Kafka in the mirror

La suite de mes notes…

Juin

Plus de 10800 signes aujourd’hui et l’impression de passer un cap. Je finirai le chapitre 20 demain matin, si tout va bien. Il y aurait-il un solénoïde de planqué sous le plancher de mon bureau pour que je me sente ainsi propulsée dans l’écriture de la traduction de Solénoïde?

Comme d’autres livres de Mircea Cartarescu, Solénoïde a son leitmotiv. Dans L’Aile tatouée (Orbitor III), qui en avait plusieurs, l’un d’eux était un vers d’Arthur Rimbaud, Qu’est-ce pour nous, mon cœur, que les nappes de sang tandis que l’autre était In girum imus nocte et consumimur igni… Dans Solénoïde, c’est un passage de trois lignes, un fragment du Journal de Kafka qui est comme un levain pour la narration: il génère du roman, du dédoublement, de la réflexion… et même les notes de la traductrice.

« Stăpînul viselor, marele Isachar era aşezat în faţa oglinzii, cu spinarea lipită de suprafaţa ei, cu capul mult răsturnat pe spate şi cufundat adînc în oglindă. Acolo a apărut Hermana, stăpîna amurgului, şi s-a topit în pieptul lui Isachar pînă cînd a dispărut cu totul acolo« , ainsi commence le chapitre 20, par une citation. Je cherche, l’enquête commence. Le narrateur parle du Journal de Kafka. Belle occasion pour moi d’enrichir ma bibliothèque de ce livre que je n’avais pas. Mais je n’attends pas, j’essaie de trouver la source en lançant ma requête sur un moteur de recherche. L’extrait ne figure d’ailleurs pas dans l’édition française de poche traduite par Marthe Robert. Ce petit texte fait partie des « fragments » épars. Un passage obscur rarement exhumé. Je trouve l’original de Kafka:

Der Träume Herr, der große Isachar, saß vor dem Spiegel, den Rücken eng an dessen Fläche, den Kopf weit zurückgebeugt und tief in den Spiegel versenkt. Da kam Hermana, der Herr der Dämmerung, und tauchte in Isachars Brust, bis er ganz in ihr verschwand.

Et voilà que je tombe sur un os! Dans la phrase en roumain, j’ai « Hermana, stăpîna amurgului », c’est-à-dire « Hermana, la maîtresse du crépuscule », un féminin, alors que Kafka écrit « der Herr der Dämmerung », « le maître » du crépuscule! Mes restes de cours de langue allemande (ah, le souvenir émouvant des cours d’entretien que j’ai suivis à l’Institut Goethe de Bucarest dans les années 90!) ne sont pas si lointains que je ne sache faire la différence au premier coup d’œil!

Je suis donc devant une re-création, une réinterprétation d’une citation de Kafka, laquelle est, pour ce que j’ai pu trouver, partout traduite au masculin, ce qui est a priori logique. La présence féminine de l’autre côté du miroir, la « maîtresse du crépuscule » est nécessaire, elle est constitutive du grand thème qui parcourt l’oeuvre et qui est maintes fois travaillé chez Mircea Cartarescu : figures du double, de l’ambiguïté sexuelle, de la gémellité, du passage du miroir. Cet apport de Kafka illustre une nouvelle figure du monde parallèle dont la réalité vraie est à chaque pas « réalisée » tout au long du livre par divers « indices » conservés dans le coffret aux trésors du narrateur. Il l’ouvre chaque soir ou presque pour les en sortir : le « matricule » récupéré par le prof de maths dans la vieille Fabrique (dans un des chapitres du début), la boîte de tic-tac contenant ses dents de lait, les photos craquelées et autres reliques du passé tangible qui sont autant de pièces du puzzle de son existence… L’Hermana de Kafka devient dans Solénoïde la sœur, le double féminin du narrateur scrutant son destin dans le miroir, dans sa chambre de sa mythique maison en forme de navire. Ces pages sont magnifiques. Je me délecte. 

Tiens, au fait, hermana, en espagnol, c’est le mot qui désigne la sœur… Mais bien sûr, ce n’est qu’un hasard…

Illustration: Hans Fronius
Rendez-vous lundi… même heure…

De la transparence du sucre… candi

La suite de mes notes…

21 mai

Magnifique lundi de Pentecôte, tiède et ensoleillé. Je me suis mise au travail très tôt pour avoir le temps, ensuite, d’écrire pour moi. Puis j’irai faire du vélo, le soir, comme j’ai fait hier. Le bonheur de cette saison de fleurs et de longues soirées.

Ce matin, page 264, petite joie de traductrice. Tout au bas de la page – en réalité dans une phrase de toute beauté qui passe d’une page à l’autre, ce qui revient à dire que ce livre est lui aussi un « page turner » – des bicyclettes font des tours rapides à une vitesse magique et impressionnante et sont comparées à des agrafe de prins hartia. Je me dis d’abord, « trombone ». Mais aussitôt je réalise que cela doit être autre chose qu’un trombone ovale car sinon l’auteur n’aurait pas fait cette comparaison pour évoquer une bicyclette.     

Elle est là, ma petite joie, qui est de n’avoir pas foncé à la vitesse d’un petit vélo sans cervelle et d’être entrée dans la tête de l’auteur qui n’écrit jamais quelque chose par hasard. J’ai donc, et le lecteur aura aussi, je l’espère, l’image bien claire des attaches-lettres triangulaires qui ressemblent, en effet, à des vélos de course : « Cela ne nous empêchait pas d’y retourner chaque semaine pour voir les sportifs s’entraîner, les balles de tennis voler dans un mouvement fluide et lourd, les gardiens de but s’élancer derrière le ballon sur le terrain de football, et surtout pour admirer les cyclistes faisant des tours dans les longues allées, sur leurs vélos légers et fragiles comme des attache-lettre. »

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Je dois décidément me faire une liste de mots: je suis fatiguée et je ne sais plus ce que j’ai mis plus haut pour aprozar

Je reste sur « magasin d’alimentation » pour alimentara… Je trouve important de conserver quelque chose de l’ambiance communiste de l’époque… Il n’y avait plus d’épiceries, on sait bien, après la nationalisation des commerces. Juste des débits d’alimentation. Et plus de boulangerie… Seulement des débits de pain. Vraiment, je ne comprends pas les traducteurs qui mettraient « épicerie, boulangerie », car cela convoque une image inadéquate avec la réalité de ce qu’exprime l’auteur. J’essaie de me dire « pas d’étrangeté », « lisser », « que ça coule »… Mais faut-il le faire au prix d’une mauvaise interprétation de ce que l’auteur a écrit? Je ne crois pas. Jamais. D’ailleurs, un « débit de pain », ça ne choque pas, en français. Cela dit juste ce que je veux dire.

Alors, oui, j’ai regardé, page 55, pour aprozar j’ai écrit « primeur »… Bof. Ça ne va pas du tout dans le contexte. Aprozar, c’est, en roumain « aprovizionare cu zarzavaturi. Un mot valise, composé de « approvisionner », ou « débit » et de « légume » ou « verdures », ou « légumes frais », bref, des produits du maraîchage… C’est aussi un truc qui tient du langage totalitaire, une composition inventée pour décrire une réalité plaquée avec violence sur la devanture des échoppes. En 1948, l’Etat communiste a bazardé les petits commerçants, les fonds de commerce, les enseignes aussi. Bref.

Je pourrais donc  m’amuser avec des compositions: Approlég? Appromar? L’avantage d’Appromar, ce serait sa sonorité… Mais alors, que deviendrait la réalité historique de ces « sociétés commerciales d’Etat »? Je crois que je vais laisser l’Aprozar en place. On comprendra bien.

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Que penser de « transparent comme un morceau de sucre »? Le sucre n’est pas si transparent! Comment permettrais-je au lecteur de comprendre la métaphore de l’auteur, comment verrait-il lui aussi ce que l’auteur a vu en écrivant Solénoïde, si je n’écris pas au moins « sucre candi »? L’image devient alors visible, concrète et belle comme de l’ambre. 

Rendez-vous demain, même heure

 

Les énormes rouages du temps crissent sur ce grain de sable!

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26 avril

P. 226, le retour du « creion chimic »… Et qu’on ne vienne pas me dire « ah c’est facile, crayon chimique, ah ah, comme c’est simple le roumain! »

Je croise cette bête depuis 2007 et depuis 2007 je me demandais toujours finalement comment on appelait ça en vrai bon français. Jusqu’à hier! Une nouvelle recherche dans les tréfonds d’internet m’a fait découvrir un sujet de forum émergé en juin 2010, quand une personne pose exactement la bonne question : « quel était ce crayon qu’il fallait humecter du bout de la langue pour écrire à l’encre violette? » En 2010, quelqu’un lui répond que c’était une sorte de crayon chimique, à base d’aniline… La personne semble satisfaite. Mais en 2014, une autre réponse tombe sur le même fil de ce forum consacré à la première guerre mondiale et la vie des Poilus (est-ce que je dois mettre une majuscule à poilus??), suivie par de nombreux autres témoignages : cela s’appelait un « crayon encre », disent les intervenants, en évoquant qui la mémoire du facteur, qui celle du boucher ou du grand-père, lesquels avaient tous ce réflexe de porter la mine à la bouche avant d’écrire… C’est donc ainsi que les gens utilisant ce crayon mystérieux le dénommaient. Voici une bonne version pour moi, quelque chose d’ancré, de profond, de valide, quelque chose de vrai et de vécu, qui trouvera des échos lointains dans les mémoires.

Ma mémoire à moi me fait mal, à l’instant, elle est cruelle. Je ne peux m’empêcher de me dire que j’ai dû traduire ces deux mots par « crayon chimique », dans des textes précédents… Et j’entends les énormes rouages du temps crisser sur ce grain de sable!

30 avril

p. 227

Je me pose la question de la traduction de nickelé (nichelat)… par nickelé. Étrange. C’est que je me pose la question de la présence de ce mot pour préciser l’aspect d’une boîte en métal dans un dispensaire. C’est un enfant qui voit ces boîtes-là… Il n’y a pas d’assonance ou de signe que Mircea aurait utilisé ce mot pour ses qualités sonores… Mais quelles qualités autres ont des boîtes nickelées? Peut-être brillantes, argentées? Mais pourquoi ce mot quand on n’a pas les mots pour ça? Il y aussi que le mot est influencé par sa collaboration à l’expression « des pieds nickelés ». Je dois absolument tenir compte de cela. Peut-être que d’autres traducteurs ne seraient pas d’accord. Moi, je pense qu’ici, je dois tenir compte de cette contamination du sens. Sinon, l’attention du lecteur sera déviée comme le destin du personnage qui est envoyé de l’autre côté du monde à la défaveur d’un aiguillage fatal.

[EDIT] Finalement, je n’ai pas été d’accord avec moi-même et j’ai utilisé ce mot.  Et cela aurait été dommage de ne pas le faire, dans cette phrase par exemple, où il revêt d’évidentes qualités acoustiques :

« Le mot « dispensaire » me terrifie encore aujourd’hui, il porte dans sa sonorité le cliquetis des boîtes nickelées, le tintement des étagères en verre et l’odeur de moisi de la pénicilline, le parfum véritable de mon enfance. » 

ou ici : «  Ensuite, la seringue nickelée, avec le cliquetis de ses composants, s’approchait de mon bras, et la gaze imbibée d’alcool, froide comme un glaçon, me lavait les veines, et la grosse aiguille entrait dans l’une d’elles et se mettait à sucer, et le sang épais et mousseux, mon sang, celui que je n’aurais jamais dû voir, pénétrait dans le cylindre en verre… » 

12 mai

Il y a 2861 « à l’aide! » dans le chapitre 43. Sur les 2878 que contient tout le livre. Je viens de « traduire » à l’avance ce passage de 10 pages, dans un effort surhumain pour me remonter le moral. Malgré ma belle assurance, je ressens de l’épuisement. Je me trompe moi-même, grâce à ce déluge de cris appelant à ‘laide, j’ai fait 10 pages de plus que ce qui est indiqué au compteur… Quelle gloire! Quel action révélatrice!

17 mai

Je finis le chapitre 18. Je dois essayer d’en faire un par semaine pour tenir le délai de remise. J’ai lardé mon exemplaire de cartolines de couleur pour marquer les chapitres – et baliser l’avancée de l’armée traductive. Je suis une armée à moi tout seule. Commandement, logistique, forces d’attaque, troupes arrières pour soutenir le moral. Je me fais même ma propre météo.

Rendez-vous demain, même heure

Un mot inconnu

Après quelques jours d’interruption pour accompagner l’auteur en tournée de présentation de son livre France et en Suisse (j’ai d’ailleurs mis à jour la page de Solénoïde où l’on peut accéder au PDF des principaux articles parus dans la presse française et suisse), et ensuite pour me rendre au festival VOVF en compagnie du romancier Dan Lungu, je reprends ci-dessous la publication du journal de traduction de Solénoïde…

Retour, donc, en 2018.

La suite de mes notes…

Avril

…Étonnante coïncidence, on évoque beaucoup de manuscrit de Voynich dans l’actualité, ces dernières semaines. Dans Solénoïde, ce nom revient souvent. Dans ce chapitre 15  que j’aborde maintenant, l’étudiant de 20 ans part à la recherche du livre dont il n’a qu’un souvenir partiel: les larmes qu’il a versées dessus, bien sûr, quand il n’avait que douze ans. Et son titre,  Le Taon. Ce qui compte à ses yeux, c’est de reprendre chair en lui-même, tel qu’il était lorsqu’il avait douze ans.

Histoire de perdre un peu de temps en fin de journée, vérifions : 33 occurrences de ce nom. Mais combien concernent le manuscrit énigmatique et combien d’autre l’étonnante Ethel Lilian Voynich, l’auteure du best-seller de l’espace soviétique intitulé Le Taon?? Peu importe finalement, car leurs destins sont liés… Quelle destinée que celle que la romancière Ethel Lilian Voynich! Elle est une des cinq filles de Mary Everest (l’étonnante mathématicienne autodidacte dont l’oncle a donné son nom au plus haut sommet de la planète) et du mathématicien George Boole, ce qui est déjà quelque chose. Suffragette, un peu révolutionnaire, elle se marie à un certain Wilfrid Voynich qui n’est autre que le découvreur du fameux manuscrit! Et elle est l’auteure de ce roman sur la révolution italienne qui est devenu un des plus grands best-sellers du monde soviétique – et par là, des pays satellites – ce qui explique sa présence dans la bibliothèque familiale du narrateur…

Je me sens fascinée autant par le manuscrit indéchiffré de Voynich que par l’histoire familiale de cette Ethel née en 1864 et qui a vécu 96 ans…

20 avril

Le dernier chapitre de la première partie! C’est un récit de « traces ». D’abord les traces énigmatiques laissées par une femme de moujik dans la neige immaculée du matin, une femme dont le mari découvre la disparition : l’existence de sa femme s’interrompt avec ses traces solitaires au milieu de la neige intacte. Le narrateur ne cesse de penser à  cette historiette, se demandant ce qu’elle peut bien lui dire, lui signifier. On suit le fil d’un thème qui revient constamment : l’inadéquation entre nos sens, (et donc nos capacités d’intellection) et le message qui nous est délivré. On en comprend rien à rien, ou si peu. Pour illustrer notre vision à courte vue, M. C. se sert de la parabole du chat, qui reviendra ensuite : quand on montre un objet à un chat, le chat regarde le bout de notre doigt, pas l’objet qu’on veut lui montrer. 

Ensuite, les « traces » que sont les tatouages. Encore un thème qui revient, qui avait marqué le troisième tome d’Orbitor (L’Aile tatouée), suscité par sa lecture intensive des « grands livres de la solitude », dont, évidemment Le Journal de Kafka. Le thème du tatouage est à rapprocher de celui du palimpseste.

Un mot inconnu dans la jolie description d’une aurore glacée dans un coin de Russie d’Épinal :

« O singură geană de lumină, gălbuie, tivind şura şi coroanele corcoduşilor, pline de promoroacă, şi trei-patru izbe cocoşate sub norii învârtoşaţi ca nişte blinele pe cerul jos, plin de pâclă. »

Je lis ça, je comprends, je vois, mais « blinele », c’est un mot qui me chagrine. Il y a quelque chose qui cloche. Tout ce que je vois de proche (mais cette traduction est improbable), c’est « blinis ». Je cherche. En roumain, le pluriel de « blini » est « blinii » et dans le cas où on lui accole l’article défini, « bliniile ». Pas « blinele ». De plus, après « niste », l’indéfini que l’on comprend en français par « des », on n’utilise logiquement pas d’article défini… J’ai écumé les dictionnaires, sorti de son rayonnage le vieux Damé (en cas d’orthographe ancienne), mais non, rien. Je penche pour une coquille. Au delà de la question de l’orthographe, je trouve l’image hasardeuse, mais je me dois de ne pas perdre de vue le jeu de fausse-vraie maladresse de l’écrivain raté qui dit à plusieurs reprises ne pas être un écrivain, un jeu sur l’auto-ironie qui peut se manifester de cette manière…

J’ai donc une phrase nominale dans la succession de phrases nominales qui ouvre le chapitre: « Un rai de lumière blonde ourlant le fenil et la couronne des mirabelliers couverts de givre, et trois ou quatre isbas courbées sous les nuages solides comme des blinis sur le ciel bas plein de brume. » Des nuages comme dans un dessin d’enfant. Une sorte de paysage naïf à la russe. 

…à suivre, demain, même heure

Qui a dit que traduire était facile?

29 mars

J’entre dans le chapitre 14. Celui du mensonge de la mère, le mensonge fondateur et déchirant, un épisode freudien d’une grande force. La violence du contexte. L’histoire d’une opération médicale dont personne n’a le souvenir…

Attention, spoiler!
Elle se dissémine en plusieurs échos, plus loin dans le livre : au préventorium de Voïla où le lit des petits pensionnaires disparaît la nuit dans une trappe… Un lieu où les enfants subiraient « des choses », imaginent les camarades du narrateur. Mais aussi, échos à la fin du livre, dans le «climax» des retrouvailles imaginaires avec la mère morte.

Je suis bien décidée à passer la page 200 et à arriver vite à la page 250… Mais je m’arrête sur de ces choses… Toujours des doutes, des broutilles. Ici par exemple, « je n’ai pas pu supporter cette pensée « jusqu’au bout » » dit littéralement le texte. J’écris « plus longtemps ». Le français est ici plus temporel, le roumain plus géographique, plus spatial, me semble-t-il. Le personnage ne peut « supporter de dérouler le fil de cette pensée jusqu’au bout », voilà ce que peut avoir pensé l’écrivain. Je ne peux pas me permettre de rajouter ce développement imagé. Mais ce que je dois au lecteur, c’est l’expression de la pensée dans sa langue, le français, et sans que rien n’accroche, car l’auteur n’a pas voulu retenir son lecteur sur cet anodin petit bout de phrase de la p. 197… Je suis devant cette page depuis une bonne petite heure et je n’arrive pas à avancer. Au moins, je nourris un peu ce journal de traduction…

Qui a dit que traduire était facile?

10 avril, 11 heures.

13 lignes en 1 heure, c’est grave, docteur?

En pleine traduction de ce livre incroyable qui me plonge dans des vertiges de beauté, j’apprends que son auteur, mon très cher Mircea Cartarescu, reçoit le prix Formentor couronnant l’ensemble de son œuvre! 

Un mot roule dans ma tête

 La suite de mes notes…

27 mars

p.188

Je note ce joli passage de la traduction en cours, Solénoïde : « Virgil était resté un moment silencieux près d’elle, assis sur la pierre froide, les yeux tournés vers le globe fondant du soleil qui avait enflammé des millions de gouttes de rosée dans la prairie qu’ils avaient sous les yeux, tenant un poing fermé sur ses genoux, puis il avait déplié les doigts comme les pétales d’une fleur carnivore pour révéler, au creux de sa main, le grand M que nous portons tous gravé là – et qui ne peut venir que de Mors, car tous les chemins de notre paume nous mènent, via les tornades inutiles du destin et les jeux dérisoires du karma, à l’ossuaire universel – et une délicate mante religieuse verte, avec sa tête triangulaire qui tourne en tous sens, ses regards clairement intelligents, ses membres longs et souples, son corps fusiforme couvert d’ailes raboteuses comme les brins d’herbes rêches. »

Je voudrais préciser « au dieu Mors »…. Laisser l’ambiguïté? Laisser le lecteur se demander si c’est une coquille et si j’ai plutôt voulu écrire le mot  « Mort »?  J’ai déjà remplacé « qui ne peut venir que de Mors » par « qui ne peut nous rattacher qu’à Mors », ce qui m’a semblé un petit éloignement, et j’ai enfin repris « qui ne peut venir que de Mors » avec Mors en italique…

Et je me suis interrogée sur une rime entre « raboteuses » et « rugueuses », avant de me résoudre à ne pas rajouter ça au texte qui ne contient pas de rime interne. J’ai aussi cogité sur le fait que le corps de la mante n’est en réalité pas « couvert d’ailes »… Que de pensées qui tournent et s’évanouissent!

Plus que jamais le texte de la traduction double dans son espace privé le texte de l’auteur. Je vois les distances et elles me semblent indispensables pour rendre justice au texte.

Toujours p. 188, une phrase en vrac dans les langes du brouillon en train de s’écrire:

« Virgil avait élevé l’insecte jusqu’au cercle de métal en fusion, si bien que sur la tache d’ambre incandescent apparaissait une silhouette noire, en prière, dans une aura pulsatile, un champ énergétique intense et hypnotique. »

Cela devient (phase intermédiaire) :

« Virgil avait levé l’insecte devant le cercle de métal en fusion, si bien que sur la tache d’ambre incandescent apparaissait une silhouette noire, en prière, dans une aura pulsatile, un champ énergétique intense et hypnotique. »

Et finalement j’opte pour cette version qui me semble bien meilleure (si j’observe froidement mon travail, je constate que j’ai totalement bouleversé l’ordre de la phrase) :

« Virgil avait levé l’insecte devant le cercle de métal en fusion, si bien que sa silhouette noire, en prière, auréolée de la pulsation d’un champ énergétique intense et hypnotique, se détachait sur la tache d’ambre incandescent. »

Le résultat, pour la même longueur, donne un effet de plus grande concision. C’est bien, de finir sur le groupe verbal. Je trouve que ça pose la phrase. Le « métal en fusion » et la « tache d’ambre incandescent » encadrent visuellement ce qui fait le cœur de la vision, à savoir la silhouette de l’insecte.  

p. 190, les famenii, mot pour la première fois rencontré… Qui signifie eunuques, castrés….

p. 192 je croise borangicul, choisi peut-être plus pour le son magnifique de ce mot roumain que pour le sens qu’il charrie… car « soarele va rasari si mâine, scaldând lumea în borangicul splendorii sale« , « le soleil se lèvera de nouveau demain, baignant le monde dans la soie de sa splendeur »… Et là, on doit bien reconnaître que le mot « soie » n’a pas le même poids que « borangic« … Même si la soie est très très évocatrice en français. C’est plus une question de sonorité du mot. 

C’est étrange, je reste avec ce mot qui roule dans ma tête, « borangic, borangic« ….

28 mars

J’écris à l’instant « Ce camp d’extermination n’est que pour nous » mais je change aussitôt pour quelque chose de mieux : « Pour nous seuls est ce camp d’extermination.  » Parce qu’il y a anaphore avec la phrase suivante : « Pour nous seuls qui, jour après jour… »

Je note  une phrase qui m’a semblé très difficile :

 » Doar pentru noi, care ţesem zi de zi, în ochii minţii, viitorul („şi mâine soarele o să răsară“), s-a pregătit, prin însuşi darul ăsta miraculos, pedeapsa supremă: vom fi exter minaţi, toţi, toţi până la unul, la fel de sigur cum soarele va răsări şi mâine. « 

« Pour nous seuls qui, jour après jour, dans les yeux de notre esprit, tissons l’avenir (« demain le soleil se lèvera de nouveau »), est préparé, du fait même de ce don miraculeux, le châtiment suprême : nous serons exterminés, tous, tous jusqu’au dernier, aussi sûrement que demain le soleil se lèvera de nouveau. » (p.186)

p. 193 de l’original, je remarque des alliances de mots qui ne sont pas des pléonasmes en roumain et qui y ressemblent en français. Il y a d’abord « exécution finale », qui passe tel quel en français sans trop de problème, si on ne cherche pas la petite bête. Mais « plină pe dinăuntru« , littéralement « pleine à l’intérieur »…? On peut difficilement, en français, être empli de quelque chose à l’extérieur… A moins qu’on n’utilise le mot « plein » pour dire, un peu maladroitement « couvert de », comme lorsqu’on dit « il est plein de boue » (qui signifie en réalité « couvert » de boue et non pas rempli de boue comme pourrait l’être un vase).

Mais toutes ces petites remarques ne doivent pas diminuer la beauté incroyable de ces passages où le narrateur découvre qu’il ne pourrait absolument pas étreindre Caty, puisque  « Păpuşa de cauciuc din faţa mea, cu gura ei rotundă ca o petală de mac tăiată-n două de-o linie de tuş, cu sânii ale căror areole se zăreau prin bluza florală, era toată umedă şi sexuală, dar era plină pe dinăuntru cu o substanţă foarte amară » : « La poupée de caoutchouc en face de moi, avec sa bouche ronde comme un pétale de pavot coupé en deux par une ligne à l’encre de Chine, avec ses seins dont on apercevait les tétons à travers la blouse florale, était tout humide et sexuelle, mais elle était pleine d’une substance très amère. »

Un petit exemple tout bête de réécriture en vue de plus de naturel : « Cela m’a pris une demi-heure pour arriver à la maison » est devenu, entre ce matin et maintenant : « Il m’a fallu une demi-heure pour rentrer chez moi. »

[Je publie ces notes le 30 septembre, Journée mondiale de la Traduction. Hommage à tous les traducteurs de tous les temps qui rendent le monde lisible. En quelque sorte, tout traducteur est une sorte de Virgil portant la mante-religieuse devant un « cercle de métal en fusion » pour la rendre visible, non?]

Rendez-vous demain, même heure…

La grande femme en caoutchouc

La suite de mes notes…

Je retrouve ce matin un terme que j’avais déjà cherché, en 2012, à rendre au plus près. Je travaillais alors sur le troisième tome d’Orbitor, la trilogie du même auteur, Mircea Cărtărescu, intitulé en français L’aile tatouée.  Il s’agit toujours du chapitre 13 et de Caty, ce symbole de la vanité du monde. L’enseignante débarque un jour à l’imprévu dans l’école déserte où le personnage principal est tout occupé à écrire pendant les longues heures où il est obligé, par le système éducatif, à faire le gardien des lieux. Devant lui qui n’en demande pas tant, la sublime Caty déballe quelques objets mystérieux :  » în fine, a dezlegat nodul şi-a dat la iveală, din hârtia creponată precum cea care înfăşoară portocalele, câteva obiecte de pânză mătăsoasă pe care la-nceput nu le desluşesc bine« .  Elle est « enfin venue à bout du nœud et a tiré du papier crépon, ressemblant à celui qui enveloppe les oranges, quelques articles de tissu soyeux que je n’identifie pas immédiatement ».

En 2009, je m’étais creusé la tête (et là, je ne retrouve plus le terme que l’auteur avait employé). J’avais posé la question sur un forum de langue française, au sujet de ce « papier » qui entoure les oranges et les mandarines parfois…. Le débat avait été fructueux et plein de surprises. Les uns avaient déclaré que cela n’existe plus (alors que chaque hiver j’en vois !), les autres parlaient étrangement de papier ciré ou de papier crépon (!), ou alors de papier de soie – ce qui était le plus proche peut-être, mais étrange quand même…

Dans Solénoïde, Mircea Cărtărescu me facilite tout de même la tâche puisqu’il écrit :  » hârtia creponată precum cea care înfăşoară portocalele « . Il explique lui-même, par une comparaison, ce qu’est ce papier précieux qui bruit entre les doigts de la femme fascinante, sans que l’on sache vraiment si elle lui plaît ou pas…

En attendant, la description est celle-ci : « Comme un forêt, le secrétariat est parsemé de taches de lumière qui déposent des centaines de milliers de nuances d’orange et d’incarnat et de cyclamen et de citron vert et de mauve de figue sur les joues lisses, le petit nez retroussé, le corsage perlé de la grande femme en caoutchouc, laquelle est enfin venue à bout du nœud et a tiré du papier crépon ressemblant à celui qui enveloppe les oranges, quelques articles de tissu soyeux que je n’identifie pas immédiatement. »

Lors de mes errances sur le web pour trouver le bon mot à adopter, j’ai vu passer le terme de colifichure, tellement adorable. Quelqu’un supposait qu’il était inventé. Mais pas du tout. Ou alors par le romancier Charles Poncelet dans un roman totalement oublié, « me pensez-vous assez bélître, par hasard, pour aller m’occuper moi-même de ces colifichures? » Seule attestation ? Il est absent de tous les dictionnaires que j’ai pu consulter… Joli terme, pourtant, à retrouver dans un numéro de la Revue de Paris de 1847, où figurent Lamartine, Théophile Gautier et d’autres devenus plus célèbres que cet auteur pourvoyeur de « colifichures »…

Tiens, je me souviens qu’à l’époque de L’Aile tatouée, j’avais écrit ce billet : Le cauchemar du pissenlit

21 mars

Retour à la traduction après le tourbillon du Salon du livre de Paris.

«…enlaidissante », avec un « e » féminin refusé par le correcteur automatique… également par Lexilogos, mais on signale sa présence chez Proust. Alors j’y vais !

« pichetişti » = piqueteurs pour l’instant. Mais j’ai d’énormes doutes. Je choisirai bientôt, quand j’aurai perçu toute l’étendue de leurs actions…

25 minutes de cogitations et de corrections (il y a eu des version intermédiaires que je n’ai pas pensé à sauvegarder) se sont écoulées entre ces deux versions :

« Sans doute attirés par ses sanglots dans le miroir, semblables à ces papillons tête-de-mort dont les antennes en forme de plume traquent les phéromones de la femelle à des dizaines de kilomètres, le jour de ses quarante ans, les piqueteurs étaient entrés dans sa vie. »

Et :

« Le jour de ses quarante ans, sans doute attirés par ses sanglots dans le miroir et semblables à ces papillons tête-de-mort dont les antennes en forme de plume hument les phéromones de la femelle à des dizaines de kilomètres à la ronde, les piquetistes étaient entrés dans sa vie. »

Un autre exemple de contorsions traductives :

p. 185, premier jet :

« Ils ne mimaient pas seulement l’existence de ce qui les liait, de ce qu’ils auraient souhaité encore avoir comme liens, et ils auraient tout donné pour sentir encore de l’amour et de la tendresse l’un pour l’autre, ou au moins du désir brutal. »

Puis après cogitations et réflexions :

« Ils ne mimaient pas seulement l’existence de ce qui les avait liés, qu’en réalité ils appelaient encore de leurs vœux, ils auraient tout donné pour sentir encore l’amour et la tendresse ou au moins le désir animal qu’ils avaient eu l’un pour l’autre. »

p.186 les catènes…. de concaténer…

26 mars

Je reprends ma traduction. Entre temps, j’ai traduit les 29000 signes, en deux jours, d’une nouvelle qui va participer à un prix… Le sujet est bon, j’espère que cela aura du succès.

Je reprends donc et je tombe p. 187 sur un extraterrestre : le mot « piepţenii ». Mais que viens donc faire là ce « t » cédille ?

Je sais une le mot n’existe pas, que c’est forcément une coquille, mais par acquis de conscience d’ouvre le dictionnaire, je consulte en ligne aussi, et je note un point d’interrogation. J’écris ici, aussi…

3028 signes tirés au forceps, des phrases d’une grande complexité, où je balance entre le rendu du texte et la création de mes phrases qui peuvent avoir le goût raboteux de l’original traduit au plus près, ou bien l’élégance du français harmonieux qui absorbe le lecteur dans le rythme de l’histoire et l’invite plus loin. Mais toujours, la tension du choix. Qui augmente avec la charge poétique de l’original, avec sa valence métaphorique, avec l’ampleur de son souffle.

Mais il est 19h55, heure d’été, je dois bouger.

…à suivre, demain, même heure

Comme des lèvres

La suite de mes notes…

La question du mot « labiile » (prononcer en détachant bien les deux « i », « labi-ile »). Ce mot est le pluriel défini du mot « labie », qui  veut aussi bien dire « corolles » que « lèvres » en tant que parties de la vulve… 

Il me semble que dans le passage ci-dessous, au cœur de ce chapitre 13 consacré à Caty, marqué par un érotisme croissant mais très contenu,  l’auteur a forcément choisi la seconde acception :

« Toutes voudraient devenir comme elle, avoir une villa à Cotroceni et un mari imposant, avec une position au ministère des affaires étrangères, et un enfant génial, et, dans leurs immenses armoires encastrées dans les murs, des tonnes de robes évanescentes, parfumées, gaufrées, soyeuses, glissantes, transparentes, froncées comme les œillets et comme des lèvres. »

Je crois que je me pose la question parce que le terme de corolle est très beau et qu’il serait tentant de l’utiliser. Mais les « lèvres » sont plus énigmatiques. L’esprit du lecteur peut choisir entre le rose baiser crépu et les luxuriantes parties intimes… Je suis pour la liberté du lecteur.

Je me demande brièvement si la version suivante, plus proche de l’original -au plan de la syntaxe- serait valable:

« Toutes voudraient devenir comme elle, avoir une villa à Cotroceni et un mari imposant, avec une position au ministère des affaires étrangères, et un enfant génial, et des tonnes évanescentes, parfumées, gaufrées, soyeuses, glissantes, transparentes, froncées comme les œillets et comme des lèvres, de robes, dans leurs immenses armoires encastrées dans les murs. »

Je n’hésite que très peu de temps, juste assez pour me donner l’occasion de noter l’hésitation, pour qu’elle ne se perde pas dans les nuées des phrases effacées à jamais.

Je note aussi que la lèvre, en tant que partie charnue marquant le contour de la bouche, se dit en roumain « buza ». Les dictionnaires étymologiques roumains ne fournissent pas de manière certaine et unanime la source de ce mot… Pour compliquer la chose (mais est-ce bien compliqué?), le locuteur roumain peut bien, à la rigueur, employer « buza » pour les deux types de lèvres… Mais pas « labie », réservé à l’usage qu’en fait Mircea Cărtărescu dans cette phrase évocatrice…

__________________

Tiens! le dictionnaire automatique de word ne connaît pas « pépiante ». Pourtant, ce mot 

évocateur est utilisé par Colette, par Maurice Druon et par d’autres auteurs, alors bien entendu, je l’utilise. Ce qui fait un peu peur, finalement, c’est que le correcteur automatique prenne tellement d’importance qu’on en vienne à douter de certaines choses. Ici, il m’a conduit à me vérifier. Je connais des gens qui, eux, désactivent le correcteur.

13 mars. Mardi

Quelques jours passés à faire d’autres choses. Et le salon du livre qui arrive avec quelques obligations très agréables…

p179, « Tot ce poartă e „de la pachet“, sunt mărci de care oamenii au auzit pe la noi cum se-aude de Graal şi de năframa Veronicăi. » Ce serait dommage de traduire seulement par « tout ce qu’elle porte vient de l’étranger ». « …de la pachet » signifie qu’on lui a envoyé ces vêtements par la poste. Non pas qu’elle a commandé à l’étranger, car ce n’était pas possible. « …de la pachet« , c’étaient les cadeaux faits par des amis ou des parents en Occident, qui éprouvaient un peu de pitié pour ceux de leur famille qui étaient restés coincés derrière le rideau de fer; ça pouvait être aussi de « l’aide humanitaire », provenant de divers canaux de soutien généralement souterrains, cachés. Car bien entendu ils étaient encore impensables, les jumelages qui ont fleuri après 1989. Il y a eu dans la fin des années 1980 l’extraordinaire idée de l’adoption, par des villes et villages français (ce fut le début du superbe élan de l’association Opération Villages Roumains), de villages victimes de la « systématisation », autrement dit, de la destruction, et par ce biais-là aussi, les Roumains pouvaient, parfois, recevoir quelque chose « de la pachet« … Notre Caty, bien lotie socialement, se fait sans doute envoyer ses fameuses petites culottes par des moyens moins dissimulés… 

Je choisirai donc de conserver l’expression entre guillemets. Le « reçu de l’étranger » doit être reçu tel quel par le lecteur, pas la peine d’expliquer. C’est ici que d’autres vantaux s’entrouvrent sur le texte…. 

« Tout ce qu’elle porte « est reçu de l’étranger », ce sont des marques dont les gens ont entendu parler comme du saint Graal ou du voile de Véronique. »

14 mars

Je tombe ce matin sur de nombreux petits pièges anodins, comme la tristesse de n’avoir rien d’autre que le mot estival pour « văratice » qui est si évocateur, me semble-t-il… Je découvre le mot « pembé », qui est rose, mais dans une langue surannée… Incarnat me plaît bien…. J’ai aussi le nez de Caty, qui a le nez « bonţ« , c’est-à-dire, si l’on veut, camus, mais ce n’est pas du tout flatteur, il évoque la mort, la Camuse, la Camarde, ou Socrate… J’hésite à l’utiliser ici. Je pourrais écrire simplement « court »… « épaté » serait très étrange également, et faux, au bout du compte… Je choisis finalement, après pas mal de réflexion à ce sujet, « le petit nez retroussé » qui complète si bien le portrait en action de ces pages 173-175… 

Page 179 superbe passage qui est selon moi un vrai plan de cinéma :  » Câte un catalog Neckermann face ocolul unui cartier întreg, e împrumutat pentru câte-o dupa-amiază de vreo gospodină care-şi ia o pauză de la oalele de pe foc, îşi face o cafea, îşi aprinde un BT şi, cu catalogul în braţe, visează. « 

J’adore cette phrase. C’est vraiment une scène de cinéma. Dans mon imaginaire, elle doit résonner avec quelque chose de très ancien. Avec la vision d’une telle fenêtre entrebâillée un matin de janvier. Avec des exemplaires d’autres revues. C’est un travelling-avant. Vous la voyez, cette micro-cuisine dans l’immensité d’un immeuble communiste, cette cuisine dans laquelle notre regard pénètre par une fenêtre à double châssis en bois, entrouverte? Comme on y cuisine, un peu de buée s’est invitée entre les deux épaisseurs de carreaux. La femme en tenue « de scandal » (ah, comme je l’aime ce terrible faux-ami roumain qui assimile le désordre visuel du vêtement, lequel peut d’ailleurs n’être que relâchement, au désordre auditif du bruit que suppose le mot français « scandale »!) « se ménage une pause entre les faitouts posés sur le feu, se fait un café, s’allume une BT et […], le catalogue sur les genoux, se prend à rêver. » Nous, on la voit de face à travers la vitre légèrement embuée, la tête penchée sur le catalogue, et l’on perçoit l’épaisseur de son rêve.  

…à suivre, demain, même heure

 

Secret de famille / Caty et Boltanski

La suite de mes notes…

Vers la fin du chapitre 12, il y a un passage qui rendra (peut-être) fou les traducteurs n’ayant pas déjà traduit Orbitor… Page 173 (167), le narrateur se demande :

« De ce nu-i ceream să-mi dea să sug lapte din ţâţa ei pe sub talpa casei, ca să apăs casa peste sânul ei căzut, cu areola neobişnuit de mare, până ce mi- ar fi spus tot adevărul?

Autrement dit, 

« Pourquoi ne demandais-je pas à téter son sein sous la semelle de la maison, afin d’écraser sa mamelle tombante à l’aréole extraordinairement large, jusqu’à ce qu’elle me dise toute la vérité ? ». 

 « … la semelle de la maison »! Quelle chose étrange, n’est-ce pas ?

Je me souviens de ma perplexité en 2008, lorsque j’ai rencontré cette expression pour la première fois…  Je craignais un peu de l’utiliser parce que c’est finalement un terme de maçonnerie… Mais dans le contexte du conte, on comprenait très bien. C’était très parlant : « Avec le petit doigt de la main gauche, je soulève la maison, la détachant à la base, et maman se glisse dans la brèche d’ombre. Un serpent de maison avec un ventre jaune se faufile mollement à ses côtés. Maman libère son sein et dirige vers moi son mamelon où luit une goutte de lait. Mais moi, je fais doucement descendre la semelle de la maison sur le sein parcouru de veinules bleues. »

Dans le folklore roumain (peut-être aussi dans d’autres traditions ?) c’est en procédant ainsi que le prince malheureux tente d’obtenir une réponse à la question qui résoudra son angoisse existentielle. Le secret de famille cédera-t-il à cette torture emblématique ?

Dans Solenoïde, le jeune professeur qui retrace ou reconstitue tout au long de ce chapitre magnifique et sanglant l’histoire ou du moins les bribes d’histoires de ce frère jumeau, objet d’un vrai secret de famille, dit en évoquant sa mère silencieuse, « C’était ainsi que les choses se passaient dans les contes qu’elle-même me racontait, c’était ainsi que les braves apprenaient l’existence d’une sœur ou d’un frère. Je n’ai jamais rien demandé parce que ce n’était pas ainsi que les choses se passaient dans notre famille enserrée dans une sorte de froideur. »

Chapitre 13, le 9 mars : ou comment entamer son travail par une complication inattendue : si, en roumain, on peut « povesti un basm », en français, on peut mal « raconter un conte »… Argh, je bute sur un truc tout simple!

« Caty predă chimie, dar de fapt îşi petrece orele de curs povestindu- le copiilor, ca şi când le- ar spune un basm, despre vila ei din Cotroceni, despre cele unsprezece camere ale ei, despre mobila ei Renais- sance, despre zecile ei de vaze de cristal de Boemia, despre gravurile originale de pe pereţi, dintre care unele costă cât un apartament.

Finalement, la solution sera de placer l’incise « ca si când le- ar spune un basm » à la fin de cette phrase : « comme si elle détaillait les étapes d’un conte de fées ». La phrase est assez longue et cela ponctuera efficacement sa lecture tout en rendant la construction de la phrase possible.

Si je choisissais d’écrire « elle passait ses heures de cours à narrer le conte de fée de sa villa à Cotroceni et de ses » etc., je dirais implicitement que tout ce dont elle parle est faux, appartient au domaine de l’imagination. Or l’auteur ne choisit rien à ce stade du livre. Il présente seulement une jeune femme qui passe son temps d’enseignement à dévoiler à ses élèves médusés une réalité très éloignée de la leur:

« Caty enseigne la chimie, mais elle passe ses heures de cours à parler aux élèves de sa villa du quartier chic de Cotroceni, qui compte onze pièces, de ses meubles Renaissance, de ses dizaines de vases en cristal de Bohème et des gravures originales accrochées aux murs, dont certaines valent le prix d’un appartement, comme si elle détaillait les étapes d’un conte de fées. »

Bon, j’ai résolu la difficulté, le sens est là, il n’est pas certain cependant que cela reste en l’état. Disons que cela me permet quand même d’avancer. Enfin, après 17 minutes de cogitations…

J’ai entouré d’un rond la répétition qui m’a sauté aux yeux en lisant le passage : « avid », pour « avidement » deux fois en sept lignes. Et je me demande pourquoi elle existe, chez M.C qui est doté d’un vocabulaire tellement riche.

En réalité, l’expression est trop elliptique pour permettre la compréhension : les enfants ont l’esprit avide, assoiffé de couleurs, de détails chatoyants et de précisions qui font rêver et ils visualisent tout cela facilement, avec aisance, parce que les détails abondent. Je choisis donc pour l’instant : « avec des précisions que leur esprit assoiffé visualise avec facilité » . Je change aussitôt pour « sans effort ». Car la phrase suivante commence par « Et ce n’est pas difficile »…

Et voici une phrase qui donne lieu à plusieurs interrogations enfin, surtout la deuxième partie :  » Caty poartă altă rochie în fiecare zi, altă pereche de pantofi, altă culoare a părului, şi străluceşte atât de tare, că până şi părul cenuşiu al copiilor prinde nuanţe roşcate, albăstrui sau portocalii numai de la radianţa pielii ei pe care cremele şi spuma de baie urcă şi coboară, în flux şi reflux, în acord cu fazele lunii.. »

On a donc une femme dont la beauté irradie au rythme des crèmes qu’elle utilise et dont la peau reflète plus ou moins intensément, comme rythmée par les phases de la lune, différents niveaux de lumière.

Tout cela s’articule autour du mot » radiance », un mot qui paradoxalement semble absorber le sens comme un trou noir : il englobe des bouts de phrases qui se perdent. Il ne reste que lui, qu’il faut utiliser à sa juste valeur…

« … au rythme des crèmes et des bains moussants qui augmentent ou diminuent la radiance de sa peau avec les phases de la lune… »  

Je tente plutôt ça : « …bleutées ou orangées selon la radiance de sa peau que les crèmes et les bains moussants augmentent ou diminuent, flux et reflux, en accord avec les phases de la lune. »

C’est plus proche du texte, le « flux et reflux » est poétique, car il est posé sans autres mots. C’était ça, la clé de la phrase, finalement.

Ma version donne donc :

« Caty porte chaque jour une nouvelle robe, une autre paire de souliers, une autre teinture de cheveux, et elle resplendit à tel point que même les cheveux ternes des enfants se parent de nuances rousses, bleutées ou orangées, selon la radiance de sa peau que les crèmes et les bains moussants augmentent ou diminuent, flux et reflux, en accord avec les phases de la lune. » p.169

« Ca pe o fee », ce que je ne dois pas confondre avec « ca o fee ». Je ne peux pas écrire « ils la suivent avidement, comme une fée ». Non, le petit mot « pe », signifie « comme si elle était une fée ». Six mots pour un petit mot de 2 lettres ? Je ne tiens pas à tout crin à respecter la source à la lettre, mais tout de même. Et puis, je trouve cela lourd. A voir, donc. Je trouve finalement une formule en dépliant un peu la phrase : « Soixante‑quatre yeux brillants la suivent avec convoitise, elle est comme une fée, elle qui, avec suffisance et en se donnant des airs… »

Quelles questions pointues je me pose au moment de l’entrée en scène de Caty, la bombe solaire à l’érotisme débordant, elle qui est tout entière « rubiconde et florale » !

C’est tout un pan du livre qui se déploie avec la présence de la jeune femme, enseignante elle aussi : en effet, c’est par elle que le narrateur (et nous aussi) découvre l’existence des « piquetistes ».

Ils déboulent dans son univers introspectif à la faveur d’un jeu de contrastes saisissants. Ce chapitre est construit avec brio autour de la personnalité érotique, explosive, belle, émouvante, attirante, Caty… laquelle, comme les fraîches fleurs dans une chatoyante nature morte, est l’image même de la vanité, de la brièveté de la vie. Mais durant cette vie, quel épanouissement de couleurs, de matières !

Au sujet des « piquetistes » … Après quelques errances et questionnements, j’ai choisi de créer le mot de manière à conserver la sonorité de l’original, qui, de tout façon, est inventé lui aussi. J’avais hésité à prendre « piqueteurs », mais c’est un mot qui désigne un métier. Quant à « piquet de grève », bien entendu que cela ne pouvait pas convenir ! En plus, les « piquets de grève » ne sont pas forcément des manifestants qui déambulent sous des pancartes…

Cet hiver je suis allée voir l’exposition Boltanski à Beaubourg… Et là, je ressens le choc de la superposition de deux univers, celui de Christian Boltanski et celui de Mircea Cărtărescu : « On ne remarquera jamais assez que la mort est une chose honteuse. (…)  Ce qu’il faut, c’est s’attaquer au fond du problème par un grand effort collectif où chacun travaillera à sa survie propre et à celle des autres.
Voilà pourquoi, car il est nécessaire qu’un d’entre nous donne l’exemple, j’ai décidé de m’atteler au projet qui me tient à cœur depuis longtemps : se conserver tout entier, garder une trace de tous les instants de notre vie, de tous les objets qui nous ont côtoyés… » (Boltanski, 1969)

M.C. fait perpétuellement, dans toute son œuvre, l’archivage de la mémoire. La sienne, celle de ses parents, celle de la ville impossible dans laquelle il est né, celle de l’humanité tout entière. Et ce qui me frappe encore plus dans Solénoïde, après avoir vu l’expo Boltanski, c’est la petite boîte à trésors où le jeune professeur range ses dents de lait, les bouts de ficelle sortis de son nombril, des vieilles photos où tous les gens sont morts ou bientôt morts – puisque le temps suffit à transformer quelque chose de faux en une chose vraie –, les deux morceaux d’aimants qui révèlent la partie invisible du monde… C’est un univers de Traces comme celles conservés et surtout recrées par l’artiste français qui a remporté (je suis contente) en novembre 2017 son pari contre la mort (et David Walsh en est le perdant joueur) …

Les piquetistes qui vont nous accompagner tout au long du livre ont ce but-là : ils se rendent de nuit sur les lieux de souffrances, les cimetières, les hôpitaux, la Morgue, munis de malheureuses pancartes réalisées avec les moyens du bord, pour protester contre le génocide perpétuel de l’humanité. Et leurs slogans sont: „A bas la mort!“, „ A bas les maladies!“, „ A bas l’agonie!“, „ A bas la souffrance!“, „Stop au carnage!“, „Luttez contre la douleur !“, „Pour la vie éternelle !“, „Pour la conscience éternelle !“, „Pour la dignité humaine!“, „NON à la passivité!“, „NON à la lâcheté!“, „NON à la résignation! “ : le combat est dérisoire et beau. Caty est belle et attirante, mais, le soir de ses quarante ans, elle s’effondre. Ce qu’exhale Caty, ce ne sont plus les onéreux parfums français, « C’étaient les phéromones du malheur, de la nostalgie, du désir terriblement intense de revenir, de nager à contre‑courant dans les eaux froides du temps, comme les saumons qui retournent aux sources. Caty n’était plus une femme, elle était une créature dépouillée de son sexe, un pauvre être humain comme les autres, comme absolument tous les autres. Une personne faite de chair périssable et de haine de soi, qui disséminait aux alentours, comme une sphère de pissenlit, les noirs signaux du malheur. Ils étaient sa nouvelle chevelure sur son crâne chauve, le nouveau fard sur ses joues terreuses. C’était le nouveau sexe, une autre sorte de sexe, le sexe de la mort et de la vanité, celui qui cherchait désormais, en lâchant au vent des petits cris de noctules, son partenaire obscur. » p. 180

…à suivre, demain, même heure

Le jumeau et le miroir

La suite de mes notes…

Mardi 20 février

Je passe à travers ce chapitre 12 comme dans un fourré de ronces : j’en sors tout écorchée de la douleur qui suinte de ces pages. Quand on dit que la gémellité est un des thèmes les plus forts de tout l’œuvre de Mircea Cărtărescu, ce n’est pas pour rien. La figure de Victor occupe déjà la trilogie Orbitor et notamment le tome 3. Le double, le jumeau voire même le siamois, dans lesquels on peut voir aussi le miroir, traversent l’œuvre entière de M.C., sur divers plans : du plan intime et réaliste au plan érotisant et fantasmatique.

Attention, spoiler!
On lit ici l’histoire des parents du narrateur, l’histoire de sa naissance et de celle de son jumeau Victor, on souffre avec eux durant leur maladie, laquelle sera fatale au petit Victor. Puis il y a le mystère et le silence familial entourant ce décès. Peut-être plus terrible que la mort elle-même.

Sublimes passages sur la petite enfance, dans la maison de la rue Silistra. Il y a le moment capital du jeu de toute la troupe de petits enfants, sur l’échafaudage électrique, celui qui se trouve contre le pignon de la maison voisine : c’est l’endroit où le petit narrateur dit se souvenir avoir vu une femme dans l’ouverture, tout en haut.

Attention, spoiler!
La scène sera rejouée en miroir près de la fin, vue par la femme elle-même, à distance de plusieurs années.

Très anodine, si l’on veut, cette scène illustre parfaitement le caractère d’origami du temps, et on est pliés, nous aussi, au cours de cette expérience, mais sans nous en rendre compte : des facettes temporelles se reflètent, se rejoignent sur leurs faces complémentaires ou dans une boucle sans fin, à la manière d’un ruban de Möbius.

Lundi 26 février

J’ai pris quelques jours de repos loin du clavier. Je me suis contentée de répondre aux urgences. J’ai écrit un peu, à la main. Ce repos a été nécessaire et efficace ; j’ai moins mal aux doigts.

Ce matin, je fais cette constatation : parfois la langue roumaine souffre de trop de précision : « statea ghemuit la baza uşii », mot à mot [ il était accroupi au bas de la porte ]. Franchement, peut-on se tenir accroupi « au milieu de la porte » ?

1er mars

Je viens de passer en quelques entrechats les 12 pages devant lesquelles j’étais restée bloquée pendant plusieurs jours… Quel soulagement…

6 mars

Une phrase qui m’a vraiment donné du fil à retordre, p. 169:

« Au trecut câteva anotimpuri, pe care le percepeam ca pe-ntunecări şi luminări alternative ale pielii mele de la curgerea norilor. » Ce qui, mot à mot signifie (enfin si on veut, parce que dans l’état cela ressemble à du charabia !) : [ Sont passées quelques saisons, que je percevais comme des assombrissement et des éclaircissements alternativement sur ma peau au passage des nuages ].

Après quelques contorsions, j’en suis à ce résultat peut-être encore provisoire (ce sera bien ma version définitive) : « Quelques saisons ont passé, que je percevais au glissement des ombres des nuages sur ma peau, entre deux taches de clarté. »

Il y a aussi, juste après, sur la même page :

« Abandonné on ne savait quand, un échafaudage métallique, peint par Dieu sait quel caprice en rose (les barres de métal croisées qui s’élevaient presque jusqu’au toit) et bleu clair (le moteur, à la base et la plateforme comme un ascenseur ouvert qui en dépendait), escaladait ce pignon. »

que j’hésite à changer pour :

« Contre ce pignon il y avait, abandonné on ne savait quand, un échafaudage métallique, peint par Dieu sait quel caprice en rose (les barres de métal croisées qui s’élevaient presque jusqu’au toit) et bleu clair (le moteur, à sa base, et la plateforme fonctionnant comme un ascenseur ouvert). »

Mais je pense que cela restera comme ça.

Difficile aussi :

« Lânga casa noastră pestriţă ca un polip se-nalta calcanul coşcovit, orb, al casei vecine, pe uriaşa suprafaţa plană a caruia alternau neregulat, ca pe-o hartă jerpelită, porţiuni tencuite şi altele cu tencuiala căzută, şi stravechile caramizi sclipind în soare. Poate de la acel zid care bara orizontul primei mele copilării, ca si când ar fi despărţit o etapă de alta, mi se trage fascinaţia pe care-ntotdeauna am avut-o faţă de pereţii orbi, de suprafeţele întinse de caramidă lipsite de ferestre, invadate de licheni, pe care molii mari cât palma se soresc nemiscate. »

Pour l’instant cela donne :

« Près de notre maison aux formes tentaculaires s’élevait le pignon cloqué, aveugle, de la construction voisine dont l’immense surface plane exposait, comme sur une carte chiffonnée, une alternance aléatoire de portions enduites quand d’autres étaient décrépites et les ancestrales briques brillant au soleil. C’est peut-être de ce mur barrant l’horizon de ma première enfance, comme pour séparer une étape de la suivante, que me vient cette fascination de toujours pour les murs aveugles, les grandes surfaces de briques dépourvues d’ouvertures, envahies par les mousses, où des mites grandes comme la main se réchauffent au soleil sans bouger. »

Je retravaille ce passage… Il manque des choses, comme la comparaison avec un polype…

J’arrive finalement à cette version, pour la p.164 du livre :

« Près de notre maison mouchetée comme un polype s’élevait le pignon cloqué, aveugle, de la construction voisine, dont l’immense surface plane exposait, comme sur une carte chiffonnée, une alternance aléatoire de portions enduites et d’autres qui étaient décrépies, avec des briques ancestrales chatoyant au soleil. C’est peut‑être de ce mur barrant l’horizon de ma première enfance, comme pour séparer une étape de la suivante, que me vient cette fascination de toujours pour les murs aveugles, les grandes surfaces de briques dépourvues d’ouvertures, envahies par les mousses, où des teignes grandes comme la main se réchauffent au soleil sans bouger. » 

Mais une question demeure, pourquoi n’avons-nous pas en français un mot aussi évocateur et concis que ce soresc  de l’original roumain? Se soleiller? Elles se soleillent…  

…à suivre, demain, même heure

Comme une écaille

La suite de mes notes…

Samedi 10 février

Je travaille à la traduction de Solénoïde depuis le 31 décembre et je suis prête pour proposer au jury des bourses pour traducteurs, que le CNL attribue sur dossier, une version d’une trentaine de pages de Solénoïde que j’apprivoise peu à peu. Les quatre premiers chapitres. Deadline : 18 février.

Edit :

En juillet, j’ai reçu un courrier de Vincent Monadé m’informant de sa décision de m’attribuer, sur avis de la Commission Littératures étrangères, la bourse du CNL. Grande joie. J’ai poursuivi mon travail avec, en plus de l’amour du texte, le réconfort d’un soulagement financier.

Lundi 12 février

Voilà, j’y suis… Ou comment passer plus d’une heure sur une seule phrase, celle de la p. 119 / 116, en bas… Je suis passée par plusieurs versions avant de trouver le « moi qui », deux mots qui me permettent d’articuler cette longue phrase combinant deux visions opposées, celle du professeur d’école et celle des élèves  « Sous ma carapace d’espèce dominante, moi qui les affrontais par dizaines, qui répandais sur eux, à l’instar des dieux, les rudiments d’une sagesse lointaine, qui masquais mal ma peur, qui étais contraint d’endurer leur haine et leur railleries pendant qu’eux, comme le feu sous la cendre, couvaient sous une fausse soumission, je dissimulais un enfant resté intact, revêtu comme un Charlot de ma propre peau trop large pour lui. » 

Mardi

Voilà, je suis depuis plus d’une heure et demie sur une phrase et quand j’en perçois enfin la syntaxe française, je tombe sur deux noms d’insectes ou d’animaux que je ne connais pas !!!! puric de balta et afida…. Et ils ne sont pas dans le dictionnaire…

Mais quelle vision crépusculaire et inquiétante ! Dans ce chapitre 11 qui décrit la vie à l’école, la fameuse école 86, les élèves sont tour à tour menaçants ou translucides et anémiés, dans les jeux de lumière du grand hall où se trouve aussi le cabinet médical : « Sur un côté du hall, il y avait une file d’enfants, garçonnets et fillettes, silencieux et pâles. Dans le corps de quelques-uns qui se tenaient dans l’ambre liquide d’une colonne de lumière, tu voyais le cœur tout petit en train de battre et la trachée esquissée à la mine de plomb, comme dans le corps de daphnies et de pucerons. »

Je viens de corriger à l’instant un mot tout au début de Solénoïde. Je suis revenue sur « Assomption » pour remplacer le mot par « Dormition » (de la Vierge), la fête du 15 août. C’est à la fois plus juste dans le contexte orthodoxe de la Roumanie et, je trouve, plus clair aussi, en français. Qui sait encore, dans notre monde sécularisé, ce que représente l’Assomption ? Combien de gens confondent ce mot avec Ascension ? Dans « Dormition », il y a « dormir » et soudain on saisit que cette date rappelle le long sommeil de la mort.

Lundi 19 février

Au début du chapitre 11, qui se passe intégralement dans l’école, le jeune professeur parle de ses élèves et il se demande comment il peut, lui, « dieu dérisoire », avec son « obscène stylo à l’encre rouge », les juger. Il y a Palianos (ils appelaient les élèves par leur nom de famille, comme c’était également le cas autrefois chez nous aussi), qui « niciodată nu ştie când se scrie „sa“ despărţit și când legat », autrement dit, littéralement « qui ne sait jamais quand écrire « sa » en deux mots ou un seul ».

Si j’écrivais cela, aucun lecteur ne comprendrait. Je transpose donc cette erreur commune en roumain en une erreur tout aussi commune en français : « elle ne sait jamais quand écrire « s’est » ou « ses ».

10916 signes aujourd’hui en dépit du kiné et des soucis avec les abonnements internet et téléphone. J’ai calculé que je tiens une moyenne de 7500 signes par jour de semaine… Un peu moins que ce qu’il faudrait…

L’auteur fait une comparaison, p.129, entre un nuage et une tache blanche comme celles qu’on a parfois sur l’ongle. En roumain, le mot noiţa (noïtsa) est très joli, et il a l’avantage de ressembler au mot nor, qui veut dire « nuage » : « Cerul era acum roşu ca dat cu ojă, şi un singur nor, ca o noiţă, plutea peste cartier. » D’où la comparaison qui est très riche puisqu’elle allie l’image à la sonorité… Mais en français, la jolie noiţă, on appelle ça une leuconychie… C’est moins glamour, leuconychie. Lunule, ce serait mieux, mais faux : la lunule ne flotte pas au milieu du ciel (de l’ongle) mais se trouverait, par métaphore, plutôt couchée sur l’horizon…

Alors, pour moi, ce sera avec tristesse « Le ciel était maintenant d’un rouge de verni et un seul nuage flottait au-dessus du quartier, comme une tache blanche sur son ongle. »

Je n’ai trouvé la solution que bien plus tard, sur épreuves, après des mois de travail sur le reste du livre. Je voulais moi aussi donner de la richesse à cette comparaison, il fallait deux termes appartenant au même champ lexical à défaut de rimer entre eux. M’est alors apparue le doublet vernis / laque : « Le ciel était maintenant d’un rouge de verni à ongles et un seul nuage flottait au-dessus du quartier, comme une écaille sur la laque. » p.126

Je dis autre chose, c’est vrai, je suis plus proche de la totalité de l’intention que dans la première version.

Tiens ! Gueule-de-loup n’a pas de pluriel ?!

C’est dans ce chapitre 11 que le directeur Borcescu demande au narrateur et au professeur de mathématiques Goia d’apprendre ce que peuvent bien faire les élèves dans l’enceinte de « la vieille fabrique ». Ce bâtiment, la vieille fabrique, hante littéralement tout le livre. Il est aussi le symbole d’un patrimoine architectural industriel en péril à Bucarest et qui compte beaucoup aux yeux de l’auteur. Dans Solénoïde, la fabrique est comme une porte sur le rêve, le rêve énigmatique, freudien parfois, obsessionnel souvent, toujours vivement coloré, très narratif, d’une grande richesse poétique et, on le verra à la fin, le lieu d’une vibrante déclaration d’amour paternel. Je ne sais pas pourquoi, cela me fait penser à quelque part dans le micro-roman REM (publié dans le recueil La Nostalgie) à ce passage où un certain Egor confie à la narratrice, une fillette de 12 ans, un coquillage mais également une mission : celle de rêver. Et si elle s’avère être l’élue, ses rêves s’assembleront et la mèneront vers Le Tout. Ce « tout » est « l’issue », une sorte de dépassement de la condition putride de l’homme. Le même Egor fait lui-même référence à l’Aleph, au passage, et au kaléidoscope dans lequel on voit l’univers tout entier, dans tous les détails de son développement… Ce qui est bien chez un grand écrivain, c’est que l’on y trouve des échos et des thèmes qui se répondent d’une œuvre à l’autre.

Tout est important dans ce premier voyage dans la Fabrique. Une partie de l’imaginaire « biologique » de l’auteur s’y trouve concentrée. Pages terrifiantes de beauté que je traduis au galop d’une sorte de transe.

Attention, spoiler!
Le narrateur retournera dans la Fabrique, dans la dernière partie du livre.

Que je note tout de même, en cette fin de journée, combien il est difficile de traduire (p. 142 et 138 en français) « lada studioului » ! Mais je vais y revenir un de ces jours.

…à suivre, lundi, même heure

Les salles à manger des périphéries

La suite de mes notes…

4 février

Dimanche. Je reviens à mon travail vers 16h. Le soleil qui entre à flot aide bien à la concentration. Je suis au chaud, j’écris, je reprends les réflexions de l’auteur sur l’infinie épaisseur des murs de notre prison existentielle. Quel chapitre incroyable !  Quand la force de la pensée rejoint la beauté de l’expression. Ça nourrit, un texte pareil.

Tiens, un superbe exemple de la richesse qu’apporte le double héritage latin et slave de la langue roumaine. C’est beau en roumain, ça complique les choses au traducteur français…

J’ai : les « pereţi infiniţi », les parois ou les murs « infinis ». Et à la phrase suivante, l’écrivain évoque « derma lor nesfârşită », « leur derme… infini ».

« nesfârşit »: infini, illimité, immense, sans fin

« infinit »: infini, illimité, démesuré, immense.

Bien sûr, je peux user des synonymes. Ce qui est intéressant, c’est que je pense à noter un de ces cas dont on est friands, dans les ateliers de traduction…

ne+sfârşit, du sl. suvuršiti.

Qui a donné aussi savârşi, qui veut dire « accomplir » et savârşit, « accompli, parfait, fini, terminé » au sens de parfaitement réalisé mais aussi, dans un sens négatif, « commis », comme dans « a commis un crime ».

Je ne peux pas utiliser les termes français qui contiennent la notion de dimension, car ici il s’agit de ce qui ne peut être dimensionné dans notre monde physique, matériel.

Jolie question de traduction.

Ce sera donc : « les murs sont infiniment épais » et « la prison aux murs infinis ».

Je ne peux m’empêcher de noter ce passage très fort :

« Je sais que personne ne fait ça, que tout le monde se résigne et se tait. De cette prison, on ne s’échappe pas. Les murs sont infiniment épais, ils sont la nuit d’avant notre naissance et celle d’après notre mort. « Quel sens cela aurait-il de penser au non-être infini qui suit ? J’assombrirais ma vie pour rien. Il me reste de bonnes années d’ici là, je peux encore profiter de cette lumière bénie, de la pleine lune se levant sur la forêt, du fonctionnement discret de ma vésicule biliaire, de mes éjaculations dans des ventres heureux, du fruit de mon travail, de la coccinelle qui grimpe vers le bout de mon doigt pour y déployer ses ailes en cellophane froissé. Personne ne sait ce qu’il y aura au-delà du tombeau. » Nous ne pensons pas autrement que nos ancêtres : buvons et mangeons, car demain nous mourrons. Et il n’est pas possible de penser autrement dans la logique de la prison aux murs infinis. Existe-t-il une autre voie que de creuser comme un sarcopte dans leur derme sans limite ? »

Le « fil de Litz », vous en avez déjà entendu parler, vous ? Moi, c’est la première fois ! Il s’agit d’un fil conducteur adapté au transport des hautes fréquences… Je note ça en passant.

Sublime page 99 de l’original (97 en français) !

Le professeur enfermé dans sa maison en forme de navire note dans son journal ce qu’est la chance et la supériorité de l’être humain :

« Puisque j’existe, puisque m’a été donnée la chance impossible de l’existence, me dis-je souvent, il ne fait aucun doute que je suis un élu. Nous sommes tous élus, en ce sens, nous sommes tous illuminés, car le soleil unanime de l’existence nous illumine. Et je suis deux fois élu parce que, à la différence de la guêpe ou du crustacé, je peux penser dans l’espace logique et je peux construire des maquettes du monde dans lequel j’évoluerais à une échelle réduite et virtuelle, alors que mes mains et mes pieds bougent dans l’inconcevable monde réel. »

Un peu plus loin, l’écrivain qui se refuse d’être un écrivain note ceci :

« Ma mission est ainsi une mission d’arpenteur et de cartographe, d’explorateur des bosses et des souterrains, des oubliettes et des geôles de mon esprit, mais aussi de ses Alpes avec leurs glaciers et leurs ravins. Sur les pas de Gall, Lombroso et Freud, j’essaie à mon tour de comprendre le nœud gordien colossal, enroulé, impérial et finalement inextricable qui remplit la chambre interdite de notre crâne, nœud fait de fil de Litz et de chanvre, de soie d’araignée et de fils de salive, de la dentelle obscène des jarretières et des fines écailles des chaînettes en or, du tube flexible de l’ipomée et du flagelle anthracite du lucane cerf-volant. »

Ah, le lucane cerf-volant ! Quel beau coléoptère !

Il occupe sa place dans le livre, revenant plus tard, dans l’extraordinaire chapitre qui se passe à Voïla.

Apparition du personne d’Ispas, le vieux gardien qui attend d’être ravi au ciel – important car il occupe un rôle central dans la dernière partie du livre.

 

Mercredi 7 février

J’entame le chapitre 10.

Entrée en scène d’Irina, la professeure de physique, dont le rôle ne cesse d’augmenter (mais je ne veux pas divulgâcher l’intrigue !). C’est elle qui découvre le fameux interrupteur à côté du lit et l’usage étonnant du solénoïde. Ce chapitre comprend un des plus beaux passages (mais ils sont tellement nombreux, philosophiques, poétiques, émouvants !) de cette première partie : celui où le narrateur se souvient des jours de son enfance, quand il jouait avec tous les petits objets rangés dans le tiroir de la machine à coudre de sa tante.

 

Je tombe à l’instant sur un exemple où je privilégie la belle assonance de la langue :

J’ai d’abord écrit : « au même pas paresseux » et je me suis immédiatement corrigée, bien entendue : « au même rythme paresseux » … Et puis j’opte pour « … d’un même rythme paresseux… » …

Je me demande si je fais bien de noter ces petites choses en passant. Mais je crois que cela peut intéresser des lecteurs, d’entrer de plain-pied dans la fabrique des phrases. On perçoit les grandes lignes de la logique à l’œuvre dans l’esprit qui traduit, les questions que je me pose et à quel sujet je me pose des questions. C’est très intime, en réalité, puisque ces notes révèlent plus qu’une technique mais une sensibilité, des lacunes, tous les aiguillages de mon chemin d’écriture en traduction.

Un autre exemple, similaire, qui parle de longueur d’onde du mot choisi et de la musicalité de la phrase…

« Irina s’est arrêtée, abandonnant en plein milieu une phrase sur la douleur qu’une offense passée laisse sur le cerveau. »

…était au départ :

« Irina s’est arrêtée, abandonnant en plein milieu une phrase sur la souffrance qu’une offense passée laisse sur le cerveau. » L’abondance de « ff » à la fin, c’était trop. Il me semble que le mot « douleur », ici, est comme un creusement dans la ligne de la phrase. Au contraire de « souffrance » qui est renflement.

Journée à 11780 signes…

 

Jeudi 8 février

Oh le bonheur de la recherche ! Au cœur d’une phrase longue de 15 lignes (!) l’écrivain évoque l’assonance entre le mot « Endocrinologie » aperçu au fronton d’un établissement médical et les crinii, c’est-à-dire, en roumain, les lys. On comprend tout de suite que le crin’  roumain puisse rimer avec « endocrine »…  Dilemme, allais-je changer totalement l’image sonore ? Des crins ? Mauvais.

J’ai cherché dans la liste des noms vernaculaires des lys et là, j’ai trouvé la crinole, autre nom du « crinum » qui pousse dans tous les jardins… Comme le « crin’ » de l’enfance du narrateur… Au passage, j’ai compris que le roumain a formé le nom de cette fleur sur le slave « kriny » (prononcer crinou) tandis qu’en français, vers le 12e siècle, la fleur de lys est née du latin « lilium »…

De nos jours, nos jardins sont emplis de lys, de vrais lys mais aussi de crinum ou crinoles, ces faux lys qui peuvent avoir de nombreuses couleurs et qui poussent à plusieurs sur une seule tige au contraire du lys qui ne donne qu’une seule fleur, semble-t-il. Jolie présence des mots qui fleurissent diversement, sur la tige d’une seule image à préserver.

Mais cette découverte étymologique ne me donne pas encore la solution de cette longue, très longue phrase proustienne… (une demi-page du livre original, tout de même !)

J’ai trouvé ma version :

« Quand j’étais enfant et que nous rendions visite à ma tante, dans le quartier Dudeşti-Cioplea, ce qui était alors une aventure, parce que cela arrivait rarement et que l’on se levait tôt, parce que les matins d’été me surprenaient par leur fraîcheur, surtout que maman m’enfilait simplement un petit maillot dans lequel j’allais rester toute la journée, parce que nous traversions la ville, effectuant un trajet long et sinueux en changeant trois fois de tramway et en passant par des lieux portant des noms magiques, Obor, Foişorul de Foc, l’Institut d’Endocrinologie dont le nom étrange m’évoquait toujours les crinoles des jardins, la première chose que je faisais quand nous arrivions et que ma tante nous ouvrait la porte avec des gestes larges de plaisir exagéré, c’était d’explorer les recoins de sa maison de couturière, d’ouvrir les petits tiroirs de la machine à coudre à pédale et de m’occuper avec les merveilles de la vitrine du buffet, les poissons en verre, la boîte de rummy, les amoureux et les ivrognes en porcelaine, hôtes habituels des salles à manger des périphéries. » p. 108

…à suivre, demain, même heure

Arrachés au forceps

…La suite de mes notes

Mercredi 31 janvier

J’arrive au chapitre 9. Je suis tout ébouriffée par la traversée du 8.

Le chapitre 9 commence par une phrase qui a été reprise très souvent dans la presse roumaine. Je crois que l’auteur a dû l’utiliser lors des diverses rencontres en librairie à Bucarest après la parution du livre. Il me semble bien avoir vu passer des articles sur les réseaux sociaux, illustrés de photos prises dans les librairies Humanitas ou à Cartureşti, dans le centre de la capitale.

Le narrateur veut « écrire un rapport », un « compte-rendu de ses anomalies », car trop de choses se passent qui n’arrivent pas dans la vie, mais qui ne sont pas pour autant irréelles. Le narrateur évoque pour la première fois son écriture au jour le jour (c’est là que l’on comprend bien que ce livre est un journal), la rédaction de ce qui n’est pas une fiction, puisqu’il n’est pas devenu écrivain… Ce journal est, depuis ses 17 ans, « la doublure de papier » de sa vie.

Mon esprit divague et je repense aux tomes du Journal de Mircea Cărtărescu. J’ai le dernier en cours de lecture. L’œuvre entière de l’auteur est un travail sur le miroir faisant se confondre la réalité et le rêve (pour ne pas utiliser le mot « fiction » qui ne lui plaît pas).

Ah ah, netezimea, caractère de ce qui est lisse… « …mes actes sont de vagues aspérités sur .. » sur, sur, « netezimea  banale de la plus banale des vies… ». Je trouve « émail » : « l’émail banal de la plus banale des vies » parce que l’émail est la matière qui me semble la plus lisse qui soit.

10480 signes. Il est 18.37.

Jeudi 1er février

Un jeudi difficile, seulement 1922 signes au compteur. Et cette coquille : « Le sens se trouve dans l’hypersphère, dans l’innommable objet transparent qui résulte de l’élan de rotation donné à la sphère de la quatrième dimension. Mais, ce faisant, j’arrive bien trop tôt à Hinton et à ses cubes auxquels mes anomalies semblent confusément liées. »

Le choix du mot « quatrième » me chagrine. Si je réfléchis bien à ce qui arrive dans la tête de l’enfant qui regarde, fasciné, la pièce de monnaie en rotation, « transformée en un globe d’or fin, semi-transparent, comme la boule d’aigrettes du pissenlit », tout cela se passe dans notre dimension, qui en compte trois. L’hypersphère est ce qui « existe » dans la dimension immédiatement supérieure à la nôtre, me dis-je. Alors, dans le bout de phrase « …l’élan de rotation donné à la sphère de la quatrième dimension », l’auteur a sans nul doute voulu écrire « troisième dimension » ». C’est la seule solution pour que la phrase ait un sens… Pour que les deux textes soient reliés par le sens que je trouve à leur donner.

Tiens, j’ai noté l’emploi de « ahaner » dans une traduction de l’anglais. Le mot est utilisé pour un bus qui toussote, qui avance péniblement. Je le trouve très bien ce mot et me propose de l’utiliser quand j’en aurai assez de ce que j’emploie d’ordinaire…

Vendredi 2 février : matinée plongée dans un passage très compliqué. Je n’avance pas. J’ai posé une  phrase dans sa complexité et j’ai souligné en jaune :  cela va continuer à travailler, à maturer pendant que j’avancerai sur le reste. Parfois, souvent, le passage problématique s’éclaire quand on arrive au bout de la page suivante. Et ce n’est pas faute d’avoir lu tout le chapitre avant de commencer…

« Intrîndurile », « ieşindurile »

La phrase de 8 lignes… La voilà dans son caractère brut (et tellement insatisfaisant !) :

« Chacun de mes souvenirs et de mes rêves (et les souvenirs rêvés, et les rêves ressouvenus, car mon monde est fait de milliers de nuances et de dégradés) porte le signe de son appartenance à un système, comme c’est le cas des excroissances et des creux des pièces de puzzle : une grande partie de leur « anormalité » – mes anomalies– tient à cet appareil emboîtement, car, de tout ce que je sais des hommes, de la littérature et de la vie, personne n’a observé le système de fixation, les pressions et les accroches d’un certain type de souvenirs très anciens et de rêves. »

4400 signes arrachés au forceps. Je vais déjeuner.

16h45. Je rentre de ma séance de kiné et j’ouvre mon fichier. Je vois : « le métronome qui mesure le temps à notre disposition pour connaître la réponse. » Je me dépêche de remplacer « connaître » par « découvrir ».

C’est mieux.

Je me remets au travail.

Incroyable journée. Je termine finalement sur plus de 11000 signes. Le texte s’envole, la traduction suit. J’ai trouvé la solution à la phrase qui me posait un problème, ce matin (si lointain qu’on dirait une autre vie) :

« Chacun de mes souvenirs et de mes rêves (et les souvenirs rêvés, et les rêves ressouvenus, car mon monde est fait de milliers de nuances et de dégradés) porte le signe de son appartenance à un système, comme c’est le cas des excroissances et des creux des pièces de puzzle : une grande partie de leur « anormalité » – mes « anomalies » – tient à cet appareil d’emboîtement, car, autant que je sache pour l’avoir appris des hommes, de la littérature et de la vie, personne n’a remarqué le système de fixation, de pressions et d’accroches que portent un certain type de souvenirs très anciens et de rêves. »

Un plan d’évasion

La suite de mes notes…

Reprise ce matin. 25 janvier.

… »imprumutat la reciproc » : ah ah, je parie que nombre de traducteurs (mais pas ceux qui ont déjà traduit Orbitor) vont se poser la question de ce que cela signifie… Les parents du narrateur ont fait un emprunt, un crédit, auprès de la « caisse d’aide réciproque », une sorte de fond mutuel qui existait avant 1989, à l’époque communiste en Roumanie… Je connais ce genre de choses mais je ne sais pas moi-même quoi faire de cette précision, ici.

Finalement, j’avoue que je ne vois pas l’intérêt d’être aussi exacte. Une note en bas de page est exclue. Pour les lecteurs français, ce sera donc « Ils ont pris un crédit dont ils paient encore les mensualités ».

Je prends donc le parti « cibliste » … à moins qu’il ne s’agisse de bon sens ? Je nourris juste un peu plus la part des anges.

Dans ce magnifique chapitre 8 où je suis encore se trouvent narrées les deux fameuses histoires qui ont profondément marqué l’enfance du jeune prof de roumain : celle du moujik dont la femme a disparu sans laisser de traces dans la neige et celle du bagnard auquel on révèle à coup de toc-toc dans le mur, le plan qui lui permet de s’évader. Le livre entier est un plan d’évasion.

PTAP : Préparation de la jeunesse à la défense de la patrie : j’avais fait une note que j’ai ensuite enlevée. Après avoir été partisane des notes en bas de page, je pense qu’il faut les éviter le plus possible. J’ai inséré la précision dans le texte.

Je viens de faire une plongée dans l’anatomie des étoiles de mer… J’ai consulté le dictionnaire encyclopédique, lu la page Wikipédia des étoiles-de-mer et j’ai fini par regarder une vidéo étonnante montrant précisément ce que l’auteur écrit : l’étoile de mer déverse une sorte d’estomac sur sa proie, pour parvenir à la digérer.

Ce n’est pas que l’auteur s’engage dans une étude des étoiles de mer, mais il écrit :    

« Îmi vărsam conţinutul mental peste el, cum digeră stelele-de-mare câte- un cuib de scoici. » Littéralement : « J’y versais mon contenu mental, comme les étoiles de mer digèrent un nid de coquillages »Résultat de recherche d'images pour "coquillage"

J’écris donc rapidement : « J’y versais mon contenu mental, comme les étoiles de mer digèrent des coquillages » mais je ne comprends pas moi-même ce que je viens d’écrire. Ce n’est qu’après la petite recherche que je peux modifier mon premier jet, et cela donne : « J’y versais mon contenu mental, comme les étoiles de mer déversent leur estomac à l’intérieur d’un coquillage pour le digérer »

Là, cela devient trop explicatif, très lourd, faux. Je me perds. Impossible.

Finalement, je trouve : « J’y versais mon contenu mental, comme les étoiles de mer déversent leur estomac capable de digérer des coquillages. »

C’est bizarre, mais la phrase finale paraît toujours étrangement simple. Comme si, en traduisant, on passait par l’éparpillement de la pensée, avant de replacer les pièces du puzzle,  d’une évidence implacable.

Le début de ce chapitre 8 est vraiment un superbe éloge de la lecture, vue comme le désir viscéral d’avoir les « clés de toutes les boîtes aux lettres », car les livres rangés dans une bibliothèque évoquent à l’enfant la vision des rangées de boîtes destinées au courrier, dans les halls des immeubles : « Chaque livre était une fente par laquelle je regardais dans la tête d’un homme ».

Plus loin, il évoque l’osmose entre son cerveau et celui des auteurs dont il lit les livres avec avidité. Il compare ce rapprochement à une digestion prédatrice, comme celle de l’innocente étoile de mer. Cela m’aura donné un peu de fil à retordre. Un genre de contorsion de la curiosité bien nécessaire, pour digérer l’image particulièrement originale.

…à suivre, demain, même heure

De la place et de la politesse

 La suite de mes notes…

Dumneata : classique écueil. Ce pronom personnel n’a pas de véritable équivalent en français. Le plus souvent, il marque le respect. Dans sa variante à la 3ème personne du pluriel, Dumneavoastră (l’équivalent, en italien par exemple, de Lei, qui prend d’ailleurs également une majuscule) c’est simple, c’est l’équivalent de notre « vous » de politesse.

Dumneata n’est pas un « vous », et pourtant marque une certaine distance. Ce n’est pas non plus un « tu » qui serait trop familier…

Par ailleurs, quand il est utilisé par les personnes âgées, dans leur conversation avec une personne plus jeune, ce « Dumneata » est parfois teinté de condescendance. Dans le contexte qui est celui de ce passage de Solenoïde, je choisis d’utiliser « vous », et lorsque j’ai l’occasion, à une ou deux reprises, je place un « jeune homme » : cette manière de dire « jeune homme » qui installe chacun des interlocuteurs bien à sa place. Ce faisant, j’espère avoir, à la fois respecté le texte et donné au texte français ce petit quelque chose d’insaisissable lui donnant aplomb et vérité. Lui attribuant une place, en fin de compte.

Je perds peut-être quelque chose de l’original, mais là, il y a une véritable impossibilité, un espace, un manque, une once de « part des anges ». Enfin, je me dis : toutes ces réflexions que je me fais sur la « distance », « la place » des interlocuteurs, l’un par rapport à l’autre, elles marquent la richesse et la variété des relations humaines qui sont de différentes qualités et s’articulent différemment selon les pays et les langues.

Une question, p. 77 qui peut paraître trop simple : « maestro Tesla ». J’écris d’abord « maître ». Mais ce terme de Maestro, j’ai vraiment l’impression de devoir le réserver au domaine musical… « Maître », est-ce que cela peut fonctionner ? N’est-ce pas celui qui domine ou qui enseigne ? Ici, l’homme parle avec admiration de Tesla… « Le grand Tesla« , « le savant » ? Je choisis pour l’instant Maître avec une majuscule…

Ce sera finalement « maître » tout simplement, et cela ne me choque plus du tout. Parfois, le traducteur traduisant complique les choses inutilement. Heureusement, il sait se transformer en lecteur critique, lorsqu’il se relit [Et à cet instant, je me relis et je me pose de nouvelles questions sur ces notes mêmes. Stop! Je m’arrête là. Le principe de ce Journal de traduction est bien de conserver la vision sur ces hésitations dans le processus traductif, sur mes allers et retours entre différentes solutions.]

Donc : « Il avait vécu dix ans aux États-Unis, avait travaillé pour Tesla (qui pour moi n’était alors que le nom d’une radio), et son solénoïde était, d’après ce que je comprenais, un prolongement des recherches du maître dans le domaine de l’électromagnétisme »

Deux pages plus loin, p.  79 « ventre »… petit détour par le dictionnaire pour découvrir un sens qui appartient au monde de la physique : « J’ai compris plus tard le sens de sa démonstration : M’sieur Mikola semblait croire en l’existence d’un réseau énergétique à la surface de la Terre, avec des points de grande intensité (les nœuds) et au contraire des points inertes (les ventres). Sa maison devait être placée sur le nœud le plus proche. »

J’adore ce métier aussi pour tout ce que j’apprends au fil des textes que je traduis. Je suppose que j’en oublierai la grande partie…

« Tziganie » …. je l’invente, ce mot? Oui : Monsieur Mikola explique au narrateur : « C’était là-bas, dans la tziganie, sur ce terrain vague, que se trouvait l’endroit magique. Je l’ai senti dès mon arrivée. J’ai immédiatement perçu le calme pur comme le blanc de la neige, le calme d’avant l’apparition de l’oreille, d’avant la notion de son, jeune homme. Ou peut-être le calme d’avant l’apparition du monde. »

Les chausse-trappes s’enchaînent, j’ai failli écrire ci-dessus « création » au lieu « d’apparition » du monde… C’est différent… qui dit création, dit créateur…

Toujours page 79, découverte de ruines très anciennes lors de la construction de la maison : « des ruines très anciennes qui allaient vers l’abîme de l’histoire »? Non, « qui descendaient vers les abîmes du temps historique ».

Dans la même scène, p. 80 « a avea o casa pe pamânt… » un piège pour qui ne connaît pas cette expression bien roumaine et assez populaire. Elle ne veut pas dire « une maison sur cette terre » ni un appartement situé dans un immeuble, mais une maison avec accès rez-de-chaussée, sans voisin dessous, une maison individuelle construite sur la terre ferme… Mais c’est introuvable dans les dictionnaires… Dans ma version, ce sera simplement « une maison ».

…à suivre, demain, même heure

La maison en forme de navire

La suite de mes notes…

J’arrive au chapitre 8 où le narrateur raconte notamment comment il a acheté en 1981 son étrange maison « en forme de navire », à un certain M. Nicolae Borina, qui se fait appeler Mikola et qui lui raconte sa vie et l’histoire de la bâtisse.

La « maison en forme de navire », nouvel espace fantasmatique aux « dizaines, centaines ou milliers de pièces » dans lesquelles le narrateur erre et se perd au cours de magnifiques promenades entre poésie et surréalisme. Découverte de la tour et du fauteuil dentaire.

Première référence au Solénoïde : inventé par ce fameux Nicolae Borina, élève roumain de Tesla. L’un de ces appareils a été enfoui dans le sous-sol de la maison que le narrateur a achetée.

Où la répétition de « quelque chose » (ceva) mène à une réflexion plus profonde. Et c’est une phrase toute simple, p.77, même si l’on peut admettre que toute phrase au style indirect libre recèle des pièges parfois difficiles à éviter.

J’ai : « Omul fusese la viaţa lui ceva greu de definit: inventator, fizician, arhitect, chiar şi un fel de medic, se numea Nicolae Borina, dacă numele ăsta-mi spunea ceva. »

J’ai donc un problème de répétition (ceva), puis je me heurte au fait qu’en français je n’aime pas dire d’une personne qu’elle est « quelque chose », c’est-à-dire un objet. Enfin, je me pose la question de savoir si je mets un « et » avant « il s’appelait ». Mais je pense renoncer pour respecter le rythme original.

J’ai donc pour l’instant : « Cet homme avait été, au cours de sa vie, plutôt difficile à définir [j’ai enlevé le « quelque chose »] : inventeur, physicien, architecte, il avait même été une sorte de médecin, il s’appelait Nicolae Borina, si ce nom me disait quelque chose. »

Une demi-heure plus tard, illumination. Je reviens sur le début de la phrase et je change « plutôt difficile à définir  » par « inclassable ».

J’ai donc finalement :

« Cet homme avait été, au cours de sa vie, un inclassable : inventeur, physicien, architecte, il avait même été une sorte de médecin, il s’appelait Nicolae Borina, si ce nom me disait quelque chose. »

Phrase suivante : « L-am privit alb ».

L’expression est très évocatrice : avoir un « regard blanc », c’est-à-dire inexpressif. Comme si l’œil n’avait plus d’iris et plus d’âme non plus. Le dico des expressions de Negreanu ne me donne rien. Je connais très bien la formule mais comment la rendre  en français d’une manière aussi ramassée ?

J’opte pour l’instant pour « jamais entendu parler », lapidaire. Et cela a l’avantage d’être dans le registre du discours, puisqu’on est dans un passage au style indirect libre. Pas satisfaite pour autant.

Mais finalement, je ne trouverai pas mieux. Ce sera « Jamais entendu parler ».

…à suivre, lundi, même heure

Sur le statut de l’écrivain

La suite de mes notes…

18 janvier

Chapitre 5, page 40, je m’échine sur une phrase d’une grande complexité et aussi d’une grande beauté. Il s’agit du passage qui explique le terme de « créode » et qui est si important dans l’ensemble de la pensée du narrateur. Ce prof de banlieue qui est un écrivain raté (sic !) élabore une pensée philosophique : « La trajectoire de notre vie se solidifie sur notre passage, se fossilise et acquiert de la cohérence mais aussi la simplicité du destin, alors que nos vies qui auraient pu être, qui auraient pu se détacher à chaque instant de la gagnante, restent des lignes en pointillé, fantomatiques : des créodes, des différences de phase quantique, diaphanes et fascinantes comme des tiges qui végètent dans une serre. »

J’ai tiré la beauté de cette phrase de la gangue qui l’entourait : celle du sens obscur. Trouvant un sens, scintillant de clarté en français, cette phrase devient belle.

Mots difficiles : « calcio-vecchio »

Dans ce chapitre 6, à partir de la page 49, Mircea Cărtărescu déploie une réflexion sur le statut de l’écrivain et sur l’importance de la littérature, à partir de l’histoire d’Efimov, le personnage de Dostoïevski, le violoniste. Tout le livre est aussi une réflexion sur la littérature, totalement connectée au meilleur de la littérature mondiale.

« Volbură »

Première des scènes se passant dans la fameuse salle des professeurs de l’école située au bout du boulevard Colentina à Bucarest. Les tableaux aux murs sont toujours d’écrivains d’autres pays ou obscures ex-républiques soviétiques, ouzbèkes ou monténégrins ou plus loin, kalmoukes… Dans la cavalcade de la traduction, j’ai cru un instant que je me trompais, mais non, j’avais bien lu. Ce carrousel des portraits d’auteurs de pays minuscules est une ironie sur l’invisibilité des littératures des tout petits pays.

L’école, lieu de torture et de fantasme, mais lieu de vie puisque tout passe par là. Sacrée galerie de portraits. Ah, l’affreuse garde-chiourme du sous-sol ! Ah, l’étonnant directeur Borcescu et son coup de la panne ! Ah l’explosive Florabela !

Sifonării minuscule : minuscules échoppes d’eau de Seltz

Centre de paîne : débits de pain

Vulcanizare : ateliers de rechapage

Depozite de cherestea : dépôts de bois de construction

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Des milliards d’existences virtuelles

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Lundi 15 janvier

Au chapitre 4, année 1977, lecture et disgrâce au Cénacle de la Lune. Attention : le cénacle de référence, celui qui a existé en vrai était le Cénacle du Lundi. Donc, ce n’est pas une erreur, c’est une ironie de l’auteur à l’égard de ce club littéraire si célèbre, qui a structuré une partie de la vie des écrivains dans les années 1980…

Premières références (elles seront nombreuses car elles parcourent le livre, illustrant le très riche thème du double, du dédoublement) aux choix forcément « binaires » (c’est « ça » ou « ça ») selon lesquels la trajectoire de l’existence peut dévier. Les résultats de ces choix nombreux forment un « cocon » de milliards d’existences virtuelles qui sont créatrices d’autant de « moi » partis dans une autre direction. Le narrateur souhaite les retrouver au terme de l’immense quête qu’il entreprend et qui est ce livre même. 

Attention, spoiler!
Ces « moi » sont toutes les hypostases de lui-même qu’il découvrira à la fin du livre sur les tables de la Morgue, entourés des objets de sa vie.

On découvre un peu de leur destin au début du chapitre 5 : « Mes milliards de frères avec lesquels je parle à la fin, dans l’hypersphère additionnant tous les récits générés par mon ballet dans le cours du temps, sont riches ou pauvres, ils meurent jeunes ou de grande vieillesse (certains ne meurent jamais), ils ont du génie ou sont des ratés, des clowns ou des entrepreneurs de pompes funèbres. »

La dernière fois que j’ai croisé un employé des pompes funèbres, c’était un ancien danseur de ballet, et il lui a suffi d’un entrechat musclé pour franchir l’espace insondable de la tombe ouverte.  

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Astrolabes

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10 janvier 2018. Mercredi.

Je note, p.33, au début du chapitre 4, un bel exemple de « part des anges » dans l’autre sens : Je trouve «  acel unic obiect prin care neantul se onorează» dans lequel je dépiste bien sûr le célèbre vers de Mallarmé : « ce seul objet dont le néant s’honore ».

La version roumaine perd inévitablement le double sens de «s’honore» qui s’entend en français comme « sonore », car la conjugaison du verbe « honorer » en roumain se fait par l’adjonction de trois lettres ( – ază) tuant la proximité avec le mot « sonor». C’est un peu de sens qui s’évapore au passage. Mallarmé est si difficilement traduisible ! Je me souviens toujours (et très souvent, je ne sais pas pourquoi) de Cioran qui raconte avoir échoué (littéralement) sur le rivage de Dieppe, à traduire Mallarmé. C’est à ce moment-là qu’il a décidé qu’il écrirait dorénavant en français.

La première rentrée d’un étudiant : « Des fils de la Vierge scintillaient dans l’air, des jeunes filles se pressaient, elles aussi, vers leur université, le monde était neuf et brûlant, tout juste sorti du four, et pour moi seul ! Le bâtiment de la faculté me parut avoir des proportions inhumaines : le hall en marbre désert et froid me semblait une basilique. » L’automne lumineux, lorsque je suis devenue étudiante, c’était à Tours, loin de chez moi. Vision éphémère du souvenir de la Rue Nationale traversée dans l’émotion de la foule trop grande pour moi.

Le secret d’un grand livre est aussi de résonner dans la vie passée de ses lecteurs.

« Funigei », les fils de la vierge, à ne pas confondre avec funingine, la suie. Hasard de la proximité sémantique en roumain de deux mots signant des choses si dissemblables en français.

«…labii şi astrolabii » : ah, garder un peu de l’écho joueur et coquin entre ces deux mots ! J’opte pour « des chairs labiales et des astrolabes » puisque les tristes lèvres du bas manquent de sonorité ! (p34)

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…que je sois dans un corps

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9 janvier 2018, mardi

J’écris :

« Il est si étrange d’avoir un corps, d’être dans un corps. » p.14 Mais l’auteur écrit « que j’aie un corps », et je m’apprête à me corriger tout de suite. Après tout, il y a une différence, entre dire une généralité : « étrange d’avoir un corps » et ce que l’auteur signifie.

Je dois changer le début de la phrase, dans ce cas : « Il me semble si étrange que j’aie un corps, que je sois dans un corps. » J’ai rajouté « me semble » parce que la phrase coule mieux mais aussi parce qu’il est question de subjectivité. Je suis plus près du sens, je crois, parce qu’il faut respecter l’impression très personnelle qui est exprimée là. 

Crinii-de-mare : tiens, les lys de mer, cela existe !

Le narrateur raconte la fois où, à 24 ans, il a fait son premier trajet dans Bucarest en direction de l’école où il allait enseigner, tout en nourrissant encore le rêve de devenir écrivain. La ville comme paysage mental de la douleur, obsession des douleurs dentaires – elles parcourent tout le livre.

« … repartiţia guvernamentală… » p. 19 : il est si facile de se laisser abuser par ce faux-ami. Il s’agit en réalité de « l’annonce officielle des affections » de poste à la sortie de l’université.

Au chapitre 3, le narrateur évoque son adolescence de grand solitaire et de lecteur absorbé par sa ville, Bucarest. Auto-dévoilement du faux-vrai écrivain : « Telle était la ville que je voyais par la fenêtre de ma chambre sur le boulevard Ştefan cel Mare et que j’aurais décrite inlassablement si j’avais réussi à devenir écrivain, je l’aurais transposée de page en page et de livre en livre, ville sans habitants mais pleine de moi-même comme un réseau de galeries dans l’épiderme d’un dieu (…) ». Orbitor commençait justement par une vision de l’ado devant sa fameuse et désormais culte triple-fenêtre panoramique donnant sur Bucarest…

J’aime retrouver l’univers de cet écrivain d’un livre à l’autre. Comme dans un seul grand Livre de la vie.

En 1976, pendant son service militaire, le narrateur a écrit LE poème intitulé La Chute, en sept parties « du paradis à l’enfer ». Première référence à Dante. Le triptyque de Dante éclaire aussi les autres livres de Mircea Cărtărescu et notamment L’Aile tatouée.  Référence aussi à Mallarmé, dont quelques vers sont disséminés dans le livre. Première évocation du livre d’Ethel Lilian Voynich Le Taon lu dans son enfance. La pelote Voynich-Boole-Vaschide-Manuscrit de Voynich se dévide à partir de ce moment-là.

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