En résidence de traduction – 6 – Bucarest

Parfois, ce sont de petites choses qui vous font remonter à une phrase, une intrigue. Là, ce sont des pavés en bois. Oui, des pavés de rue, mais en bois, comme sur la photo que j’ai prise. Ici, le parfum d’une boulangerie et la couleur dorée de bretzels couverts de sésame. C’est une boutique de tailleur, un déferlement de soies vives dans une vitrine, les arabesques au fond d’un atelier de lutherie. C’est un nom, comme celui de la très ancienne église de Colţea ou tout simplement l’imagination, quand le coeur vous entraîne et que la ritournelle de la « cité des coeurs légers » ne vous lâche plus. La « cité P1120532des coeurs légers », sous la plume de Doïna Ruşti, c’est Bucarest fin 18e, la ville de Bucur le joyeux. On y crée des parfums, on y danse. La réputation de ville des plaisirs et du luxe arrive aux oreilles de Ioanis Milikopu, qui vit encore chez ses parents à Salonique. Le jeune garçon, qui veut coudre les plus beaux tissus du monde entame alors un voyage hasardeux jusqu’à Bucarest…

Je marche dans Bucarest et les phrases du Manuscrit phanariote m’accompagnent. Je vous livre un secret? Je pense que ce roman sera une de mes prochaines traductions, quand j’aurai fini
le livre de Savatie Bastovoi sur lequel je travaille en ce moment.

Le début du livre sonne comme ça (à vous de me dire si cela vous donne envie de connaître la suite) :

Prologue

« Il ne faut pas chercher le commencement d’un livre à sa première page. Le Manuscrit phanariote ne fait pas exception. Notre histoire a germé dans la bibliothèque du Sérail. C’est là que le sultan Selim découvrit un jour deux pages d’une partition rédigée d’une main nerveuse, qui donnait au dessin de chaque note de musique l’aspect de pattes de mouches noyées dans le café.P1120656

Selim déchiffra la mélodie à voix haute. C’était quelque chose de gai. Un tourbillon effréné de quelques notes qui se déployaient en se répétant et on sentait combien d’âmes s’étaient confiées dans ce chant. Il palpa le papier en se désintéressant de la signature minuscule. La même main avait rédigé les paroles, juste sous les notes, dans une langue savante qui rappelait à Selim les leçons de son premier précepteur, qui était tout rond, comme une perle. Ces trois strophes célébraient une cité de tous les bonheurs.

La chanson lui rentra dans la tête et la journée n’était pas finie que tout le palais la connaissait déjà ; elle se répandit dans les rues et dans les tavernes – parce qu’elle sortait de la bouche du grand Selim, bien évidemment, mais aussi parce qu’elle était entraînante et qu’elle voP1120533us faisait battre le cœur plus vite. Les paroles évoquaient une ville qui exhalait le tilleul. Entre ses murs, toute souffrance s’évanouissait, elle était comme effacée du Livre de la Destinée – ou de ses innombrables copies.

Cette cité des cœurs légers n’était autre que Bucarest.

Puis, des rumeurs commencèrent à circuler, alimentées par les Grecs du quartier du Phanar, des gens qui parlaient comme s’ils avaient un cheveu sur la langue. Ils étaient les seuls à connaître les contrées au-delà du Danube, là où se trouvait la ville de la chanson. Grâce à eux, on savait qu’en traversant le pont qui se trouvait à l’entrée de cette cité lointaine, tout visiteur perdait l’envie de revenir sur son propre  passé. Dans les rues en pavés de chêne tournoyaient les vapeurs qui s’élevaient de récipients argentés où frémissaient en continu les élixirs, les parfums et les onguents : la ville ne vivait ni du travail de la terre, ni de ses nombreux commerP1120644ces, mais de ces fragrances toujours renouvelées, de ce souffle tiède qui vous envahissait tous les pores de la peau en vous effaçant la mémoire, si vous étiez nouveau venu. Alors vous n’aviez plus qu’une ambition, un seul destin, celui de devenir un émir aux yeux de saphir, un nabab menant grand équipage et recevant en son palais, ou alors un gouverneur, un colonel ou encore, et ce serait tout aussi merveilleux, un simple gratte-papier attaché à la suite princière…

D’autres personnes racontaient l’histoire d’hommes qui déambulaient dans les rues, désorientés, ivres d’amour, repus de toutes les bonnes choses auxquelles ils avaient rêvé ; ils étaient torturés par les désirs qui rongeaient la partie la plus fragile de leur chair mais ils forçaient leur corps à jouir des douleurs de cette passion et du poison d’un soupir.

Mais quelle que soit la nature de leurs changements de vie, tous tombaient dans l’euphorie.  Aucun tourment, aucune tristesse ne résistaient à Bucarest, et c’était le sens même du nom de cette ville joyeuse, un nom qui tintinnabulait aussi gaiement que des clochettes de traîneaux dans les plaines enneigées.

Alors, les Grecs du Phanar exhumèrent tout l’or qu’ils avaient caché dans les caves et dans les fondations de leurs maisons pour convaincre le sultan de leur confier le trône de Bucarest – et ils se contenteraient de très courtes périodes, pourvu qu’ils l’obtiennent. La notoriété de Bucarest fit le tour de l’Empire Ottoman et plus personne n’ignorait que c’était la ville où les rêves se réalisaient. Dans les cafés d’Istanbul, le commerce de luxe se développa, car les commerçants les plus stylés cédaient leur marchandise au plus offrant, et les enchères s’envolaient sur le lévrier de Moldavie, l’épervier de Bucarest et les enfants valaques. »

Extrait de Le Manuscrit phanariote, Doïna Ruşti, éditions Polirom.

 

En résidence de traduction – 5 – Bucarest

Quand vous habitez quelque part pendant très longtemps, vous prenez les habitudes des gens qui vous entourent. Et il est bien connu qu’on préfère visiter des villes et des monuments lointains alors qu’on aurait de quoi s’émerveiller en traversant la rue. Ou presque. C’est ce qui m’est arrivé à Bucarest. J’y ai vécu et travaillé pendant presque dix ans et j’ai un peu honte de reconnaître que je n’avais pas connaissance de l’église de Bucur le Berger. Je me rends compte aussi que nombre d’amis roumains ne la connaissent pas non plus.

Les quais de la rivière Dâmbovița sont devenus avec le temps une sorte d’autoroute urbaine au lieu d’être un lieu de promenade et de découverte. En allant vers l’est de la capitale, on risque bien de passer sans la voir, cette minuscule église blanche qui surplombe les eaux calmes. Les barres d’immeubles construits dans les années 80 s’interrompent à cet endroit et dans l’interstice, l’église a résisté.

La légende, appuyée par certains chercheurs dit qu’elle est la plus ancienne église de la ville et qu’elle a donné son nom à la capitale roumaine. Plus exactement, c’est un berger du 15e siècle, de son prénom Bucur, qui aurait fondé ce premier lieu de culte sur un talus. Délaissant ses moutons, il avait élevé un sanctuaire qui fut, au fil des siècles, remanié, consolidé, rénové et qui offre aujourd’hui une expérience pleine de douceur et de tendresse à quiconque gravit les quelques marches menant à son entrée.

Une très jolie muraille d’enceinte comprend un clocher et au-dessus de l’entrée, une mosaïque contemporaine représence les saints protecteurs du lieu, Athanase et Cyrille, patriarches d’Alexandrie. Le minuscule jardin est luxuriant et entretenu. Les murs de l’église sont couverts d’icônes de différentes manières et époques. J’ai beaucoup aimé l’originalité de l’une d’elles, peinte sur verre par un artiste méconnu et parfaite illustration de la pieuse inventivité des artistes naïfs. « Je suis le cep et vous êtes mes sarments »: les paroles de l’apôtre Jean trouvent ici une émouvante représentation.

 

 

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En résidence de traduction – 4 – Bucarest

Journée de pélerinage littéraire dans la capitale roumaine. Pendant que je traduisais le roman Hôtel Universal, de Simona Sora, je me promettais d’aller un jour à la recherche de ce bâtiment mystérieux. Dans ce roman à la structure impeccable, dont les titres des chapitres reprennent ceux des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, l’ancienne auberge est devenue un bordel socialiste avant d’être transformée en résidence universitaire. Vous vous demandez ce que viennent faire ici les Exercices spirituels? L’héroïne, Maia, cherche un sens à sa vie. Or, tout est labyrinthe dans ses expériences de jeunesse : les dessins qu’elle a dans le dos, les récits que sa grand-mère lui fait de sa propre ailleule créatrice de confitures de roses et de remèdes bulgares, le destin de l’aieul célèbre, le chocolatier Capsa, voyageur dans une Crimée déjà en guerre, celle du 19e… Maia s’applique à démêler tout ça.

Voici comment elle y arrive pour la première fois :

« Maia éprouvait avec la force de l’évidence la certitude d’être revenue chez elle. Elle n’analysait rien, elle savait. Elle n’avait jamais habité à Bucarest, elle ne connaissait pas du tout le vieux centre avec ses ruelles nauséabondes et tortueuses, et elle n’avait jamais vu, pas même au cinéma, un lieu d’aussi intense promiscuité que l’hôtel Universal de la rue Gabroveni. Et pourtant, quand elle posa pour la première fois la main sur la barre de la porte vitrée de l’entrée principale et quand elle franchit le perron de marbre rouge, large et incrusté de pierres blanches qui formaient les lettres HU, elle sentit que les années d’échecs, d’humiliations, de peur et de colère rentrée qui pesaient sur son thymus allaient enfin se dissoudre.

Elle entra dans le hall enfumé. À côté de l’administration du nouveau foyer, le bar de l’ancien hôtel fonctionnait encore. Rien n’a changé, se dit-elle. »

J’y suis arrivée moi aussi. Mais tout a changé. L’hôtel se trouve dans la rue Gabroveni, il n’a pas bougé. Les petites rues sinueuses de ce quartier de Bucarest sont aujourd’hui un point d’attraction pour tous ceux qui recherchent une belle terrasse bien confortable, où le wifi est à disposition et le café, presque toujours délicieux. Plus rien à voir avec l’impression désastreuse que Maia éprouve dans le roman. L’hôtel est fermé. Un café branché occupe le rez de chaussée. Je trouve le perron en marbre rouge en poussant deux fauteuils en rotin. La porte est cadenassée. En levant les yeux, j’aperçois l’enseigne vintage, verticale, où chaque lettre dans un pavé blanc devait, peut-être, s’illuminer à la nuit tombée. Cette vue de l’enseigne de l’hôtel a été utilisée par l’éditeur roumain pour la couverture de la version originale du livre. La couverture du livre en français mettra en valeur l’histoire capiteuse et sensuelle de la confection des confitures de roses que Maia écoutait, enfant, et qu’elle reraconte dans ce livre en forme de recherche de soi. 

Je ne suis pas déçue du déplacement. La force romanesque de Simona Sora emporte sur son passage tous les oripeaux de la réalité. Restent la beauté de l’évocation et l’histoire magnifiée.

Et si je prolongeais cette promenade littéraire par quelques photos de Bucarest? A suivre, dans les jours qui viennent.

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Un peu de tourisme pour changer

Je voulais voir cette curiosité géologique depuis des années. Grâce à Smaranda Enica qui m’a montré le chemin, j’ai remonté la vallée du Buzau. Paysage très méridionnal, jolis villages isolés, routes sportives. Et puis on découvre les « volcans » qui éructent de la boue au sommet d’une colline où les paysans sont en train de couper les foins. Surprise garantie. Dégradés de gris, du plus métallique au gris bleuté des mares bouillonantes en passant par toutes les tonalités du beige – mais surtout des couleurs froides, pas des ocres chauds. Dans cette région, on exploite le pétrole et le gaz. Des failles du terrain s’échappent des gaz (ça sent un peu le bitume ici ) qui entrainent des boues plus ou moins liquides jusqu’à la surface. Avec le temps se forment des mares ou des cônes de différentes tailles. Leur activité est plus ou moins grande selon la saison. Ce que j’ai vu, ce sont des jets de boue et des bulles. Et des ruissellements de terres liquides. Je vous laisse admirer les photos.
Une mention pour le site d’étape qui se trouve au pied des volcans de boue : on vous y accueille avec une petite branches de mures, et on vous propose d’allumer un feu de bois pour griller quelques saucisses de Plescoi (une appellation protégée). Après la visite en plein soleil, on apprécie l’ombre et la brise. Une belle visite. Un lieu que je recommande. J’ai d’ailleurs vu des campeurs aux alentours. Et nous avons croisé sur la route une colonne très sympatique de ladas de toutes les couleurs qui tiraient des caravanes minuscules ornées de fanions. De toute évidence, on n’est pas seuls à apprécier l’endroit…

En résidence de traduction – 3 – Galati

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Sous la treille.

Le bureau de la traductrice a bien changé en quelques jours! Adieu la fraicheur des verts sapins, bonjour les 35° sous la vigne! Je retrouve la treille à Galati et je repense à juillet 2013. Danube(s) Promenade sur la rive droite (cliquez sur le lien) inaugurait une petite série de 15 instantanés d’une promenade subjective. Le fleuve immuable me tend toujours les bras. Je rêve de prendre le bac et de retourner sur la rive droite pour aller à travers les montagnes trouver des villages pleins d’acacias, des lacs secrets, des bars écrasés de chaleur, des rives aux noms d’ailleurs : Babadag, Jurilovca, Enisala…

Mais pour l’instant, il faut aider le texte à trouver sa nouvelle peau. Ecrire, lire, revenir à la traduction. Lire encore. Faire quelques photos du monde qui passe ou qui reste. Pour s’ancrer soi-même dans ce qu’on regarde. Et marcher.

Je suis retournée dans la librairie Humanitas de Galati, dans la même rue que l’Université. La ville est presque déserte à cet endroit. La banderolle « Admissions » flotte mollement au fronton de l’établissement: les étudiants connaissent désormais le résultat de leur examen d’entrée en fac et sont fixés sur leur sort.

Je trouve tout de même du monde dans la librairie climatisée. Cela sent bon le thé et les bougies parfumées, ces adjuvants de vente qui semblent incontournables. J’inspecte le présentoir à la recherche de cartes postales, j’en trouve deux seulement qui présentent la Roumanie dans son ensemble, mais aucune avec la grande ville aux trois frontières dans ce grand virage du Danube avant la mer. Je vois soudain des petits sachets contenant des « cartes postales » puzzle, je plonge la main : Arc de triomphe, Châteaux de la Loire, Notre Dame de Paris! Comme je n’ai aucunement envie d’envoyer de Galati une carte postale qui ferait croire à une virée parisienne, je m’occupe enfin de l’objet de ma recherche :

ROBERTO BOLANO

 Je n’ai pas la patience de rentrer en France pour le lire en français, alors je le commence en roumain.P1120352 - Edited J’ai acheté Les détectives sauvages, traduit de l’espagnol en roumain par Dan Munteanu Colan (éditions Corint). Je laisse 2666 pour mon retour. Et pourtant, quelle énorme curiosité me dévore!  Première phrase des Détectives : « J’ai été cordialement invité à rejoindre le réalisme viscéral« . Dernière phrase sous un rectangle en pointillés : « Qu’il y a-t-il derrière la fenêtre« ?  Je sens que les trois millions de chambres et de corridors à parcourir avant d’arriver à cette ouverture finale ne me laisseront pas indifférente!

Pendant les quelques jours passés en Bucovine, l’écrivain sud-américain a alimenté nombre de conversations entre Doina Jela et moi. Et je ne sais pas pourquoi, dès qu’on parle de littérature sud-américaine on évoque aussi la littérature russe. Deux grandes cousines qui ont en commun les gènes de la puissance narrative et de l’imagination, deux armes redoutablement efficaces pour délivrer du témoignage XXL.

A ce propos, je dois dire qu’en déposant ma candidature pour une résidence de traducteurs auprès du Musée de la littérature de Iasi je ne m’attendais pas à une si belle expérience. Grâce à un partenariat de cette institution avec des personnes privées, j’ai eu la grande chance d’avoir pour hôtesse l’écrivain Doina Jela: nos journées consacrées à la lecture ou à l’écriture chacune de son côté avaient aussi quelque chose d’un séminaire ou d’un cénacle plein de surprises quand on se retrouvait autour du repas ou pour une longue promenade. Quel plus bel exemple de partage et d’ouverture culturelle que cet échange à l’ombre des sapins?

 

En résidence de traduction – 2 – Bucovine

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Le nouveau roman de Savatie Bastovoi, les épreuves de l’Hôtel Universal de Simona Sora, La Medeleni, un livre pour enfants, dans le cadre de la résidence offerte par le Musée de la littérature de Iasi…

Du travail pour l’été… De quoi nourrir le programme de ma résidence, voici ce que montre cette photo. Ce qu’elle ne montre pas, ce sont les belles conversations que nous avons chaque jour. Je vis chez un écrivain, une romancière. Et de quoi parlons-nous sinon de livres, d’écriture, d’engagement, et d’art du vivre-fort à l’écrit? Roberto Bolaño nous occupe particulièrement. Je me rends compte que je dois le lire, à présent. Les détectives sauvages est un livre qui vous subjugue, me dit mon hôtesse, Jela Despois, plus connue sous son nom de plume Doina Jela. La vie vous offre de ces raccourcis… Je me souviens très bien de son livre Telejurnalul de noapte. Mais ce recueil de chroniques n’est rien à côté du travail monumental autour de la mémoire du communisme et, surtout, de l’époque des tortionnaires. Il faut avoir le coeur bien accroché et l’âme bien trempée pour recueillir le témoignage d’un homme qui a torturé et tué des dizaines de prisonniers politiques, ce qu’elle a fait, entre autres, dans Drumul damascului – Le chemin de Damas, éditions Humanitas 1999.

Que je vous rassure, je ne passe pas la totalité de mes journées à travailler. Je laisse le texte travailler tout seul pendant que je m’oxygène en parcourant les montagnes alentour… à la recherche de champignons. Et c’est comme avec les hommes, il y en a des bons et d’autres qui sont un poison:

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Une petite girolle tapie dans la mousse. Elle a fini dans la casserole.

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Ce drôle de champignon, bien entendu qu’il est resté sous sa branche de sapin. Mais il est beau, on dirait une sorte de corail jaune.

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La fameuse amanite des manuels. Dangereuse autant que belle. Pas touchée. Juste admirée.

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Lui, je ne connais pas son nom. Mais quelle beauté! Il a vraiment la couleur de l’argent. Ou du mercure, tient. Il est resté au pied de son arbre.

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Les gens d’ici les appellent les « piquants » et ne les mangent pas. Ici, les gens ont le choix : entre les girolles, les bolets et les cèpes qu’ils ramassent par kilos entiers en défiant le danger que représentent les ours et les sangliers, pourquoi iraient-ils manger ces champignons-là?

 

En résidence de traduction – 1 – Bucovine

« Lieu pour se reposer et fumer ». J’ai souri et je me suis conformée. Enfin, reposée, parce que pas question de fumer… Le banc tourne le dos à la rivière, la Slatioara qui donne son nom au village, un lieu perdu dans les contreforts des Carpates. Je croise peu de gens…

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Ah si, il y a des enfants! Ils arpentent la route blanche sur de grands vélos ou font des barrages avec des galets dans le lit du torrent. Ou alors, ils cueillent des champignons. Ce soir, trois d’entre eux prenaient le frais devant une grande maison. A presque 100 ans d’écart, ils peuvent faire penser aux petits héros du livre dont je traduis un grand extrait dans le cadre de cette résidence offerte par le Musée national de la littérature de Iasi!  La Medeleni est un beau récit de l’enfance. Son auteur? Ionel Teodoreanu.

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La promenade quotidienne, dans ces alpages de l’Est carpatique, à la fin d’une grande journée de traduction, elle donne ça aussi :

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Et ça aussi :

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Un prix pour Le Marchand de premières phrases!

J’étais plongée dans la traduction d’un nouveau livre quand j’ai appris que Le marchand de premières phrases venait d’être primé par le Festival Littératures européennes de Cognac! Il reçoit le Prix Jean Monnet. Grande joie de voir un écrivain accéder à un prix littéraire grâce à mon travail,  grâce à ma traduction! Matei Visniec écrit son théâtre en français mais tous ses romans dans sa langue natale, le roumain. Je suis heureuse aussi que ce prix récompense la persévérance de Jacqueline Chambon, notre éditrice, qui depuis des années a publié des auteurs roumains et qui voit enfin un premier livre traduit de cette langue récompensé par un prix. Voir aussi l’article dans Actualitté.

Lisez ce qu’écrit le président du jury, Gérard de Cortanze :

« Dramaturge, poète, journaliste à RFI, Matei Visniec est aussi romancier. Si le jury Jean Monnet de littérature européenne a récompensé son roman, Le marchand de premières phrases, il a aussi voulu mettre en valeur une oeuvre tout entière tournée vers la défense des idées et du Savoir comme moyen pour l’homme et de s’élever et de lutter contre l’obscurantisme. Situé dans un monde désincarné, où l’informatique, les logiciels, les algorithmes, la dématérialisation ont remplacé l’écriture et celui qui la produit – l’écrivain -, Le marchand de premières phrases fait oeuvre salutaire. Lorsque le personnage inventé par Matei Visniec, Guy Courtois, propose aux écrivains en mal d’inspiration de choisir la première phrase de leur livre, puisque désormais ne compte que le commencement, il ne fait rien d’autre que de dénoncer l’absurdité du monde dans lequel il vit. Cette société imaginaire, qui n’est pas sans rappeler les univers élaborés par Orwell ou Borgès, est un peu la nôtre. Ecriture baroque, narration foisonnante, thématique puissante, érudition joyeuse, rires et larmes, lucidité et part nécessaire de romantisme, Matei Visniec met en scène la chute de l’homme et nous donne les armes pour l’enrayer. »

Ce livre, c’est l’oeuvre d’un auteur que j’aime, un auteur de grand talent, un humaniste et un homme de convictions, aussi.

Ce livre, pour lequel j’ai âprement plaidé, est sorti en janvier 2016.

Ce livre, c’est aussi une création. Comme une mère devant les premiers pas de son enfant, je tremble quand un livre part dans le monde : sera-t-il chahuté en public? Oublié dans un coin de la cour de récréation? Deviendra-t-il un adulte triomphant?

Ce livre, il est aujourd’hui primé. Je sais qu’il a déjà trouvé une belle place dans le coeur de nombreux lecteurs.

Je fais un cadeau aux lecteurs de ce blog : la très belle dédicace que Matei Visniec inscrivit sur l’exemplaire roumain de son roman, Negustorul de începuturi de roman: « Pour Laure Hinckel, qui protège la littérature roumaine de deux ailes, grandes et françaises ».

C’est moi qui le remercie de pouvoir les déployer largement.

 

dedicace visniec

 

 

 

Emission Marque Page au sujet du « Marchand de premières phrases » de Matei Visniec

Et pour compléter la vidéo du jour, voici ce qu’a écrit Margot Schütz, libraire chez Payot dans le canton de Sion (on voit qu’elle a aimé!):

« Lors du cocktail organisé par un éditeur pour les lauréats d’un concours littéraire, le narrateur rencontre un redoutable casse-pieds. Celui-ci se présente comme « marchand de premières phrases », sa fonction étant d’assurer le succès commercial du roman à venir, encore larvé dans l’imagination de l’écrivain, en lui délivrant cette fameuse première phrase, gage de réussite de tant d’œuvres majeures de la littérature mondiale ! Notre romancier en herbe, peinant à la rédaction simultanée des chefs-d’œuvre qui se bousculent en tempête créative sous son crâne, se voit donc harcelé par les courriers de ce camelot, expert à se faufiler dans les zones disponibles du cerveau d’un jeune littérateur. Cela vous fait penser à un phénomène contemporain ? Bingo ! Voici votre ticket pour un superbe moment de lecture avec Matéi Visniec, expert en théâtre de l’absurde, qui s’écarte ici avec bonheur de la scène pour laquelle il écrit en virtuose. Un « roman-kaléidoscope » érudit, kafkaïen et ironique sur notre époque narcissique ! »

Un joli caillou au bout de mon pied

diversionsJ’ai plein de trucs à faire. Vous savez, du genre qui ne sont qu’investissement et confiance dans l’avenir. Lire des livres roumains, tomber amoureuse d’un seul, le proposer, en parler, faire une fiche de lecture, hésiter, en prendre un autre, se dire que finalement oui le premier est le bon. Prendre des nouvelles d’un roman en cours d’écriture, là-bas, à 3000 km d’ici mais tout près de mon coeur. Relire un texte qui a pris la couleur transparente du verre, depuis le temps qu’on l’a laissé reposer. Et à côté de ça entretenir le réseau, ce feu qui éclaire la caverne et empêche de s’oublier tout seul. Parfois on éteint le feu et on aime bien se retrouver tranquille : on peut se le permettre quand les journées ne sont plus haletantes et hâchées, quand elles s’offrent dans leur plénitude. Alors on peut se consacrer à l’écriture, à l’étude, à la traduction.

Tout ça pour dire qu’entre toutes ces activités de confiance en l’avenir, je m’offre des petits moments de balade sur le net. Et je viens de trouver à mes pieds un joli caillou qui s’appelle Manoeuvres de diversion et que l’on trouve ici. Je vous laisse découvrir le fou de musique et de littérature qui propulse ses « Cartes postales du jour » sur un blog Hautetfort… C’est bien écrit, éclectique et riche. Le modèle de photo est aussi très intéressant. J’ai remarqué récemment plusieurs sites qui font preuve d’inventivité à ce sujet. Un livre posé entre deux fleurs, sur un escalier ou sur une couverture au crochet sur le blog d’Eva bouquine.

Yann Courtiau a rédigé le 10 février dernier une « Carte postale » sur un 33T russe et comment il est arrivé sur son bureau à Genève…. On a même droit à quelques paroles traduites de ce groupe d’électro-pop  :

Il passe son temps à lire
Ou à observer longuement le soleil
Les femmes ne l’intéressent pas
Il dessine sur le sable des cercles benzéniques.
Il veut apprendre à résoudre des problèmes
À répondre à la question « Être ou ne pas être »
Et, plongé dans ses calculs et ses schémas,
Il synthétise une manière de vivre
Le constructeur, le constructeur

Je vois tout à fait le lien qu’il a fait avec Le Marchand de premières phrases… « Il passe son temps à lire »…

Je cite Yann Courtiau: « …  il y est question d’une quête, celle de la première phrase, puis de celles des romans de Kafka, Camus, Thomas Mann et beaucoup d’autres encore ; il y est question aussi de souvenirs familiaux, de début d’un roman fantastique, d’une rencontre amoureuse dans une librairie en désordre, d’un logiciel d’écriture de romans et de bien d’autres histoires encore pour avoisiner la douzaine de récits sans rapport les uns avec les autres et qui s’entrechoquent au fil de ce livre qui est en définitive un éloge à la littérature dont le contenu jubilatoire est follement addictif. Bravo aux éditions Jacqueline Chambon de prendre le risque insensé de publier un tel livre – livre qui est comparable dans sa forme (pas forcément dans le fond, bien sûr) à des objets littéraires insolites comme l’ont été, pour ne citer que quelques noms et m’adonner ainsi à la facilité plaisante du « name dropping », Vies et opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne, Pétersbourg de Biély ou encoreUlysse de Joyce. En effet, ce labyrinthe littéraire qu’a fabriqué Matei Vișniec s’adresse aux bibliovores, qui, au contraire des amateurs de fastfood littéraire, aiment relever des défis en forme de courses d’obstacles, avec cette satisfaction stimulante qu’est la certitude que ce livre bien particulier s’inscrira en eux de façon définitive…« 

Il faut lire le reste de la chronique sur le site. Merci pour cette réconfortante diversion. Je retourne au travail…

Tradzibao, le site de Claire Darfeuille

Je viens d’ajouter un lien à ma liste de sites intéressants. Tradzibao, histoires de traduction publie en Une un article très intéressant intitulé « Le sur-titrage ou traduire le spectacle vivant ». Car c’est de la traduciton à part entière – mais c’est mal connu du grand public.  A lire absolument.

Et puis il faut parcourir ce site dans son ensemble. A noter que pour lire tous les articles plus anciens il faut se rendre sur l’ancienne version du site qui a d’abord existé comme blog : https://clairedarfeuille.wordpress.com/.

 

La nouvelle version :

tradzibao nouveau

L’ancienne version :

tradzibao

 

2016 commence par les premières phrases de Matei Visniec…

article sur le Visniec dans le Monde

« Vite, se rejouir. » Cela ferait-il une bonne première phrase de roman? Et surtout, serions-nous capable de maintenir cet état de réjouissance? Matei Visniec a écrit un livre sur l’homme contemporain notoirement incapable de lancer autre chose que des « commencements ». Facile, de lancer une révolution… Facile, de prendre des résolutions… Facile, facile. Et après?

Mais vite, lâcher dans l’éther d’internet cet article pour dire ma joie de voir paraître cette nouvelle traduction!

Astérix en anglais

Il y a parmi les lecteurs des personnes** très intéressées par le « mystère » de la traduction et qui, en tout cas, ont l’intuition du travail délicat, souvent jouissif et parfois accablant, que représente la traduction d’un livre. Un billet du blog de l’ATLF (l’association des traducteurs littéraire de France) publié le 29 novembre Read More

Le Grand Dépotoir, oeuvre écolo?

Récemment, j’ai trouvé sur le site Babelio un reproche (il y a aussi des avis très positifs) au sujet du titre choisi pour une de mes traductions. Il s’agit du Grand dépotoir, d’Eugen Barbu, publié par Denoël en décembre 2012. On me dit que nous aurions dû (je dis « nous » puisque cela se décide à plusieurs) intituler ce livre « La Fosse ». Read More

Mais c’est quoi, la littérature roumaine, aujourd’hui? (2014-2015)

On me pose souvent les questions suivantes à propos de mon métier : « de la littérature roumaine? Il y a quoi comme auteurs là-bas? », ou « C’est un pays où ils écrivent en alphabet russe, non? » ou tout simplement : « Mais pourquoi je n’ai aucun nom d’auteur roumain en tête? »

Voilà pourquoi je fais régulièrement l’inventaire de toutes les traductions qui paraissent en français et que mes collègues, les autres traducteurs de littérature roumaine et moi-même nous efforçons de faire connaître. Read More

Mais c’est quoi, la littérature roumaine, aujourd’hui? (2012 – 2014)

La suite de ce passage en revue des traductions publiées par tous les traducteurs de roumain en France.

 

 

A travers livres avec Irina Teodorescu, Clara Arnaud et Lucian Dan Teodorovici

Ce blog renaît sous les auspices de Gaia… Après une longue interruption, je reprends le fil ici, sur mon site intitulé La part des anges comme un clin d’oeil à cette petite partie d’un texte qui s’évapore, mais oui, lorsqu’il passe d’une langue à une autre…

J’ai donc participé aux Journées des éditions Gaia… J’y ai rencontré deux belles plumes, Clara Arnaud ( Sur les chemins de Chine et L’orage) et Irina Teodorescu (La malédiction du bandit moustachu et Les étrangères)… Read More

Rencontre au pays des hivers rouges

Il est des livres qui vous font des cadeaux: celui de vous transporter dans les régions à moitié oubliées de votre enfance ou de votre adolescence.

J’ai eu la chance de tomber sur un de ces livres récemment.ob_405280_1428068807-livre-le-pays-des-hivers-ro

Dès les premières pages, cet ouvrage m’a soufflé au visage toute une mélodie de vents et de parfums. Il est très difficile de donner à ressentir par les mots un paysage ultra connu, aux descriptions galvaudant son mystère. Read More

Attentats de janvier 2015

Disparition de la métaphore

Dès que l’on m’a demandé de témoigner à l’étranger pour dire l’importance qu’avaient dans ma vie les dessinateurs de Charlie Hebdo massacrés mercredi dernier*, j’ai accepté. Mais je me suis rendu compte presque immédiatement combien il serait difficile de « traduire » mes réflexions en peu de mots. J’ai d’abord pensé, « je vais dire ce que c’est que la France ». Read More

Sara, une victoire contre le destin

Le 4 février sort en librairie le roman de Stefan Agopian intitulé Sara. Je me dois d’être sage et sobre, mais mon coeur exulte, sachez-le, chers lecteurs de ce blog.

Ce livre que je tiens en main est doublement sauvé. Il a vu le jour en 1987 en roumain après maintes tribulations (je rapporte le récit que m’en a fait l’auteur dans la préface)… Read More