La Chute du Mur et les intellectuels

La « victoire de la Mercedes sur la Trabant » et la leçon perdue de la dissidence

Entre anniversaire de la chute du Mur de Berlin et préparatifs de la commémoration de la révolution roumaine, il y a le choix, au rayon des rencontres et manifestations.

 

Samedi, j’ai choisi d’aller assister au colloque « L’Intellectuel dans l’espace public en Europe 1989 – 2009 » qui se tenait dans une salle du palais du Luxembourg. Du public, des intervenants intéressants et, malgré quelques couacs d’organisation, une journée très dense en informations.
J’ai d’abord eu la surprise agréable, bien qu’arrivant un peu en retard le matin et  ratant les premiers exposés, d’entendre mon ami Horia-Roman Patapievici, aujourd’hui directeur de l’Institut Culturel Roumain à Bucarest – dont l’amitié remonte à bien longtemps maintenant, puisqu’elle prend sa source dans les années 90 et s’est nourrie avec le temps d’une expérience particulière : la traduction d’un de ses premiers livres, Zbor în bataia săgeţii, sorte de livre culte, maintes fois réédité en Roumanie et qui retrace l’éducation intellectuelle d’un jeune homme (lui-même) dans les années 70-80 de la dictature roumaine.
Ce travail ardu, entrepris le soir après mes heures, durant la courte période où j’ai eu un job de bureau, puis dans la parenthèse temporelle de l’attente d’un enfant, bref, dans les circonstances d’un hors champs permanent, a constitué mon apprentissage de la traduction.

Et cette formation à la traduction -née d’un élan tout à fait nouveau pour moi à l’époque et provoqué par la passion éprouvée pour l’expérience décrite dans ce livre – s’est ainsi faite à travers un ouvrage dont le sujet même était celui de l’apprentissage de la rigueur intellectuelle, de l’érudition joyeuse, de l’amitié qui fertilise les esprits.

Ces cinq gros cahiers -je n’oublierai jamais le jour où je l’ai ai posés sur une table, au premier étage du Flore, devant un Horia Patapievici en visite à Paris, ébahi par mon entreprise-mériteraient que je me penche de nouveau sur eux, pour donner à ce beau texte sa forme finale, enfin, et le publier.

Rappeler ce que ce livre représente pour moi était essentiel dans ce post sur ce colloque, puisqu’il a été question, durant cette journée de débats, du rôle de l’intellectuel dans l’espace public.

Le constat premier est que si 1989 a pu faire croire dans un premier temps à l’avènement des principes moraux de la dissidence, cela n’a que rarement été le cas. Jacques Rupnik a souligné que le destin de cette « classe politique de rechange » élevée dans les interstices des dictatures avait été de laisser la place à une classe politique nouvelle -mais souvent décevante.

 

Les intellectuels ont peut-être raté la chance de réinventer la démocratie, mais cela était-il vraiment à leur portée ?

Jacques Rupnik a problématisé ce parcours de déception : « les intellectuels issus de la dissidence puis jetés dans une réflexion sur la modernité européenne semblent avoir oublié leur élan après 89. Ce qui s’est passé, pourrait-on dire, c’est qu’ils ont imité un modèle, le modèle ouest européen, certes ancien et très valable, mais c’était déjà un modèle en crise! »
Et de poursuivre « l’autre réponse serait de dire qu’ils ont été rapidement éclipsés parce qu’ils étaient incapables de s’adapter au jeu politique; ou bien parce que, dans la dissidence, ils n’ont toujours été qu’une minorité; après un bref moment d’innocence et d’unité, la dissidence se retrouvait dans un ghetto vertueux mais inefficace… »
C’est une analyse sombre mais, il faut s’en rendre compte, plutôt juste. L’idée a été bien discutée dans les rangs de l’assistance…
On doit à Horia Patapievici d’avoir donné en quelques phrases un portrait tellement évident de ce qui fait le fondement politique de l’Europe et se trouve même en deça des discours partisans. Des idées de base qui semblent pourtant effacées par la bipolarité gauche – droite en action depuis plus d’un siècle. D’où sa réflexion ironique «  a-t-on encore besoin de cette polarité ? ». Il a rappelé qu’on peut toujours s’amuser à calculer combien de renversements idéologiques ont affecté l’héritage de pensée de la gauche et de la droite…
Horia Patapievici répondait à une personne inquiète de savoir si « dans le contexte d’une vie politique roumaine très ambiguë où les notions de gauche et de droite sont floues, l’intellectuel ne courre pas un grand risque à espérer améliorer la situation en s’impliquant dans la gouvernance de son pays ? » « Ce sont « les risques de la vie même » a souligné Horia Patapievici. Et de donner comme exemple qu’au « 19ème siècle la gauche était nationaliste et impérialiste. La droite était, elle, anticapitaliste… »
« La droite que j’évoque est celle qui, dans le contexte des années 80, en Roumanie,  voulait dire État et individu placés sous l’égide de relations marquées par la prépondérance de l’individu sur l’État ; État modéré, avec séparation des pouvoirs ; soutien d’un ordre social découlant de la garantie de la propriété privée ; discours nationaliste dressé contre le discours mystique de la nation adopté par la gauche (le PCR, parti unique) ; en matière de religion, la droite voulait dire laïcité, certes pas à la mode française mais avec séparation de l’Église et de l’État ; on pouvait parler de religion sans forcément impliquer l’Église dans le débat politique. On peut aujourd’hui argumenter que ce sont des définitions qui sont celles de la grande tradition du Centre en Europe occidentale… Mais en Roumanie, dans le contexte d’opposition à un régime du socialisme réel, en pensant de cette façon on se trouvait, oui, à droite. »

 

Horia Patapievici et les autres intervenants auraient pu légitimement s’engouffrer dans une discussion sur la lustration et le poison libéré dans les sociétés par les dossiers des anciennes polices politiques – mais ce n’était pas le centre du débat.

J’ai apprécié le discours du polonais Ireneus Krzeminski (j’aurais aimé vous dire qui est ce monsieur mais le programme ne mentionne pas le titre ou la fonction des invités, et c’est très regrettable) qui a rappelé le rôle moteur, dans l’Europe des années 80, du mouvement Solidarnosc.

L’après-midi, Danielle Sallenave nous a donné envie de lire Jan Patocka, dont les Essais hérétiques et L’Europe après l’Europe sont publiés chez Verdier. L’écrivain  – seule femme invitée pour toute cette journée (mis à part Magda Carneci, qui fait partie des organisateurs) – a su dire avec clarté et concision, après avoir évoqué son expérience dans la Tchécoslovaquie de l’époque, combien ses voyages au pays du socialisme réel ont « été un salutaire apprentissage, pour ne pas dire une leçon ». Et de rajouter : « Je suis frappée par la leçon perdue de la dissidence : en 1989, je l’ai ressenti dès la chute du Mur de Berlin, quand une journaliste extasiée a fait cette réflexion ahurissante : c’est la victoire de la Mercedes sur la Trabant. La leçon de la dissidence semble s’être perdue ».

Danielle Sallenave a exprimé aussi un souhait : « que soit réveillée cette expérience de la culture qui a été celle de l’Est de l’Europe. »

Enfin, une citation du même Patocka est venu ponctuer sa réflexion: « Nous sommes arrivés à un état d’assoupissement, à un assouvissement : la conquête de la bonne vie n’est pas celle de la vie bonne. »

 

A méditer.

 

Sur France Culture avec Mircea Cărtărescu le 7 novembre

—- Je rajoute ici le lien pour écouter l’émission : France culture : ici —-
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A suivre, demain samedi à 21h, Mircea Cărtărescu, unique invité du célèbre François Angelier, écrivain et producteur, hôte de l’émission « Mauvais Genres » sur France Culture. 

A ses côtés, l’écrivain Nicole Caligaris et le libraire Jean-Yves Bochet*.

Je n’ai pas assisté à l’enregistrement et serais bien incapable de vous dire quoi que ce soit de plus alléchant pour vous convaincre d’aller écouter un grand écrivain sur une bonne radio.

Mais je peux vous rappeler tout ce qui fait le régal des lecteurs avisés de L’Aile tatouée (et d’eux seulement ! car tout ceux qui ne le lisent pas, ratent quelque chose) :

·       un bildungsroman émaillé de descriptions magiques de l’univers enfantin,

·       un portrait tantôt réaliste tantôt burlesque et ironique de la Révolution roumaine dont on fête les 20 ans cet hiver,

·       un très beau dialogue entre des parents et leur enfant,

·       les aventures tragicomiques d’une nymphomane et de son époux officier de la police politique,

·       un court roman érotique sur les bords enchanteurs du Lac de Côme,

·       la descente aux enfers du frère jumeau du héros,

une réflexion philosophique, de passionnantes évocations des biosciences et de la poésie de bout en bout…

ps : L’émission n’aurait pas eu lieu sans l’interprétariat en simultané assuré par Mariana Cojan Negulescu.

Et l’émission pourra être réécoutée à partir de demain soir, en podcast, sur le site de France Culture.


* Jean-Yves Bochet et Brigitte Schwarz sont des libraires des vrais, et leur antre, c’est L’Iris noir, 4 rue Trousseau à Paris. A fréquenter absolument, quand on habite dans le quartier!

Rue de la Révolution!

Il est arrivé, je l’ai reçu hier matin! Et j’ai lu avec grand plaisir les 20 textes composant le recueil…  20 textes pour les 20 ans de la révolution roumaine et un titre excellent trouvé par les compères Dan Lungu et Lucian Dan Teodorovici : en français, cela donnerait Rue de la Révolution, n°89, comme 1989.

Ils sont personnels, directs, rythmés, jamais larmoyants. Ils relatent avec sincérité une expérience qu’il est très souvent difficile de partager – le retour à la liberté.
Les auteurs étaient éparpillés dans le monde, à l’heure des événements. Ils ont vécu l’instant en Roumanie ou à distance, avec leur propre bagage d’expériences, les uns très jeunes, les autres ayant déjà la profondeur de vue de ceux qui ont traversé les deux totalitarismes du XXème siècle.

Il y a les professionnels de la chose écrite et les artistes visuels, dessinateurs et danseurs. Dix-huit auteurs de langue roumaine et deux fantaisistes écrivant ici en roumain (Jan Willem Bos que je salue et moi-même). On y trouve de l’humour, de la tension et même quelques scoops (l’histoire du grand type de Moscou qui a failli… (allez lire la suite!)).

Ce recueil offre une vision vraiment complète des manières de percevoir un événement d’ampleur mondiale, un fait historique dont tout le monde a ne serait-ce qu’un vague souvenir. Une jolie expérience à mentionner dans la pléïade de livres qui paraissent au sujet de ces 20 ans de la chute du Mur et des régimes communistes.

Dialogue avec Brancusi… et Aphrodite

Pour conclure mon évocation de la très belle soirée poésie de samedi, voici les poèmes de Ion Pop, de Magda Carneci et de Ion Muresan ( le troisième dans un post séparé, pour cause de longueur à ne pas dépasser…).

Un poème tiré du volume La Découverte de l’oeil, de Ion Pop:

Brancusi a décidé

Comment cela est arrivé, je ne puis le savoir,
Brancusi m’est apparu et m’a dit
qu’il avait décidé d’intervenir
et de me ciseler.
Je te ferai comme Fondane, m’a-t-il dit –
il avait une crinière de cheveux flottants
sur son front trop ridé, mais moi,
je la lui ai effacée avec une gomme énorme –
il n’est resté de sa tête
qu’un ovale, l’Origine du Monde.
Je pense redessiner ta tête
et les yeux seront très vides, pour qu’on puisse y mettre
presque Tout. Et des mers, et des terres et des nuages.
D’autres hoses
ne sont pas nécessaires. Puis, il s’est retiré.

Attention, Ion Pop, prends garde,
ce qui t’arrive maintenant n’est que la préparation, que l’attente polie du Maître.
Nombre de choses te quittent, tombent sous un ciseau invisible
de nouvelles eaux te lavent du vieux sang,
les fruits déjà mûrs tombent des fleurs qui viennent d’éclore,
la feuille de maintenant , la pierre d’aujourd’hui s’effritent,
au-dessus de spasmes et d’angoisses la lumière
essaie d’envelopper des visages blancs.
Tout ce qui pue en toi tout ce qui se gonfle
sera parfum et marbre.
Retiens cela, Ion Pop, maintenant et toujours –
c’est un grand, inéspéré honneur
que Brancusi lui-même
ait décidé d’intervenir
et de te ciseler.

Traduit du roumain par Stefana et Ioan Pop – Curseu. Editions MEET Saint-Nazaire.

Un poème que Magda Carneci a tiré d’un recueil (si j’ai bien compris inédit) de poésie politique (j’aime beaucoup)

Les travaux d’Aphrodite

Le matin arrive en hurlant, le fouet de la lumière dressé
au-dessus de chaque couple   qui flotte dans les eaux blanches du lit,
millions de corps      noués dans l’amour
pourtant le désespor de la fin      prédestiné à l’éternelle journée de travail;
ils baignent dans la sueur froide de l’aube        corps contre corps
dans le grand corps du monde       prédestiné à l’éternelle journée de travail.

Il suinte toujours par-dessous les portes noires, de fer,
le sang qui vient des usines où l’on empaquette la souffrance
et dans de minces ruisseaux       il déferle dès le matin sur la ville
prédestinée à l’éternelle journée de travail.
Le cri des sirères est plus aigu     plus aigu    plus aigu
mais personne n’est encore réveillé.
Arrive de loin l’odeur douceâtre des abattoirs de chair à canon
de viande pensante prédestinée à l’éternelle journée de travail.
Les travaux d’Aphrodite, les travaux du corps contre le corps,
corps à corps        peinant à ciseler la forme encore balbutiante
d’un nouvel homme nouveau à venir
il se façonne maintenant dans chaque couple
cruellement raidi dans l’amour          avec le désepsoir de la fin.
Et lui, le nourrisson sacré et humide, le grand nourrisson salvateur
sa venue sera pourtant étrange, surprenante
comme l’est un verdict incompris, dans une lettre dangereuse,
jetée au bas de l’entrée, à côté du journal du matin,
comme l’est une petite boîte de conserve venue d’ailleurs, au nom alléchant
remplie de dynamite et d’apocalypse.

Elle nourrira à satiété     c’est sûr    elle transformera
toutes les bouches, tous les cerveaux, tous les corps
avidement noués dans l’amour   avec le désespoir de la fin:
ils baignent encore  les myriades d’hommes et de femmes
dans la sueur froide de l’aube, dans les eaux blanches du lit,
aveuglés par l’extase, l’horreur et la colère
prédestinés à l’éternelle journée de travail.
(1979)

Traduction : non communiqué…

Les poètes disent la vérité – Travaux en vert de Simona Popescu

Comme promis, je vous donne à lire ici les poèmes dits samedi dernier à la Maison de la poésie à Paris.
Je commence par Simona Popescu: ces textes sont tirés d’un formidable petit livre édité ce mois-ci par les éditions Phi de Luxembourg : Travaux en vert.
Simona Popescu explique, dans une courte préface, combien son travail est précis et concret, à mille lieues des pensums évanescents qui étouffent plus qu’ils ne nourrissent. Elle utilise la métaphore de la vigne, qu’il faut ébourgeonner, éclaircir, écimer, rogner, effeuiller… Toutes opérations culturales d’autant plus nécessaires que la vigne (le public étouffé, lassé, éloigné de la poésie par de fausses notions) est plus sauvage.
En ce qui la concerne, son vignoble la mène dans les travées de la faculté de Lettres où elle enseigne, à Bucarest. Son « plaidoyer pour la poésie » (sous titre de Travaux en vert) n’a donc rien de pleurnichard: c’est tonique, écrit parfois en plusieurs langues, taggué d’impressions pop, bercé de références musicales… Bonne lecture!