Comme des lèvres

La suite de mes notes…

La question du mot « labiile » (prononcer en détachant bien les deux « i », « labi-ile »). Ce mot est le pluriel défini du mot « labie », qui  veut aussi bien dire « corolles » que « lèvres » en tant que parties de la vulve… 

Il me semble que dans le passage ci-dessous, au cœur de ce chapitre 13 consacré à Caty, marqué par un érotisme croissant mais très contenu,  l’auteur a forcément choisi la seconde acception :

« Toutes voudraient devenir comme elle, avoir une villa à Cotroceni et un mari imposant, avec une position au ministère des affaires étrangères, et un enfant génial, et, dans leurs immenses armoires encastrées dans les murs, des tonnes de robes évanescentes, parfumées, gaufrées, soyeuses, glissantes, transparentes, froncées comme les œillets et comme des lèvres. »

Je crois que je me pose la question parce que le terme de corolle est très beau et qu’il serait tentant de l’utiliser. Mais les « lèvres » sont plus énigmatiques. L’esprit du lecteur peut choisir entre le rose baiser crépu et les luxuriantes parties intimes… Je suis pour la liberté du lecteur.

Je me demande brièvement si la version suivante, plus proche de l’original -au plan de la syntaxe- serait valable:

« Toutes voudraient devenir comme elle, avoir une villa à Cotroceni et un mari imposant, avec une position au ministère des affaires étrangères, et un enfant génial, et des tonnes évanescentes, parfumées, gaufrées, soyeuses, glissantes, transparentes, froncées comme les œillets et comme des lèvres, de robes, dans leurs immenses armoires encastrées dans les murs. »

Je n’hésite que très peu de temps, juste assez pour me donner l’occasion de noter l’hésitation, pour qu’elle ne se perde pas dans les nuées des phrases effacées à jamais.

Je note aussi que la lèvre, en tant que partie charnue marquant le contour de la bouche, se dit en roumain « buza ». Les dictionnaires étymologiques roumains ne fournissent pas de manière certaine et unanime la source de ce mot… Pour compliquer la chose (mais est-ce bien compliqué?), le locuteur roumain peut bien, à la rigueur, employer « buza » pour les deux types de lèvres… Mais pas « labie », réservé à l’usage qu’en fait Mircea Cărtărescu dans cette phrase évocatrice…

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Tiens! le dictionnaire automatique de word ne connaît pas « pépiante ». Pourtant, ce mot 

évocateur est utilisé par Colette, par Maurice Druon et par d’autres auteurs, alors bien entendu, je l’utilise. Ce qui fait un peu peur, finalement, c’est que le correcteur automatique prenne tellement d’importance qu’on en vienne à douter de certaines choses. Ici, il m’a conduit à me vérifier. Je connais des gens qui, eux, désactivent le correcteur.

13 mars. Mardi

Quelques jours passés à faire d’autres choses. Et le salon du livre qui arrive avec quelques obligations très agréables…

p179, « Tot ce poartă e „de la pachet“, sunt mărci de care oamenii au auzit pe la noi cum se-aude de Graal şi de năframa Veronicăi. » Ce serait dommage de traduire seulement par « tout ce qu’elle porte vient de l’étranger ». « …de la pachet » signifie qu’on lui a envoyé ces vêtements par la poste. Non pas qu’elle a commandé à l’étranger, car ce n’était pas possible. « …de la pachet« , c’étaient les cadeaux faits par des amis ou des parents en Occident, qui éprouvaient un peu de pitié pour ceux de leur famille qui étaient restés coincés derrière le rideau de fer; ça pouvait être aussi de « l’aide humanitaire », provenant de divers canaux de soutien généralement souterrains, cachés. Car bien entendu ils étaient encore impensables, les jumelages qui ont fleuri après 1989. Il y a eu dans la fin des années 1980 l’extraordinaire idée de l’adoption, par des villes et villages français (ce fut le début du superbe élan de l’association Opération Villages Roumains), de villages victimes de la « systématisation », autrement dit, de la destruction, et par ce biais-là aussi, les Roumains pouvaient, parfois, recevoir quelque chose « de la pachet« … Notre Caty, bien lotie socialement, se fait sans doute envoyer ses fameuses petites culottes par des moyens moins dissimulés… 

Je choisirai donc de conserver l’expression entre guillemets. Le « reçu de l’étranger » doit être reçu tel quel par le lecteur, pas la peine d’expliquer. C’est ici que d’autres vantaux s’entrouvrent sur le texte…. 

« Tout ce qu’elle porte « est reçu de l’étranger », ce sont des marques dont les gens ont entendu parler comme du saint Graal ou du voile de Véronique. »

14 mars

Je tombe ce matin sur de nombreux petits pièges anodins, comme la tristesse de n’avoir rien d’autre que le mot estival pour « văratice » qui est si évocateur, me semble-t-il… Je découvre le mot « pembé », qui est rose, mais dans une langue surannée… Incarnat me plaît bien…. J’ai aussi le nez de Caty, qui a le nez « bonţ« , c’est-à-dire, si l’on veut, camus, mais ce n’est pas du tout flatteur, il évoque la mort, la Camuse, la Camarde, ou Socrate… J’hésite à l’utiliser ici. Je pourrais écrire simplement « court »… « épaté » serait très étrange également, et faux, au bout du compte… Je choisis finalement, après pas mal de réflexion à ce sujet, « le petit nez retroussé » qui complète si bien le portrait en action de ces pages 173-175… 

Page 179 superbe passage qui est selon moi un vrai plan de cinéma :  » Câte un catalog Neckermann face ocolul unui cartier întreg, e împrumutat pentru câte-o dupa-amiază de vreo gospodină care-şi ia o pauză de la oalele de pe foc, îşi face o cafea, îşi aprinde un BT şi, cu catalogul în braţe, visează. « 

J’adore cette phrase. C’est vraiment une scène de cinéma. Dans mon imaginaire, elle doit résonner avec quelque chose de très ancien. Avec la vision d’une telle fenêtre entrebâillée un matin de janvier. Avec des exemplaires d’autres revues. C’est un travelling-avant. Vous la voyez, cette micro-cuisine dans l’immensité d’un immeuble communiste, cette cuisine dans laquelle notre regard pénètre par une fenêtre à double châssis en bois, entrouverte? Comme on y cuisine, un peu de buée s’est invitée entre les deux épaisseurs de carreaux. La femme en tenue « de scandal » (ah, comme je l’aime ce terrible faux-ami roumain qui assimile le désordre visuel du vêtement, lequel peut d’ailleurs n’être que relâchement, au désordre auditif du bruit que suppose le mot français « scandale »!) « se ménage une pause entre les faitouts posés sur le feu, se fait un café, s’allume une BT et […], le catalogue sur les genoux, se prend à rêver. » Nous, on la voit de face à travers la vitre légèrement embuée, la tête penchée sur le catalogue, et l’on perçoit l’épaisseur de son rêve.  

…à suivre, demain, même heure

 

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