La table jaune, le lit tapissier jaune

La suite du Journal de traduction de Melancolia

4 février 2020

Je tourne la page  (je commence à la vitesse de l’escargot!) et je retrouve la difficulté de traduire « studio » ! Je me souviens que j’ai voulu écrire une note dans le Journal de Solénoïde et que je ne l’ai pas fait.

La langue roumaine, on le voit bien, c’est tellement facile. Un studio, c’est un studio, et pour faire la différence entre un studio d’étudiant et un studio d’enregistrement, il n’y a qu’à se fier au contexte. Pas de quoi fouetter un chat.

Mais si. Enfin, il y a matière à discussion. J’explique.

Quand l’auteur parle de « studio », de « lada studioului » ‘ »coffre » ou « boîte » du « studio »), c’est parce qu’un enfant s’y cache, ou bien se tient juché dessus afin de pouvoir regarder dehors. D’autres fois, le personnage, comme dans Melancolia, tombe dans des rêveries labyrinthiques à force d’observer de près le tissu tapissier aux motifs fleuris du « coffre du divan »… Souvent, le petit enfant se cache dans le « coffre », au creux de la couette qui s’y trouve rangée. Souvent aussi, le héros pose son livre « sur le coffre », dont on comprend qu’il doit donc se trouver à portée de main…

Ce coffre, ce divan, ce lit qui semble bien ne pas ressembler aux lits que l’on connaît donne du fil à retordre aux traducteurs. Il y a des fois où ce n’est vraiment pas important de savoir avec précision dans quel type de lit ou de divan le héros passe ses journées. Mais, très souvent dans l’œuvre de Mircea Cărtărescu (notamment dans Orbitor et dans Solénoïde), il vaut mieux comprendre. C’est aussi le cas dans Melancolia.

Arrivée à ce point de mon développement, je pense de quelques images vaudront plus, pour une fois, que toutes les explications:

 

Ce sujet me passionne. 

Je vois dans la présence de ce meuble comme un fait d’histoire de la vie quotidienne de la société roumaine. Je ne sais pas quand a été inventée cette pièce de mobilier. J’y vois une création adaptée à l’exiguïté des pièces de vie où l’on devait, aussi, dormir. C’est pour cela que c’était pratique d’avoir, derrière l’abattant, un grand espace où rouler toute la literie, drap de dessous, couette, oreillers, afin de profiter du divan pendant la journée. J’y vois aussi un meuble-cocon destiné à protéger le ou les dormeurs du froid glacial provenant du mur. Une sorte de développement dans la modernité de l’habitude rurale et archaïque (mais qui revient à la mode, j’ai vu ça dans des intérieurs chics!) de clouer au mur une tapisserie en laine.  

Une brève recherche dans les textes littéraires m’a conduit à trouver ce meuble chez Radu Cosaşu, chez l’auteure de romans policiers Rodica Ojog Braşoveanu (qui a écrit une fabuleuse sage historique avec un personnage récurrent), ou chez Adriana Bittel, romancière et nouvelliste.

Mais c’est chez Mircea Cărtărescu que ce meuble est le plus présent. J’ai compté 5 occurrences dans Solénoïde. Et dans Melancolia, on le retrouve dans la première nouvelle, Les Ponts, aux pages 22, 28. Puis aux pages 31-32 et enfin à la page 52.

Je n’ai pas pu faire l’économie d’une traduction explicative. A la page 28 (p. 33 de l’original), j’ai donc écrit  « Ils étincelaient jusqu’à la dissolution dans la lumière, l’armoire jaune, la table jaune, le lit tapissier jaune, avec son abattant tapissé jaune derrière lequel on rangeait les draps. » 

C’est évidemment un peu plus long que l’original Străluceau până la dizolvare­n lumină șifonierul galben, masa galbenă, studioul galben, lada galbenă de la studio ; mais au moins on voit, j’espère, ce qu’il faut voir.

Ce qui compte finalement, c’est que je suis enfin à peu près contente de la manière dont les mots roumains deviennent français lorsqu’il s’agit de présenter cette réalité peu connue  (peu connue en dehors de Roumanie, ai-je l’impression – mais que les lecteurs des pays de l’Est n’hésitent pas à me dire en commentaire si ce type de lit existe dans les pays voisins!). 

Innocent, presque anodin, ce « studio » est la parfaite liaison entre les deux journaux de traduction, celui qui est né avec Solénoïde et celui-ci, que je commence à écrire en même temps que je traduis Melancolia.

 

A suivre, demain, même heure

 

 

Cliquez, vous défendrez avec moi les librairies de quartier!

 

 

 

L’oreille collée contre la porte d’entrée

Journal de Melancolia, une traduction en confinement (suite)

4 février 2020

Dès la première phrase, dès le premier mot, rien ne va de soi.

« Mama » : maman ? la mère ? la maman ? J’écris « Maman était partie un matin faire les courses… » mais je doute. Alors je prends ces notes. Je me sens bien dans la coquille de nacre de mon texte en train de se faire.

Je suis émue par ce bout de phrase dans la première page : « … il laissait tout tomber pour courir dans l’entrée à la rencontre de cette femme très grande qui passait le seuil, chargée de cabas. » Ce « cette femme très grande », cette vision à hauteur d’enfant, un tout petit enfant, sans doute dans les cinq ans, un enfant qui n’a pas la notion du temps, un enfant qui n’a pas atteint cet « âge de raison » des sept ans (âge où l’on tombe dans la réalité du temps qui ne revient jamais), donne la direction de ce texte, je le sens.

Et puis, « mama », c’est le titre du tableau que j’ai acheté à un jeune peintre, il y a longtemps, Robert Cobuz, et que j’adore : c’est une mère vue à hauteur d’enfant, les hanches et le ventre sont là, tout près, et la tête là-haut, très loin, eh bien il n’en voit pas la moitié. C’est que cette mère c’est lui, c’est lui pas encore séparé d’elle. J’écoute le son post-moderne de l’album Fascination, cela ne va pas du tout avec l’univers de cet enfant, et pourtant cela m’enroule suffisamment sur moi-même pour ressentir la solitude de ce petit enfant.

Il y a les mots-clés « din clipa părăsirii » : à partir de l’instant du départ ? Elle part? C’est un départ ? Non. « A partir de l’instant de l’abandon ». Il vit sa solitude comme un abandon. Ce n’est pas trop fort. Il vit le premier traumatisme psychologique après avoir vécu celui qui était physique, lors de sa naissance.

*

Ah, ce mot, vuiet. Je l’entends ! C’est bien normal pour ce mot formé sur une onomatopée, ce bruit indéfinissable qui n’est pas un « vrombissement » (trop fort), qui aurait pu être, qui sait? une « vibration » de l’air (mais tout bruit est une vibration interprétée par notre oreille mentale). Qui n’a jamais collé son oreille contre la porte d’entrée de l’appartement et entendu ce souffle chargé de bruits ? Et vu les pas dans l’escalier, et vu les éclats de voix d’enfants lointains, et vu les échos perdus d’une porte claquée ? Tout ce que l’on voyait, entendait ou imaginait était porté par le « courant d’air noir qui traversait l’escalier de l’immeuble ». Lors que je traduis ces mots, je me sens transportée dans ma propre enfance et je suis de nouveau derrière la porte, à contempler les sons dans les couloirs immenses des immeubles où nous habitions.

Comment aurais-je pu imaginer alors que cette expérience me servirait, tant d’années après, à discuter de mes choix de traductions? 

A suivre, demain, même heure

Journal de Melancolia, une traduction en confinement

Depuis quelques jours, Melancolia, le nouveau livre de Mircea Cartarescu est en librairie, publié par  les éditions Noir sur Blanc  (cliquer sur leur nom pour accéder à la page du livre sur leur site) et l’ouvrage est accueilli par une belle presse!  Vous pouvez retrouver tous les articles parus sur cette page de mon site, accessible sous le menu mes Traductions en cliquant ICI .

Aujourd’hui, je commence la publication de mon Carnet de bord, de mon journal de traduction. Entamée le 3 février 2020, cette traduction m’a menée jusqu’en juillet et a été marquée par l’irruption du confinement.

J’espère que ces réflexions et notes, sur une traduction une fois de plus passionnante, intéresseront les lecteurs de La Part des Anges.

Bonne lecture!

 

3 février 2020

Ça y est, j’ai reçu le nouveau livre de Mircea Cărtărescu ! Je le tourne entre mes mains, j’aime beaucoup sa couverture rigide, sa jaquette en papier relief, toute en dégradés de gris sur un fond crème, et son titre, Melancolia, en orange, qui est aussi l’orange des pages de garde. J’ai mon contrat des éditions Noir sur Blanc, j’ai aussi le PDF des deux nouvelles, La danse et La Prison, qui forment le prologue et l’épilogue des éditions en traduction : tout y est, je vais pouvoir commencer mon travail.

En réalité, j’ai entamé la traduction dans ma tête, dès le premier contact avec le livre, il y a quelques semaines. J’ai lu les trois nouvelles en retenant mon souffle, entre le frisson de mes sens et la peur de comprendre. Les Renards, nouvelle centrale, m’a terrifiée. Elle est réellement d’une terrifiante beauté. Elle plonge au cœur même de ce que peut être une relation fusionnelle entre un frère et une sœur : l’amour qui va jusqu’au sacrifice. Et puis, j’y trouve l’auteur dans une parcelle de ce qu’il a de plus intime et que son écriture charrie depuis les origines en la magnifiant à la fois. Hâte d’entrer dans la chair pulsatile de ce texte.

On est le 3 février 2020, c’est un lundi, j’entame Les Ponts, la première des trois nouvelles composant le Melancolia publié en Roumanie. J’écoute Gramme, un son qui vient des tréfonds de la mémoire, traversé par les lumières des phares d’une longue virée nocturne en écoutant radio Nova. Comme cette nuit-là, je ne sais pas encore quels tortueux échangeurs je vais emprunter pour arriver au bout de la route.

A suivre, demain, même heure

Bien ensemble – Laure Hinckel, traductrice, pendant et après le coronavirus

 
Voilà, c’était ma façon de répondre à ces questions posées par Iulia Badea-Guéritée, de l’Institut culturel roumain de Paris, que je remercie pour l’invitation.
Je m’insère ainsi dans une magnifique série d’entretiens, après les amis Matei Visniec et Cristina Hermeziu, et aux côtés de nombreux musiciens et artistes.  
J’espère qu’il y aura des commentaires pour me dire si vous partagez ma vision de cette période difficile.
Et puis il y a peut-être parmi vous des admirateurs des « Lettres à Olga »? Et des lecteurs de la revue AOC? Dites-moi tout!
 

Tout s’en va – Venise

De temps en temps, la revue OPT motive (OPT en roumain veut dire Huit, mais surtout Opinii [Opinions], Povesti [Histoires], Texte [Textes]) me sollicite pour que j’écrive sur un sujet ou un autre.

En avril, c’était sur le confinement (l’article est ICI) et l’original français avait été publiée sur Actualitté.

Début août, Doina Rusti, romancière que j’adore et qui est une des fondatrices de la revue, m’a écrit pour me demander un texte qui alimenterait une rubrique estivale de courts articles signés par des artistes : « impressions, confessions – ce que tu fais, où tu vas, ce que tu lis, ce que tu entends, ce qu’il se passe durant cet été covidien, à quoi ressemble ton quartier, quels événements incroyables tu as vécus…. Taille du texte : de un paragraphe à une page.« 

Comment ne pas répondre?

L’article a été traduit en roumain et donc publié dans OPT motive. On peut le voir en cliquant sur ce lien.

Aujourd’hui, je le publie ici tel que je l’ai écrit en français, un soir à ma fenêtre, dans l’appartement d’une certaine adorable Martina. C’était il y a à peine quinze jours. C’était il y a une éternité.

 

Tout s’en va –  Venise

Je suis de retour à Venise. Que l’on ne me demande pas pour quoi faire. Je ne peux dire qu’une chose, j’y suis pour me retrouver. J’y passe deux semaines entières.

Andra tutto bene proclament encore les arc-en-ciel sur les dessins d’enfants affichés aux portes des maisons ou collés sur les vitres. C’est le mantra du “Tout ira bien”, méthode Coué du confinement imposé par la pandémie de Covid19. 

La ville du Carnaval romantique est en août 2020 la ville des masques chirurgicaux, obligatoires dans tous les lieux fermés: musées, magasins, églises, restaurants. Ou moins fermés, mais très fréquentés, comme les bateaux-bus, les célèbres vaporettos. Avec humour, élégance et fierté nationale, les commerçants portent souvent des masques aux couleurs de leur drapeau tricolore ou bien arborant un Lion de Saint-Marc.

“La masquerina” est indispensable et passée au rang des habitudes. Des affiches dans les lieux publics évoquent des événements qui n’auront pas lieu. D’autres, des élections reportées. Les visages des candidats aux élections régionales de Vénétie sont déjà rongés par l’humidité et déchirés. Il faudra tout refaire de cette communication électorale. Mais n’est-ce pas ce qu’on fait en permanence dans cette ville : les plâtres?

Je trouve dans un placard un vieux reportage sur Raymond Roussel, illustré par des photos de Sarah Moon. Un des passages évoque le “rien”. Dans cette ville pleine comme un œuf, j’observe quelques lieux de vide, aussi évocateurs qu’un discours, ou que les déliés d’une écriture pourtant serrée : l’espace frais entre les lames des persiennes closes ; les urnes de charité, ouvertes comme des bouches dans la pierre des églises ; l’espace brassé entre les jambes des enfants qui galopent d’un bout à l’autre d’un campo. Mais aussi les étonnants kilomètres de friches et de ronces, où je devine ici et là une ruine octogonale en brique ou le dos rond et indestructible d’un bunker, sur l’île du Lido.

Je lis une biographie de Marguerite Duras.

Je lis des poèmes de Bukowski dans sa langue, sans traduction, parce que l’uppercut n’a pas besoin d’être traduit.

Je lis le journal de Jules Michelet.

Je vois des photos de Jacques-Henri Lartigues. Certaines me transpercent. Je sors du palais qui les abrite. J’ai laissé un instant de mon reflet dans les miroirs en cuivre qui sont au plafond d’une étrange petite pièce où, selon moi, on ne devait se rendre que pour mettre à distance Venise, bien la caler dans le paysage de ciel et d’eau. J’imagine (c’est ma liberté !) le constructeur de ce palais en presque dissident du Livre d’Or.

Je vois des photos d’Henri-Cartier Bresson dans le regard de cinq artistes et collectionneurs. Je m’offre une image, une de mes photos préférées, de sa série espagnole. Les photos qu’il a faites dans ce pays sont parmi celles que je trouve les plus belles. Peut-être à cause de l’intensité dramatique des caractères. Cette photo représente une immense façade trouée de fenêtres petites et disposées de manière qui semble aléatoire. Au premier plan, des enfants dont je ne vois que les cheveux épais, les regards ardents.

Le chant des cigales résonne jusqu’au cœur du sestiere San Marco.

La végétation semble insoupçonnable dans cette ville d’eau et de pierre, mais elle est présente. Minuscules belles-de-nuit dans les jardinières aux fenêtres, bignones en guirlandes au-dessus d’un portique, froide et impromptue présence d’un figuier jeune, là, au faîte d’un muret, juste sous mes fenêtres. Et puis les cyprès et les lauriers rouges et blancs à l’Academia, dans la cour du Palais Franchetti, où j’ai vu plusieurs Chirico, avec l’émotion de qui plonge dans des souvenirs de perspectives anciennes, peuplées d’idées plus que de personnes.

Tôt le matin, sous mes fenêtres, un transporteur chargé de ballots bleus ou blancs amarre son embarcation à l’arrière de l’auberge voisine : c’est le service de blanchisserie industrielle. Les percolateurs délivrent de l’expresso, les trimeurs dans les arrière-cuisines font et défont des piles de soucoupes et de tasses, hachent et envoient au comptoir des brumes de salades, tranchent des centaines de tomates, tirent de leur petit lait des milliers de boules de mozzarella. J’entends tous ces échos des travailleurs du tourisme qui reprend, à Venise.

Une dernière vision : dans l’arrière-salle d’une boutique de souvenirs, deux ouvrières asiatiques aux doigts gourds s’hypnotisent sur des machines à sou.

Un dernier son : dans l’appartement voisin, une machine à laver entame son cycle d’essorage.

Andra tutto bene.

Tout s’en va.