Eugène Ionesco le 23 février 1989 : « Non assistance à peuple en danger »

Si vous êtes ici, c’est que vous venez de commencer l’article Fin Février 1989, une mobilisation médiatique grandissante. Voici l’article publié dans le Monde : 

 

Jeudi 23 Février 1989

 

Roumanie : les droits de l’homme devant le Parlement européen
 » Non-assistance à peuple en danger « ,
selon Eugène Ionesco

 

(21 FEVRIER 1989)

 

BRUXELLES

de notre envoyé spécial La commission politique du Parlement européen a organisé, mardi 21 février, à Bruxelles, une audition publique sur la situation des droits de l’homme en Roumanie. Pendant six heures, les députés – peu nombreux – et des représentants des organisations non gouvernementales ont écouté les interventions d’une dizaine d’experts et de réfugiés. Le tableau qui a été brossé des conditions d’existence actuelles des Roumains est sombre.

L’écrivain Eugène Ionesco, d’origine roumaine, devait ouvrir les débats mais, malade, c’est sa fille, Marie-France, qui a lu le discours qu’il avait préparé pour la conférence. Citant l’un de ses collègues de Bucarest, Ionesco constate que,  » au moment où la construction de l’Europe devient une réalité, il est un pays qui se trouve à l’heure la plus malheureuse de son histoire, au seuil de sa disparition en tant que peuple, au seuil de sa sortie définitive de l’Europe (…). Sortir de l’Europe et sortir de l’Histoire, les deux vont de pair « . Ce pays, dit-il, est la Roumanie, avec les pénuries, les pommes de terre vendues à la pièce, les restrictions de chauffage, l’embrigadement de la jeunesse, la peur permanente d’une police politique omniprésente (Securitate), le programme de  » modernisation  » des villages qui entrainera la disparition de l’habitat rural traditionnel.  » Comment ne pas réagir à ce génocide culturel dont nous sommes les témoins, écrit Eugène Ionesco, comment ne pas être solidaires de ces voix qui en Roumanie ont le courage de s’élever. Ne pas les entendre, ne pas les soutenir ferait de nous des coupables de non-assistance à peuple en danger. »

L’une de ces voix courageuses est celle de Doina Cornea, assignée à résidence à Cluj et dont le Parlement européen avait déjà pris la défense, dans une résolution, en décembre 1988. « Coupable » d’avoir lancé un appel au président Ceausescu en septembre dernier contre le programme de « systématisation » des campagnes, elle a été interrogée plusieurs fois par la Securitate. Selon sa fille, qui vit en France, elle est sans téléphone depuis quatre mois ; son mari, cardiaque, ne reçoit pas de soins ; son fils est « escorté » quotidiennement par la police sur le chemin du travail. Son appel a été signé par vingt-neuf Roumains. Tous ont été inquiétés.

Peu de dissidents sont en prison, car les formes de répression sont plus sophistiquées qu’ailleurs : exil intérieur, harcèlement, pressions sur les familles. Un jeune réfugié, Dan Alexe, passé à l’Ouest il y a six mois, raconte, par exemple, qu’après une descente de police à son domicile et la confiscation de livres « interdits » – des ouvrages de Boris Pasternak et de Charles Dickens, – il n’a plus reçu de carte d’alimentation et ne pouvait donc plus  » légalement  » se nourrir.

Ces maigres tickets représentaient pour un ouvrier de Brasov, deuxième ville du pays, pour les douze mois de 1987 : 10,5 kilos de sucre, 10 litres d’huile, 2,5 kilos de farine, 8,5 kilos de farine de mais, 8,5 kilos de viande (porc et poulet) douze oeufs et quelques hectogrammes de saucisson. Selon le docteur Ian Vianu, auteur d’études sur les abus psychiatriques en Roumanie, l’appauvrissement de la population se traduit par des épidémies, fort inhabituelles aujourd’hui en Europe, d’hépatite infectieuse et de rhumatisme. Il a longement évoqué la dégradation des soins hospitaliers. Les ambulances ne se déplacent plus aujourd’hui pour des malades âgés de soixante-dix ans et plus. Pour les hommes, l’espérance de vie moyenne serait actuellement de soixante-six ans.

 » Police

gynécologique  »

Autre sujet de discussion : la mortalité infantile qui, selon Marie-France Ionesco, serait de l’ordre de 80 pour 1 000 naissances – le taux le plus élevé d’Europe. La Roumanie compte aujourd’hui quelque 23 millions d’habitants. L’objectif du pouvoir est de porter la population à 30 millions d’habitants en l’an 2000, par une politique nataliste  » active « . L’interruption de grossesse est interdite depuis 1966, de même que l’usage des contraceptifs. Les médecins qui pratiquent l’avortement encourent dix ans d’emprisonnement.  » Toute femme en âge de concevoir doit avoir au moins cinq enfants, ont expliqué divers orateurs. C’est un devoir patriotique. Un certain pourcentage du salaire du couple est prélevé jusqu’à la naissance du cinquième enfant. Des examens gynécologiques sont effectués à intervalles rapprochés pour déceler les interruptions de grossesse. Ces médecins font partie de ce qu’on appelle en Roumanie la police gynécologique.  »

L’avenir des minorités ethniques, hongroise, allemande et serbe, ainsi que le dossier de la systématisation (destruction de quelque 7 000 des 13 500 villages de Roumanie et relogement forcé des habitants dans 600 centres agro-industriels) ont été également évoqués. Bien que M. Ceausescu parle plus souvent depuis quelques mois dans ses discours de  » plan de modernisation « , l’objectif n’a pas changé, selon le Dr Mark Almond, historien au collège de Woolfson à Oxford.  » Il s’agit, dit-il, de regrouper les paysans dans des blocs anonymes et uniformisés, de leur ôter toute vie privée et de les rendre ainsi plus dépendants de l’Etat.  »

Les participants ont constaté qu’il était de plus en plus difficile d’obtenir des informations – et de les vérifier – sur ce pays  » en voie d’albanisation  » qui ferme ses frontières et piétine les conventions internationales sur les droits de l’homme. Les journalistes occidentaux y sont indésirables.  » Que peut-on faire pour aider la Roumanie ? « , ont demandé plusieurs députés européens au cours de cette audition qui s’est terminée sur un ton pessimiste. Boycotter les produits roumains ? Ce geste ne serait que symbolique. Ou  » adopter  » un village roumain menacé, comme a décidé de le faire un comité de communes belges, exemple suivi maintenant par une association française (1).

 

DEBOVE ALAIN

 

 

(1) Opération villages roumains : 67, av. de la République, 75011 Paris.

 

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Je passe sur le divan de Géraldine!

Le blog des coups de coeurs de Géraldine fait partie depuis un bon petit moment de mes promenades virtuelles quasi quotidiennes. On y trouve d’excellentes chroniques de romans, des entretiens avec des écrivains et, depuis peu, un tour d’horizon des différents métiers gravitant autour du livre. Géraldine m’a demandée de témoigner sur celui de traducteur… et c’est là : « traductrice littéraire » !
Bonne lecture et surtout, bonne balade chez Géraldine!

Le cauchemar du pissenlit

Séquence divan:
Le plus délicieux cauchemar du traducteur?
Hum… peut-être l’imagination échevelée des langues vernaculaires, quand il s’agit de donner un nom aux plantes et aux fleurs du cru…
Attention, j’ai dit cauchemar, mais surtout, « délicieux »… Je me régale à plancher sur les mots qui font obstacle.
Imaginez mon air perplexe lorsqu’il m’a fallu trouver, mais surtout vérifier ( bonne maladie journalistique héritée de mon ancienne vie) quelle plante se cachait derrière le joli petit nom de « cul-de-poule » ou « fleur-de-maïs« …
J’ai rapidement trouvé qu’il s’agissait du pissenlit, en roumain papadia, en retrouvant le nom latin de ce cauchemar des jardins non bio.
Et là, j’ai trouvé que les anglais sont descriptifs et surtout, qu’ils nous ont piqué les mots du pissenlit qu’on appelle aussi « dent-de-lion« : chez eux, c’est « dentalion« , comme en portugais, par exemple dente-de-leão ou en allemand Löwenzahn
Mais alors, pourquoi pas de « dent-de-lion » en roumain?
C’est vraisemblablement par le grec… παπαδιά qui signifie « épouse de prêtre orthodoxe ». Cela remonterait très loin, à l’époque où, pour les membres du petit clergé, très pauvres, le pissenlit était une plante de choix, dont ils faisaient de la soupe. Mais il y a peut-être une autre explication que j’ignore.
Juste, pour finir, quelque chose d’étrange: en turc, on retrouve « papadia » sous la forme de « papatya« , et là, il s’agit de camomille. Allez comprendre.

Nouvelles aventures lexicographiques

Les voies du dictionnaire sont impénétrables, je vous le dis!
Je cherchais la bonne orthographe de cette danse hongroise, la csárdás que l’on prononce  « tchardach« … Sur mon clavier, je tape à toute vitesse un semblant de « tchardach » et que me suggère mon correcteur automatique?  Le mot « tcharchaf« …
Consternation, vérification.
Pourquoi autant de surprise? C’est que « tcharchaf » est la prononciation phonétique du mot roumain « cearsaf » qui veut dire « drap ». Tiens, les Roumains ont réussi le tour de force de faire passer un mot aussi commun au français??? Alors qu’il serait temps que d’autres mots roumains (et parmi eux de très jolis mots) trouvent leur place dans le Robert, vu qu’aucun mot français ne correspond vraiment à ce qu’ils décrivent?
Je soulève donc mon Robert. Et que dit ce gentil pépère, sur ce mot manifestement passé au français? « Voile souvent noir avec lequel les femmes turques se cachaient le visage ».
Interloquée, je passe au dico des synonymes roumains.
Et là, j’acquiesce une fois de plus : on en apprend effectivement chaque jour que Dieu fait!
Le mot « cearsaf » (vous avez retenu, ça se dit « tcharchaf« ) vient de la langue turque, c’est bien sûr la « pièce de literie, confectionnée dans de la toile et que l’on pose sur le matelas (…) », merci le dico, mais aussi, dans une acception vieillie (vx) – et ça je ne le savais pas-, une « Toile de turban, un châle. » Ce que ne dit pas ma batterie de dictionnaires, c’est comment on en est passé d’un châle à un drap… Je laisse cela à votre réflexion.

« Le quotidien communiste, par Aurora Liiceanu

Extrait de La vie quotidienne en Roumanie sous le communisme
Sous la direction d’Adrian Neculau, préface de Serge Moscovici
Editions L’Harmattan, 2008
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Page 66 de l’ouvrage, Aurora Liiceanu poursuit son étude des comportements en période totalitaire et notamment ceux liés à la pénurie des biens de consommation:

« Une bonne étude de la composition des files d’attente conduisait à de meilleures chances d’obtention des produits d’alimentation. Les queues étaient formées de femmes, d’hommes, et d’enfants. Les années ‘80 ont élevé au grade d’accessoires obligatoires le cabas et le filet à commissions, où que l’on se rende. Et si l’on avait de la chance en route? Ce fut une période quand, entre hommes et femmes naquit une solidarité tragique, une sorte d’abandon de la tradition patriarcale qui déléguait aux femmes le souci de l’approvisionnement de la famille. Cette tâche ne revenait plus seulement aux femmes, parce que la situation était devenue dramatique.

Les loyautés inter sexuelles s’exprimaient dans l’aide réciproque dans le cadre d’une famille mais aussi au sein du réseau amical et de la famille élargie.

Tout cela n’était compréhensible que par ceux qui vivaient à l’Est. Je me souviens avoir lu dans une revue polonaise l’histoire d’un étranger qui avait été invité dans une famille lors de l’anniversaire du chef de famille. Tout semblait aller honorablement sinon très bien. Des lampes bien placées éclairaient un living room où la famille et les amis fêtaient l’anniversaire du père dont les enfants étaient à leur tour devenus adultes. On avait servi des hors d’oeuvre, ensuite des plats bien choisis, et puis du café, du cognac des fruits et des gâteaux. Du point de vue logistique, c’était parfait. Les hommes et les femmes bavardaient détendus, en fumant des cigarettes américaines et en buvant leurs cafés. Les hôtes arboraient un air satisfait, et même triomphant. Le récit était complété par la vision des coulisses. La fête avait été préparée avec beaucoup de soin, dans un esprit de coopération. Chacun avait assumé une partie des responsabilités et les chances d’obtenir tel ou tel met avaient étaient longuement pesées. La mère s’était occupée de la viande. Elle avait une amie, une voisine vendeuse dans une épicerie qui lui avait mis de côté ce dont elle avait besoin. Pour les fromages, une des filles avait compté sur le papa gestionnaire de magasin d’une des élèves de sa classe. Enfin, les boissons avaient été obtenues auprès d’autres parents. Le café, pièce maîtresse, avait été confié à une des filles qui connaissait quelqu’un dans un shop, ces magasins faits pour les étrangers pouvant payer en devises et où l’on trouvait des alcools, du café, du chocolat. Lors de cette fête, non seulement on pouvait boire du vrai café, mais on pouvait, en plus, choisir entre le café et le cappuccino ou le Nescafé soluble. Il y avait aussi de la crème fouettée, des bonbons de chocolat fin et même des bananes, les célèbres fruits qui ont rendu l’Est complètement fou. On se souvient des Allemands qui se sont rués dessus juste après la chute du Mur de Berlin. C’est étrange comme les gens de l’Est en venaient à se ressembler. L’Est adorait les Kent, le nescafé, le chocolat Suchard et les bananes. La conclusion était la suivante : derrière un événement qui semblait normal se trouvait toute une phénoménologie affective compliquée – des soucis, des espoirs, des joies– et un système de relations dépassant les liens du sang, du sexe, ou les autres variables qui séparent les hommes. On trouvait aussi bien la compréhension que la compassion parce que chacun avait dans son répertoire d’expérience le souvenir de tels obstacles dont chacun savait qu’il ne pourrait les dépasser qu’en appelant à une solidarité qui, dans le monde occidental, ne pouvait exister. Toute la scène de cette soirée pouvait faire dire à un étranger : «Ces gens ne vivent pas mal du tout!» C’était une victoire, c’était quelque chose de positif, une victoire remportée après de multiples sacrifices compliqués et par une efficacité parfaite qui donnait à toute l’action une note solennelle, un peu comme une épopée. Tout cela signifiait transcender le biologique. Une telle fête avait valeur de communication. Elle exprimait ainsi bien la loyauté familiale et amicale que l’ampleur des relations sociales dont on disposait pour se tirer d’une situation difficile. Il pouvait se considérer débrouillard, celui qui connaissait la valeur du pacte avec ceux qui se trouvaient à proximité du pouvoir, avec ceux capables d’obtenir facilement ce que la majorité des gens obtenait au prix de grands efforts.

Le communisme a donné un sens tout particulier à l’idée de réussite sociale. Tout ce qui était interdit ou difficile à obtenir devenait critère de réussite. Un emploi à la cantine, dans un restaurant ou dans un magasin d’alimentation ou bien à proximité d’un haut personnage éveillait l’envie et l’admiration. Quand quelqu’un marchait dans la rue portant un sac transparent dans lequel on voyait des oranges, des bananes, du salami ou n’importe quoi d’autre à manger, on ne pouvait s’empêcher de penser : où est–ce qu’il les a trouvés ?

Il y avait une blague : un chauffeur de taxi ramène un homme ivre chez lui. Sa femme paye la course et laisse un pourboire qui ne satisfait pas le chauffeur. Il adresse des reproches à la femme en disant qu’il s’attendait à quelque chose de mieux de la part d’un gérant de magasin. Amusée et triste à la fois, l’épouse réplique:

– Mais pas du tout! Mon mari est ingénieur. C’est quand il boit, qu’il se prend pour un gérant !

Voilà donc ce que rêvait d’être ce pauvre ingénieur : gérant de magasin, pour jouir de son pouvoir et de son prestige contextuel. »