Aux martinets, les traducteurs reconnaissants

Par Laure Hinckel dans Blog 20 Juin 2017

Il y a des moments où je sens qu’il est urgent d’écrire ici. Je suis une adepte du slow-blog et ne me sens pas contrainte de rajouter des mots sous un nouveau titre juste pour biffer une date dans le calendrier d’activité du site…  Mais aujourd’hui, un bon article lu ailleurs me tend la perche, me chuchote  “tiens, tu n’es pas la seule à penser comme ça”.
Claro a mis sur son site, sous le titre « A l’ombre des traducteurs en pleurs », un texte très intéressant, à lire en cliquant ici. Il identifie d’abord trois sortes de traducteurs littéraires classés selon leur humilité/ professionnalisme / sens des réalités lors de l’édition / fabrication de leur traduction. En bref, il y a les arrogants, puis les « adeptes du doute » qui sont réalistes, et ceux qui sont un peu des je-m’en-foutistes (mais il ne leur jette pas la pierre – et moi non plus).La lecture de son article a soulevé en moi tant de réflexions que je vais avoir du mal à organiser ce billet pour qu’il n’ait pas l’air d’une paraphrase ni d’une réponse point par point. Mais je me suis installée sur la terrasse encore très chaude sous les doigts de pieds, j’écoute les martinets, je vois la voisine ouvrir sa porte d’entrée pour faire entrer un peu d’air frais dans sa maison, et je m’y mets.

Oui, Claro a mille fois raison de dire clairement ça :

« Quand un traducteur peut-il dire que sa traduction est achevée? La seule réponse valable semble être: quand l’éditeur la lui arrache doucement des mains et signe le bon à tirer. BAT! En effet, même achevée, la traduction qu’il a rendue va être soumise à relecture. Divers lecteurs vont repasser derrière lui, afin de signaler les « problèmes ». Or les problèmes peuvent être nombreux et de nature variée. Il peut s’agit d’incohérence, de faux sens, d’un oubli, d’une formulation peu claire, d’un doute sur l’orthographe d’un nom propre, d’un détail typographique, etc. Quelle que soit la compétence du traducteur, il n’est pas infaillible et commence, en outre, à souffrir d’une éprouvante presbytie due à un contact rapproché avec le texte. Il faut donc qu’il passe la main. »

Tout bon scripteur / penseur / traducteur en français que l’on soit, notre vigilance peut baisser. On a procédé à une énième relecture sur papier, au verso de feuilles déjà couvertes de corrections d’une ancienne traduction déjà publiée, et cela ne nous empêche pas, parfois,  d’envoyer le travail avec des morceaux de phrases un peu lourdes, des répétitions… Sans parler des coquilles qui émaillent le tapuscrit.

Un truc inestimable

Quelques temps après, votre éditeur vous écrit pour vous proposer quelques améliorations. Plus ou moins importantes. Comme l’histoire de crow que Claro confondit avec crowd, sans doute parce qu’il était passé trop vite. Il faut s’inquiéter quand il y a des passages entiers qui sont entièrement à reformuler. J’en ai vu bien souvent au cours de mon expérience de responsable d’une défunte revue de traduction. 

Ne croyez pas que deviser avec légèreté sur les erreurs que l’on reconnaît soit si facile. Mais cela fait partie de l’apprentissage de la profession. Et je déplore comme Claro que certains se sentent « intouchables ». Recevoir les suggestions de correction que l’on vous fait en bonne intelligence n’est pas abandonner son statut d’auteur de ladite traduction.  Je pense que c’est la raison pour laquelle certains réagissent mal : ils ont peur qu’on leur prenne quelque chose… alors qu’on leur donne justement un truc inestimable : l’occasion d’améliorer le texte pour lequel ils ont déjà donné tant de leur talent. Je ne sais plus dans quelle étude j’ai lu que chacun de nos passages sur nos traductions nous permet d’améliorer notre texte de 5, voire 15%. Alors vraiment, je trouve normal de remercier celles et ceux qui nous mettent sur la voie, en pointant les bourdes et les relâchements. Pour ma part, les correcteurs et correctrices de chez Actes Sud ont ma reconnaissance éternelle. J’ai déjà eu l’occasion de dire tout cela en public et de remercier non seulement les éditeurs français d’avoir le bon goût de publier de la littérature étrangère, mais aussi les correcteurs qui me font grandir.

L’écrasante majorité des gens n’ont pas idée de la part du travail éditorial intervenant dans la concrétisation de l’objet fantasmé (oui, fantasmé!) qu’ils tiennent entre leurs mains. Ils sont souvent pleins d’une déférence sacrée pour ce que le romancier a été capable de sortir de son imagination. Comme eux, heureusement que je sais me laisser emporter par un García Márques ou un Boulgakov, et que je n’ai pas en tête toutes les étapes qui ont mené à la mise en forme du livre (quoique, par déformation professionnelle, j’observe des tas de choses, et surtout les marqueurs de lisibilité d’une traduction…). C’est heureux, car le plaisir de l’immersion dans le texte ne devrait pas être perturbé par des facteurs matériels.

Polir le diamant brut

Mais il y a une part des lecteurs qui ont une vision extrêmement décomplexée de l’oeuvre écrite, sans pour autant connaître toutes les étapes de sa fabrication. Et parfois – de plus en plus souvent – ils se disent qu’ils pourraient bien écrire, ou traduire, eux aussi. Mais oui, c’est si facile! Le marché de l’autoédition leur ouvre les bras! J’éprouve une défiance moyenâgeuse à l’égard de ce phénomène. Mais je revendique ma position réac, je ne crois pas à l’oeuvre littéraire sortie impeccable, coup de peigne et tenue de soirée, du clavier de son géniteur incompris – car, évidemment, c’est parce qu’il ou elle est un génie incompris, ou la victime d’un complot de la clique des traducteurs (!?), qu’il ou elle en vient à s’autoéditer… Je crois aux œuvres littéraires géniales, bien entendu. Et elles peuvent être révolutionnaires et débraillées, là n’est pas la question. Mais il faudra toujours polir le diamant brut.

Oh, combien je vous remercie, Claro de m’avoir donné l’occasion, par ricochet, de dire tout ça. Le jour baisse, les martinets crient dans le ciel d’un bleu layette, je poursuis. Que j’en vienne moi aussi à mes zèbres et zébus (trois z à la suite!)

Quand deux ou trois traducteurs de littérature roumaine dans les autres langues de la terre se croisent, en vrai ou sur internet, ils abordent un sujet qui revient tout le temps. Un truc qui peut leur pourrir leur journée de traduction (attention, ce que je vais écrire ne plaira pas aux éditeurs roumains). Et il s’agit de ça : nombre des romans sur lesquels nous travaillons pour les traduire sont bourrés de fautes, traités avec les pieds, on se demande parfois s’ils ont été relus (aïe, je vais exagérer, mais on dit aussi “qui aime bien châtie bien”, non?).

Et là où, chers lecteurs de l’article de Claro, vous allez voir où je veux en venir, c’est qu’il est de tradition, dans les livres édités en Roumanie, de mentionner le nom de la personne qui a accompli un travail éditorial (comprenez, pour faire simple, de relecture, de mise en cohérence, de correction).

Traités avec les pieds

En ce moment, je peste contre 💣💀💥💫💨 qui théoriquement a dû travailler sur le livre de 😇💙💤 puisque son nom figure dans les pages de ce livre, qui est un super livre, d’un super auteur, et moi, qui le traduis, j’éprouve de la peine pour lui, l’auteur, dont le livre est sorti des presses dans cet état!

Je suis une traductrice et depuis que j’ai commencé un jour d’août à Saint Denis il y a déjà longtemps, je ne cesse de noter des corrections dans les ouvrages que je traduis. A la fin de chaque traduction, j’envoie une liste de plusieurs dizaines de coquilles plus ou moins graves à l’auteur, qui me remercie parce que cela lui sera utile pour l’édition suivante. Chers lecteurs français, vous avez échappé à la confusion entre trompe de Fallope et trompe d’Eustache, dans tel roman que j’affectionne. Mais le lecteur roumain, lui, n’a pas échappé aux mobiles de Calder qui deviennent, dans la version roumaine d’un roman de François Weyergans, des téléphones portables… Cherchez l’erreur…

C’est rigolo, ce sont des exemples amusants que les lecteurs avertis corrigent d’eux-mêmes, dirons nous.

L’acribie avec laquelle nous travaillons sur nos livres à traduire fait dire aux écrivains reconnaissants que nous, leurs traducteurs, sommes les personnes qui connaissons le mieux au monde leurs livres (mieux qu’eux!), mais cela pose tout de même des questions sur le travail éditorial dans la version originale, quand on doit régler de tels problèmes de cohérence (ou parfois de structure, mais c’est un autre sujet). Que ne règlent pas la présence du nom de l’éditeur ou du correcteur dans les dernières pages du livre. En fait, si je peste contre  💣💀💥💫💨 , j’éprouve aussi de la compassion pour cette personne: dans quelles conditions travaille-t-elle pour fournir un si horrible boulot??

Claro a fait cette suggestion de faire figurer le nom des éditeurs, des correcteurs. J’ai pris un livre au hasard sur mes étagères et c’était un livre du Seuil, Le turbulent destin de Jacob Obertin, traduit de l’allemand par Barbara Fontaine. Le nom de l’éditrice est mentionné. J’ai l’impression que c’est une exception. En revanche, dans mes livres roumains, chez Polirom, Humanitas ou Trei, on trouve le “rédacteur”, l’auteur de la couverture, le compositeur (la personne qui a saisi le texte et l’a mis en page). Chez Trei, on dirait un générique de film, car tout le monde est mentionné, de l’Éditeur aux graphistes.  C’est vraiment bien. Quoique. Les premiers commentaires reçus font la part des choses entre salariés des maisons d’éditions et ceux qui exercent une propriété intellectuelle sur l’ouvrage.

“En dépit de sa singularité, un livre bénéficie d’un soutien collectif qui n’a aucune raison de rester anonyme” écrit Claro chez son clavier cannibale… Je suis d’accord avec lui sans doute parce que je connais l’ampleur du travail accompli en édition… Et vous, qu’en pensez-vous? 

 

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  • Florence Hinckel 22 juin 2017 at 19:37 / Répondre

    Article intéressant, Laure. Il est certain que tout le monde est faillible, auteur, ou traducteur, et que l’éditeur est là pour corriger les failles et porter le texte vers le haut. C’est ce qu’on appelle le travail d’édition. C’est vrai qu’un ours à la fin du livre aurait du sens, mais il semble que ne soient mentionnés que les noms de ceux qui perçoivent un % (auteur bien sûr, dir de coll, traducteur etc) et non les salariés de la maison d’édition (les éditeurs, correcteurs…) ; à vue de nez et sans plus grande réflexion, cela me semble normal. Les salariés sont regroupés sous le nom de la maison d’édition qui, elle, est indiquée, et ils n’ont pas de droits personnels sur le livre, autant financièrement que moralement.

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