En résidence de traduction – 4 – Bucarest

Par Laure Hinckel dans Blog 18 Août 2016

Journée de pélerinage littéraire dans la capitale roumaine. Pendant que je traduisais le roman Hôtel Universal, de Simona Sora, je me promettais d’aller un jour à la recherche de ce bâtiment mystérieux. Dans ce roman à la structure impeccable, dont les titres des chapitres reprennent ceux des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, l’ancienne auberge est devenue un bordel socialiste avant d’être transformée en résidence universitaire. Vous vous demandez ce que viennent faire ici les Exercices spirituels? L’héroïne, Maia, cherche un sens à sa vie. Or, tout est labyrinthe dans ses expériences de jeunesse : les dessins qu’elle a dans le dos, les récits que sa grand-mère lui fait de sa propre ailleule créatrice de confitures de roses et de remèdes bulgares, le destin de l’aieul célèbre, le chocolatier Capsa, voyageur dans une Crimée déjà en guerre, celle du 19e… Maia s’applique à démêler tout ça.

Voici comment elle y arrive pour la première fois :

« Maia éprouvait avec la force de l’évidence la certitude d’être revenue chez elle. Elle n’analysait rien, elle savait. Elle n’avait jamais habité à Bucarest, elle ne connaissait pas du tout le vieux centre avec ses ruelles nauséabondes et tortueuses, et elle n’avait jamais vu, pas même au cinéma, un lieu d’aussi intense promiscuité que l’hôtel Universal de la rue Gabroveni. Et pourtant, quand elle posa pour la première fois la main sur la barre de la porte vitrée de l’entrée principale et quand elle franchit le perron de marbre rouge, large et incrusté de pierres blanches qui formaient les lettres HU, elle sentit que les années d’échecs, d’humiliations, de peur et de colère rentrée qui pesaient sur son thymus allaient enfin se dissoudre.

Elle entra dans le hall enfumé. À côté de l’administration du nouveau foyer, le bar de l’ancien hôtel fonctionnait encore. Rien n’a changé, se dit-elle. »

J’y suis arrivée moi aussi. Mais tout a changé. L’hôtel se trouve dans la rue Gabroveni, il n’a pas bougé. Les petites rues sinueuses de ce quartier de Bucarest sont aujourd’hui un point d’attraction pour tous ceux qui recherchent une belle terrasse bien confortable, où le wifi est à disposition et le café, presque toujours délicieux. Plus rien à voir avec l’impression désastreuse que Maia éprouve dans le roman. L’hôtel est fermé. Un café branché occupe le rez de chaussée. Je trouve le perron en marbre rouge en poussant deux fauteuils en rotin. La porte est cadenassée. En levant les yeux, j’aperçois l’enseigne vintage, verticale, où chaque lettre dans un pavé blanc devait, peut-être, s’illuminer à la nuit tombée. Cette vue de l’enseigne de l’hôtel a été utilisée par l’éditeur roumain pour la couverture de la version originale du livre. La couverture du livre en français mettra en valeur l’histoire capiteuse et sensuelle de la confection des confitures de roses que Maia écoutait, enfant, et qu’elle reraconte dans ce livre en forme de recherche de soi. 

Je ne suis pas déçue du déplacement. La force romanesque de Simona Sora emporte sur son passage tous les oripeaux de la réalité. Restent la beauté de l’évocation et l’histoire magnifiée.

Et si je prolongeais cette promenade littéraire par quelques photos de Bucarest? A suivre, dans les jours qui viennent.

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  • Gabrielle DANOUX 25 août 2016 at 09:45 / Répondre

    D’après les informations sur Babelio, que j’ai d’ailleurs complétées (le roman a été primé en Roumanie) la traduction sortira cette année encore. Bon courage pour les dernières corrections. Au plaisir de vous lire.
    Tandarica

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