Séquence divan:
Le plus délicieux cauchemar du traducteur?
Hum… peut-être l’imagination échevelée des langues vernaculaires, quand il s’agit de donner un nom aux plantes et aux fleurs du cru…
Attention, j’ai dit cauchemar, mais surtout, « délicieux »… Je me régale à plancher sur les mots qui font obstacle.
Imaginez mon air perplexe lorsqu’il m’a fallu trouver, mais surtout vérifier ( bonne maladie journalistique héritée de mon ancienne vie) quelle plante se cachait derrière le joli petit nom de « cul-de-poule » ou « fleur-de-maïs« …
J’ai rapidement trouvé qu’il s’agissait du pissenlit, en roumain papadia, en retrouvant le nom latin de ce cauchemar des jardins non bio.
Et là, j’ai trouvé que les anglais sont descriptifs et surtout, qu’ils nous ont piqué les mots du pissenlit qu’on appelle aussi « dent-de-lion« : chez eux, c’est « dentalion« , comme en portugais, par exemple dente-de-leão ou en allemand Löwenzahn…
Mais alors, pourquoi pas de « dent-de-lion » en roumain?
C’est vraisemblablement par le grec… παπαδιά qui signifie « épouse de prêtre orthodoxe ». Cela remonterait très loin, à l’époque où, pour les membres du petit clergé, très pauvres, le pissenlit était une plante de choix, dont ils faisaient de la soupe. Mais il y a peut-être une autre explication que j’ignore.
Juste, pour finir, quelque chose d’étrange: en turc, on retrouve « papadia » sous la forme de « papatya« , et là, il s’agit de camomille. Allez comprendre.
Nouvelles aventures lexicographiques
Les voies du dictionnaire sont impénétrables, je vous le dis!
Je cherchais la bonne orthographe de cette danse hongroise, la csárdás que l’on prononce « tchardach« … Sur mon clavier, je tape à toute vitesse un semblant de « tchardach » et que me suggère mon correcteur automatique? Le mot « tcharchaf« …
Consternation, vérification.
Pourquoi autant de surprise? C’est que « tcharchaf » est la prononciation phonétique du mot roumain « cearsaf » qui veut dire « drap ». Tiens, les Roumains ont réussi le tour de force de faire passer un mot aussi commun au français??? Alors qu’il serait temps que d’autres mots roumains (et parmi eux de très jolis mots) trouvent leur place dans le Robert, vu qu’aucun mot français ne correspond vraiment à ce qu’ils décrivent?
Je soulève donc mon Robert. Et que dit ce gentil pépère, sur ce mot manifestement passé au français? « Voile souvent noir avec lequel les femmes turques se cachaient le visage ».
Interloquée, je passe au dico des synonymes roumains.
Et là, j’acquiesce une fois de plus : on en apprend effectivement chaque jour que Dieu fait!
Le mot « cearsaf » (vous avez retenu, ça se dit « tcharchaf« ) vient de la langue turque, c’est bien sûr la « pièce de literie, confectionnée dans de la toile et que l’on pose sur le matelas (…) », merci le dico, mais aussi, dans une acception vieillie (vx) – et ça je ne le savais pas-, une « Toile de turban, un châle. » Ce que ne dit pas ma batterie de dictionnaires, c’est comment on en est passé d’un châle à un drap… Je laisse cela à votre réflexion.
« Le quotidien communiste, par Aurora Liiceanu
Extrait de La vie quotidienne en Roumanie sous le communisme
Sous la direction d’Adrian Neculau, préface de Serge Moscovici
Editions L’Harmattan, 2008.
Page 66 de l’ouvrage, Aurora Liiceanu poursuit son étude des comportements en période totalitaire et notamment ceux liés à la pénurie des biens de consommation:
« Une bonne étude de la composition des files d’attente conduisait à de meilleures chances d’obtention des produits d’alimentation. Les queues étaient formées de femmes, d’hommes, et d’enfants. Les années ‘80 ont élevé au grade d’accessoires obligatoires le cabas et le filet à commissions, où que l’on se rende. Et si l’on avait de la chance en route? Ce fut une période quand, entre hommes et femmes naquit une solidarité tragique, une sorte d’abandon de la tradition patriarcale qui déléguait aux femmes le souci de l’approvisionnement de la famille. Cette tâche ne revenait plus seulement aux femmes, parce que la situation était devenue dramatique.
Les loyautés inter sexuelles s’exprimaient dans l’aide réciproque dans le cadre d’une famille mais aussi au sein du réseau amical et de la famille élargie.
Tout cela n’était compréhensible que par ceux qui vivaient à l’Est. Je me souviens avoir lu dans une revue polonaise l’histoire d’un étranger qui avait été invité dans une famille lors de l’anniversaire du chef de famille. Tout semblait aller honorablement sinon très bien. Des lampes bien placées éclairaient un living room où la famille et les amis fêtaient l’anniversaire du père dont les enfants étaient à leur tour devenus adultes. On avait servi des hors d’oeuvre, ensuite des plats bien choisis, et puis du café, du cognac des fruits et des gâteaux. Du point de vue logistique, c’était parfait. Les hommes et les femmes bavardaient détendus, en fumant des cigarettes américaines et en buvant leurs cafés. Les hôtes arboraient un air satisfait, et même triomphant. Le récit était complété par la vision des coulisses. La fête avait été préparée avec beaucoup de soin, dans un esprit de coopération. Chacun avait assumé une partie des responsabilités et les chances d’obtenir tel ou tel met avaient étaient longuement pesées. La mère s’était occupée de la viande. Elle avait une amie, une voisine vendeuse dans une épicerie qui lui avait mis de côté ce dont elle avait besoin. Pour les fromages, une des filles avait compté sur le papa gestionnaire de magasin d’une des élèves de sa classe. Enfin, les boissons avaient été obtenues auprès d’autres parents. Le café, pièce maîtresse, avait été confié à une des filles qui connaissait quelqu’un dans un shop, ces magasins faits pour les étrangers pouvant payer en devises et où l’on trouvait des alcools, du café, du chocolat. Lors de cette fête, non seulement on pouvait boire du vrai café, mais on pouvait, en plus, choisir entre le café et le cappuccino ou le Nescafé soluble. Il y avait aussi de la crème fouettée, des bonbons de chocolat fin et même des bananes, les célèbres fruits qui ont rendu l’Est complètement fou. On se souvient des Allemands qui se sont rués dessus juste après la chute du Mur de Berlin. C’est étrange comme les gens de l’Est en venaient à se ressembler. L’Est adorait les Kent, le nescafé, le chocolat Suchard et les bananes. La conclusion était la suivante : derrière un événement qui semblait normal se trouvait toute une phénoménologie affective compliquée – des soucis, des espoirs, des joies– et un système de relations dépassant les liens du sang, du sexe, ou les autres variables qui séparent les hommes. On trouvait aussi bien la compréhension que la compassion parce que chacun avait dans son répertoire d’expérience le souvenir de tels obstacles dont chacun savait qu’il ne pourrait les dépasser qu’en appelant à une solidarité qui, dans le monde occidental, ne pouvait exister. Toute la scène de cette soirée pouvait faire dire à un étranger : «Ces gens ne vivent pas mal du tout!» C’était une victoire, c’était quelque chose de positif, une victoire remportée après de multiples sacrifices compliqués et par une efficacité parfaite qui donnait à toute l’action une note solennelle, un peu comme une épopée. Tout cela signifiait transcender le biologique. Une telle fête avait valeur de communication. Elle exprimait ainsi bien la loyauté familiale et amicale que l’ampleur des relations sociales dont on disposait pour se tirer d’une situation difficile. Il pouvait se considérer débrouillard, celui qui connaissait la valeur du pacte avec ceux qui se trouvaient à proximité du pouvoir, avec ceux capables d’obtenir facilement ce que la majorité des gens obtenait au prix de grands efforts.
Le communisme a donné un sens tout particulier à l’idée de réussite sociale. Tout ce qui était interdit ou difficile à obtenir devenait critère de réussite. Un emploi à la cantine, dans un restaurant ou dans un magasin d’alimentation ou bien à proximité d’un haut personnage éveillait l’envie et l’admiration. Quand quelqu’un marchait dans la rue portant un sac transparent dans lequel on voyait des oranges, des bananes, du salami ou n’importe quoi d’autre à manger, on ne pouvait s’empêcher de penser : où est–ce qu’il les a trouvés ?
Il y avait une blague : un chauffeur de taxi ramène un homme ivre chez lui. Sa femme paye la course et laisse un pourboire qui ne satisfait pas le chauffeur. Il adresse des reproches à la femme en disant qu’il s’attendait à quelque chose de mieux de la part d’un gérant de magasin. Amusée et triste à la fois, l’épouse réplique:
– Mais pas du tout! Mon mari est ingénieur. C’est quand il boit, qu’il se prend pour un gérant !
Voilà donc ce que rêvait d’être ce pauvre ingénieur : gérant de magasin, pour jouir de son pouvoir et de son prestige contextuel. »
16 février 1989 (suite)
Il y a vérité et vérité…
L’article qui suit, émis par l’Agence France Presse le 16 février 1989, est exemplaire : tout en étant très factuels, ses auteurs nous font comprendre en une phrase (que j’ai soulignée en rouge) exactement l’inverse de ce qu’affirme le diplomate interrogé. Si ce n’était pour obtenir une réaction défensive, pourquoi le journaliste aurait-il posé la question des restrictions économiques? On imagine le diplomate sur la défensive, l’ensemble des correspondants de presse présents commençant à composer leur article…
Pour mettre en perspective cette dépêche et l’affirmation ahurissante du représentant du pouvoir communiste de l’époque, je vous propose un extrait du livre d’Adrian Neculau dont j’ai déjà parlé ici: La vie quotidienne en Roumanie sous le communisme . Il s’agit de la contribution d’Aurora Liiceanu, chercheur à l’Institut de Philosophie et Psychologie de l’Académie roumaine, à lire dans mes Pages, ici :« Le quotidien communiste » par Aurora Liiceanu
« VIENNE 16 fev – La Roumanie aura achevé le remboursement de la totalité de sa dette exterieure d’ici la fin de l’année, a souligné l’ambassadeur roumain en Autriche, M. Trandafir Cocarla, au cours d’une conférence de presse jeudi à Vienne.
En 1980, la dette s’était élevée à 12,5 milliards de dollars. Fin 1988, la Roumanie avait remboursé environ 10 mds de dollars ainsi que 6 mds de dollars d’intérêts. Les 2 mds de dollars restant environ seront réglés cette année, a precisé le diplomate roumain.
Bucarest n’a pas l’intention de demander de nouveaux crédits et escompte financer ses achats à l’étranger grâce à un excédent dans sa balance des paiements.
Pour rembourser la dette, il a fallu faire des restrictions économiques qui n’étaient toutefois pas importantes au point » de perturber la vie sociale « , a affirmé M. Cocarla.
Le prochain plan quinquennal 1991-1995 en cours d’élaboration, qui sera soumis au prochain congrès du Parti communiste roumain (probablement à l’automne) prévoit notamment l’accroissement de l’industrie des biens de consommation, a-t-il ajouté.
Concernant les difficultés de l’approvisionnement énergétique, l’ambassadeur a annoncé que la centrale nucléaire, construite actuellement avec le Canada sur le Danube à Cernavoda, près de Constanta (ouest de la Roumanie), devrait entrer en service fin 1989 /début 1990. »
Zoli, un parfum inoubliable

Je viens de terminer ce roman.
Je sais, j’en ai un autre de Mc Cann à lire dans le cadre du Challenge Lire autour du monde… Et puis un autre encore à lire pour le prochain Café Bouquins…
Mais voilà.
Ce roman superbe fait partie des lectures qui demeurent dans un coin de l’âme.
Comme une écharde de feu que l’on voudrait ne jamais rejeter.
Comme une écharpe de peu qui chuchoterait un étrange parfum.

