c’est comme avec les hommes, il y en a des bons et d’autres qui sont un poison:

P1110716 - Edited

Une petite girolle tapie dans la mousse. Elle a fini dans la casserole.

P1110724

Ce drôle de champignon, bien entendu qu’il est resté sous sa branche de sapin. Mais il est beau, on dirait une sorte de corail jaune.

P1110651 - Edited

La fameuse amanite des manuels. Dangereuse autant que belle. Pas touchée. Juste admirée.

P1110711 - Edited

Lui, je ne connais pas son nom. Mais quelle beauté! Il a vraiment la couleur de l’argent. Ou du mercure, tient. Il est resté au pied de son arbre.

P1110720

Les gens d’ici les appellent les « piquants » et ne les mangent pas. Ici, les gens ont le choix : entre les girolles, les bolets et les cèpes qu’ils ramassent par kilos entiers en défiant le danger que représentent les ours et les sangliers, pourquoi iraient-ils manger ces champignons-là?

 

En résidence de traduction – 1 – Bucovine

« Lieu pour se reposer et fumer ». J’ai souri et je me suis conformée. Enfin, reposée, parce que pas question de fumer… Le banc tourne le dos à la rivière, la Slatioara qui donne son nom au village, un lieu perdu dans les contreforts des Carpates. Je croise peu de gens…

P1110705 - Edited (1)

Ah si, il y a des enfants! Ils arpentent la route blanche sur de grands vélos ou font des barrages avec des galets dans le lit du torrent. Ou alors, ils cueillent des champignons. Ce soir, trois d’entre eux prenaient le frais devant une grande maison. A presque 100 ans d’écart, ils peuvent faire penser aux petits héros du livre dont je traduis un grand extrait dans le cadre de cette résidence offerte par le Musée national de la littérature de Iasi!  La Medeleni est un beau récit de l’enfance. Son auteur? Ionel Teodoreanu.

P1110701

La promenade quotidienne, dans ces alpages de l’Est carpatique, à la fin d’une grande journée de traduction, elle donne ça aussi :

P1110616 - Edited

Et ça aussi :

P1110690

Emission Marque Page au sujet du « Marchand de premières phrases » de Matei Visniec

Et pour compléter la vidéo du jour, voici ce qu’a écrit Margot Schütz, libraire chez Payot dans le canton de Sion (on voit qu’elle a aimé!):

« Lors du cocktail organisé par un éditeur pour les lauréats d’un concours littéraire, le narrateur rencontre un redoutable casse-pieds. Celui-ci se présente comme « marchand de premières phrases », sa fonction étant d’assurer le succès commercial du roman à venir, encore larvé dans l’imagination de l’écrivain, en lui délivrant cette fameuse première phrase, gage de réussite de tant d’œuvres majeures de la littérature mondiale ! Notre romancier en herbe, peinant à la rédaction simultanée des chefs-d’œuvre qui se bousculent en tempête créative sous son crâne, se voit donc harcelé par les courriers de ce camelot, expert à se faufiler dans les zones disponibles du cerveau d’un jeune littérateur. Cela vous fait penser à un phénomène contemporain ? Bingo ! Voici votre ticket pour un superbe moment de lecture avec Matéi Visniec, expert en théâtre de l’absurde, qui s’écarte ici avec bonheur de la scène pour laquelle il écrit en virtuose. Un « roman-kaléidoscope » érudit, kafkaïen et ironique sur notre époque narcissique ! »