Les insectariums oniriques de Nicolae Vaschide

Une année de traduction de Solénoïde. La suite de mon Journal

6 octobre

Nu era doar înalt: se înălţa, clipă de clipă, din el însuşi, până ce, asemenea campanilelor, îşi împlinea forma pe verticală.

p. 573, cette phrase a quelque chose d’énigmatique. Pourquoi? A cause de l’image du « campanile », un mot transparent dans l’original. Le contexte est le suivant : « L’arrière-grand-père de Florabela, grand-père d’Ortanse et père d’Alesia, était, en effet, d’une taille peu commune« . La description de l’homme de science s’organise autour de sa grande taille et de l’impression qu’il produit sur les autres, comme l’écrit l’auteur, celle d’un « envol à l’intérieur de lui-même« . La sensation de légèreté que produit Vaschide entraîne sous la plume de Mircea Cartarescu la production d’une image très belle, celle de bulles de champagne à l’intérieur du long corps du personnage, lesquelles menaçaient même, en s’élevant, « de soulever le savant onirique de quelques centimètres au-dessus du trottoir« . Puis il y a cette phrase qui, mot à mot, voudrait dire (c’est mon brouillon d’hier soir juste avant d’arrêter) :

— Il n’était pas seulement grand : il grandissait [ou poussait ou s’élevait] seconde par seconde de lui-même [à l’intérieur de lui-même] jusqu’à ce que, comme les campaniles, il parvienne à sa forme verticale. —

La métaphore des bulles de champagne se transforme donc et se matérialise, se concrétise sous la forme (et à l’intérieur) de la forme d’un « campanile ». Je retrouve dans cette phrase l’idée de ce qui donne à l’enveloppe charnelle sa forme – et c’est un motif qu’on retrouve ailleurs -, comme la sève qui déplie les fibres d’une plante, ou comme l’hélium qui redresse un ballon de baudruche pour lui donner sa forme. C’est cela que signifie le se înălţa […] din el însuşi. Ainsi, on est bien dans la continuité des quelques mots figurant six ou sept lignes plus haut: « un envol à l’intérieur de lui-même ». Dans ce paragraphe, l’auteur unit les images de légèreté (l’envol, les bulles) et l’architecture (en ogive, à la gothique, les ascenseurs dans un bâtiment, la coupole) et finalement, aussi, le campanile. Je sens bien que je dois rendre l’image de la croissance, de la pousse, de la légèreté à l’intérieur de ce qui est rigide pourtant. Le verbe « pousser » comme équivalent de « grandir » ou de « s’élever » conviendrait. Comme le processus de la croissance est actif et lent, il me semble redondant de conserver « clipa de clipa » (d’un instant à l’autre).  Au verbe « a implini » correspond « remplir ». Ensuite, il y a l’image de la complétude de la forme atteinte par cette poussée intérieure, celle de la légèreté pourtant dotée d’une grande force et détermination.

Je choisis d’oser:

« Il n’était pas seulement grand : il poussait à l’intérieur de lui-même jusqu’à remplir sa forme dans toute sa verticalité de campanile.« 

7 octobre

Je note que parfois j’utilise « collection d’insectes » et d’autres fois « insectarium ». J’ai cru dans un moment d’allégresse que je pourrais utiliser le mot « insectarium » pour insectar… Mais non. C’est en effet un terme désignant un établissement scientifique… Je ne peux pas utiliser ce mot pour désigner les boîtes où les coléoptères et papillons sont épinglés…

Mais non, j’utiliserai quand même ce mot. Ça fonctionne en tout cas pour un passage précis où même en roumain l’utilisation du mot insectar forme une image poétique. J’en ai besoin ici : « les taxinomies de la nuit les rangeaient avec soin dans des insectariums oniriques« . Il est question des rêves, au bout d’une page où Mircea Cartarescu est une fois de plus extraordinairement clair, savant, précis et poète dans sa manière de les évoquer: 

« Nuit après nuit, nous nous endormons et ensuite nous rêvons. Nous plongeons dans la citerne d’or fondu de nos visions. Comme les pêcheurs de perles, nous ne pouvons nous attarder dans ces espaces : le besoin de respirer et la pression dans les tympans nous forcent à remonter, périodiquement, à la surface. Chaque matin, nous ouvrons le poing pour dévoiler, qui luisent entre les lignes de la main, les perles couleur de brume pour lesquelles nous avons mis notre vie en danger : de petits fragments de nos intérieurs veloutés. Alors que nous allons là-bas chaque nuit, le plus souvent nous en revenons les mains vides. Nous en restons étonnés et tristes, car nous savons que nous sommes descendus, nous nous souvenons avoir ouvert au couteau les valves des coquillages, mais les perles se sont perdues en route, comme s’il s’était agi seulement de nuages inhabituellement compacts ou de poissons des abysses qui auraient explosé sous leur propre pression intérieure.

Des perles que nous réussissons à conserver, appelées rêves (comme nous dirions en montrant une écaille : voici un poisson, et montrant un os hyoïde : voici l’homme), toutes ne sont pas de la même qualité : la texture et la couleur, la taille et la douceur au toucher varient tellement – et notre état d’émerveillement et de magie est si différent – que même à l’époque où les rêves étaient seulement les accessoires des paraboles et des contes et qu’ils figuraient dans de longs tableaux assortis d’explications univoques (« si tu rêves que tu urines vers le levant, tu deviendras roi »), les taxinomies de la nuit les rangeaient avec soin dans des insectariums oniriques. »  

10 octobre

p. 591, l’auteur utilise le qualificatif sticlos pour « brillant », de manière évidente, avec les « yeux » des hommes attirés par Chloé (encore un sacré personnage féminin). M’en souvenir pour la relecture – j’ai souvent hésité sur le sens à donner à cet adjectif…

A suivre

Le faux rêve d’une Brasilia-sur-Dâmboviţa

Une année de traduction de Solénoïde. La suite de mon Journal

4 octobre 2018

Je viens de finir dans un souffle le chapitre 36. Il y a dans ces 14 pages un élan incroyable. C’est paradoxal, parce qu’elles contiennent une sorte de résumé du parcours du narrateur et de ses « anomalies ».  Mon exemplaire est tout coloré de passages dont je pressens qu’ils me seront très utiles par la suite. Ils sont essentiels. C’est sans doute un des tournants du livre, une de ses planches de rebond :

« Je peux témoigner de mes premiers souvenirs, du frère qui en est absent, du jour où maman m’a abandonné à l’hôpital impossible à localiser et où je me suis réveillé, sur une table d’opération, sous les étoiles. Je peux parler de mon incompréhensible sentiment de prédestination. Des docteurs et des dentistes qui ont torturé mon enfance. Du livre qui m’a littéralement fait fondre en larmes alors que je n’y comprenais strictement rien, quand j’avais douze ans, et qui est Le Taon, d’Ethel Lilian Voynich. De ma redécouverte du roman de carbonari et de conflits freudiens, plus tard, à la bibliothèque de la faculté de Lettres. De mon énorme étonnement quand Goia m’a parlé de la famille Boole et des cinq filles prodigieuses du grand mathématicien, et du trouble que le jeune homme blond, amoral et génialoïde, ami de Lewis Carroll, produisit dans cette famille, brisant sa géométrie logico-mathématique, faisant voler en éclats ses principes victoriens et inoculant leurs esprits de la folie télescopique de la quatrième dimension : des mondes dans des mondes, du profond à l’élevé, alignés sur une spirale asymptotique d’une majesté que le pauvre ganglion incarcéré dans nos crânes ne pouvait étreindre. Comment ne pas croire que la succession Le Taon – Boole – Hinton est bien un signe, une trajectoire exemplaire, une carte de ton vaste plan d’évasion ? Et comment considérer comme un hasard le fait qu’Ethel s’est mariée finalement avec celui entre les mains duquel est arrivé, au terme d’une aventure rocambolesque de six siècles, le manuscrit qui porte son nom : l’insaisissable, le monstrueux manuscrit de Voynich ? Et pourquoi les grosses femmes représentées dans ce manuscrit, nues, avec des tétons rouges et des cheveux frisés, se baignant dans des bassins qui communiquent entre eux par une tubulure bizarre ressemblent tant à celles des passages souterrains de Bucarest, entre la Milice de Floreasca, l’immeuble de Ştefan cel Mare et la Polyclinique Maşina de Paine ? Et là encore, pourquoi les visions qui viennent à Nicolae Minovici pendant ses strangulations contrôlées sont-elles si semblables aux cercles cabalistiques peints dans les pages du manuscrit de Voynich ?

Une autre fibre mnésique me mène encore plus loin, sans que je puisse me rendre compte jusqu’où, sans que je puisse comprendre, pour l’instant, comment elle s’allie avec la première, comment elle la croise, l’attire et la repousse alternativement, comme les pôles d’un aimant. À Voïla, grâce à Traian j’avais donc appris que mon corps d’enfant, et peut-être encore auparavant, avait été soumis, dans une clinique souterraine, à une manipulation dont je ne gardais aucun souvenir mais dont mes rêves futurs, avec toute leur imagerie effrayante, rendraient compte. J’ose lier mes cauchemars et les visiteurs, et les phénomènes épileptoïdes qui les accompagnent, ou peut-être le génèrent, au trajet hôpital – Policlinique – Voïla, sans avoir la prétention de former ne serait-ce qu’un des coins de l’immense puzzle. En revanche, j’espère assembler les pièces de ce coin-là grâce à ce que j’ai récemment appris au sujet du dompteur de rêves, Nicolae Vaschide – mais je n’en parlerai pas maintenant.

Et puis il y a la surface de ma vie, le trajet entre la maison et l’école, la certitude face aux barreaux derrière lesquels s’élève le grondement sourd de la bête. Et puis la banalité de mon univers et de mon être qui trouvent leur origine dans la gifle originelle : la soirée du cénacle durant laquelle mon poème La Chute a été déchu. Le verdict sans appel du grand critique, qui m’a noyé dans le manuscrit que j’aurais écrit autrement, si j’avais été placé au-dessus de lui, avec la pointe du stylo posée sur l’écriture inversée, léonardesque et cabalistique de celui qui (voilà, en cet instant même) barbouille avec les encres qui lui coulent dans les yeux une dérisoire Chapelle Sixtine. Mon univers, depuis lors, est celui dont nous faisons tous directement l’expérience : un univers de ruines et de dictature, un univers de peur, de faim et de sottise et de froid. Mais je me suis toujours demandé, avant de me plaindre de mon destin de professeur de roumain anonyme dans la ville la plus triste de la terre : l’écrivain célèbre, dont La Chute aurait été une élévation, aurait-il eu un solénoïde encastré dans les fondations de sa maison ? Aurait-il pu léviter, avec les poches lourdes de gloire ? Aurait-il découvert, lui qui aurait passé sa vie dans les réceptions, les colloques et les tournées, les piquetistes, et si oui, aurait-il été solidaire de leurs manifestations ? Les écailles de l’adulation publique seraient-elles tombées de ses yeux pour qu’il voie Virgil se faire écraser comme un cafard de cuisine sous la semelle de la grande déesse ? Mais les écrivains voient-ils jamais quelque chose ? Leurs portes peintes sur le mur infiniment épais de notre cellule de condamnés à mort s’ouvrent-elles jamais ?

En ce terrible soir du Cénacle de la Lune, non seulement la trajectoire de ma vie s’est scindée comme un tronc en deux énormes branches, ramifiées à leur tour à l’infini en des milliers de branches qui recouvrent toute l’étendue du réel, mais c’est le monde entier qui s’est divisé, mitose cosmique, fission universelle qui a engendré deux réalités infinitésimalement différentes au début, puis, avec le temps, de plus en plus étrangères l’une à l’autre. Je ne sais pas à quoi ressemble à présent son univers, alors que ne nous sépare peut-être rien qu’une membrane infiniment fine. Peut-être, là-bas, la dictature est-elle tombée depuis longtemps, peut-être une comète a-t-elle déjà tout anéanti, laissant des étoiles froides et de la poussière astrale derrière elle. Peut-être, ensuite, le paradis est-il descendu sur terre. Peut-être, dans le monde de l’écrivain éloigné et célèbre qui porte mon nom n’a-t-on jamais entendu parler de l’école 86, bien qu’elle existe également là-bas, aussi lointaine que les îles Marquises ou que les Hyades, avec son inutile cortège de maîtres comme des sarcoptes de la gale dans les souterrains de l’épiderme. De toute façon, il continue à écrire, à tatouer la peau des livres, les bourrant de choses belles et inutiles pour lesquelles les hommes l’admirent, comme ils admirent celui qui jongle avec dix assiettes ou celui qui soulève des haltères de centaines de kilos ou celle qui a les seins les plus gros. Tout comme la musique dans son ensemble, la peinture, la pensée, la prière et tout le discernement de son monde, ses livres restent à l’intérieur, ils sont inoffensifs et ornementaux, ils rendent la prison plus acceptable, la paillasse plus douce, le baquet plus propre, le gardien plus humain, la cognée plus tranchante et plus lourde.

Parfois, je pense que quelque chose me relie peut-être quand même, à chaque instant, si cela se trouve, comme les électrons connectés à distance, à mon jumeau si dissemblant, et parfois je crois que ces ponts entre nous sont les rêves. Peut-être nous y retrouvons-nous, peut-être que certaines nuits il ouvre lui aussi brusquement les yeux pour regarder dans les yeux un visiteur, en même temps que moi qui suis au-delà de la membrane, peut-être que lui aussi devient triste et désorienté pour toute la journée, après le rêve épileptoïde où son crâne vole en éclats, soufflé par une tornade dorée. Ou peut-être qu’avec un autre monde on lui a donné aussi d’autres rêves, aussi faux et dignes de mépris, dans lesquels il reçoit des prix internationaux, est adulé par les femmes qui font la queue au pied de son lit, et il regarde de haut, juché sur son piédestal, devenant sa propre statue qui domine une ville propre, civilisée, aseptique, une Brasilia-sur-Dâmboviţa… Enfin, je pense parfois que, à force de creuser pendant des décennies mon grand tunnel d’évasion, rejetant derrière moi, comme une taupe métaphysique, des mètres cubes de terre, j’arriverai finalement, comme un malheureux et hirsute abbé Faria, non pas dans le divin espace extérieur sous ces cils infinis, mais dans sa cellule à lui, qui est aussi suffocante, qui empeste autant le chou avarié, qui provoque autant le sentiment de claustrophobie, qui est autant enterré au cœur de la cité gigantesque que ma propre cellule. Il ne nous resterait alors qu’à nous prendre dans les bras et à pleurer, puis à pourrir comme ça, deux squelettes qui s’étreignent dans des chiffons en morceaux, comme les petites croûtes et les pattes de mouches desséchées dans les toiles d’araignées. Toutes les différences entre le succès et l’échec, la vie et l’art, les édifices et la ruine, la lumière et l’obscurité, annihilées par le temps exterminateur, le temps qui ne fait pas de prisonniers. »

Demain je passerai au chapitre 37. Hâte de retrouver la splendide Florabela du début du livre. Ce chapitre est le micro-roman de la vie de Nicolae Vaschide, « l’homme qui rêvait délibérément et avec méthode », élève d’Alfred Binet et très étrange homme de science. J’y découvre aussi l’histoire de sa descendance dont le dernier fabuleux exemplaire est son arrière-petite-fille, la torride Florabela, professeure de mathématiques. Un soir, le narrateur et Irina sont invités chez elle, et c’est à cette occasion que son histoire se déploie dans le livre. A la fin du chapitre, les deux se rendent aux marges de Bucarest pour aller voir le fameux « crâne » de Ferentari… Je me couche sur cette dernière vision. Je me demande quels seront mes rêves. Il est 23h45. 

A suivre

« Le sortilège d’un monde dépourvu de la bureaucratie psychique du réel »

…La suite de mon journal de traduction…

Septembre 2018

Quelques jours loin du clavier pour profiter du sud, du soleil, et pour retrouver quelques écrivains que je connais et aime beaucoup : le Festival de Fuveau nous invite pour une édition spéciale dédiée à la littérature roumaine, je retrouve donc Gabriela Adamesteanu, Ana Blandiana, Savatie Bastovoi, Varujan Vosganian et Matei Visniec! Des rencontres avec le public, nombreux, passionné, qui vient acheter des livres et faire connaissance avec des écrivains de tous les horizons; des soirées en musique avec les organisateurs, des balades sur le marché du village (clin d’œil à Gabriela Adamesteanu), et des minutes merveilleuses dans la piscine sous les oliviers, avec Ana, Savatie, Matei et Varujan! Une parenthèse bénie, une immense respiration.

De retour à mon cahier, je note (p. 467) que la langue roumaine a un verbe pour rendre en un seul mot notre « avoir une intuition »! Intuindu-l deodata în integralitatea lui, je ne peux le traduire que par « tout en ayant soudain l’intuition de son intégralité ». Ça m’a frappé, j’ai planté un grand point d’exclamation dans la marge du livre!

Je suis dans le chapitre 31, de retour au préventorium de Voïla. Le thème des grosses femmes qui ont envahi et maltraité l’enfance du narrateur rejoint celui du monde semi-concentrationnaire de cette pension médicalisée. Mais à Voïla, il y a aussi l’amitié de Traian, un garçon qui raconte des histoires édifiantes, la nuit, et qui élève en cachette une grosse courtilière dans un bocal. Ce personnage sensible et presque chamanique fait écho à d’autres figures similaires, de conteurs qui enseignent des vérités cruelles, tel le Mendébile (dans la nouvelle qui porte son nom, dans La Nostalgie). 

p. 477, j’ai un doute sur cette phrase :

Le camarade Nistor, avec sa bestiale face de nazi, est au milieu, debout, et nous, nous sommes assis dans l’herbe, sous les branches des pommiers, transparentes au soleil et sombres dans l’ombre, souriant bêtement (ahuri? inconscients?) à nos fantômes du futur (ou à nos fantômes futurs ?).

Etant donné que l’auteur évoque ensuite la photo où ils figurent ainsi, je comprends plutôt que l’enfant d’alors souriait à lui, qui aujourd’hui est un adulte regardant cette photo, l’enfant souriait donc à ce spectre de lui-même qui appartenait alors à l’avenir, au futur. Cela me semble différent de « nos futurs fantômes » qui revêt quelque chose de funeste, de macabre.

Je verrai par la suite sur quelle version je me stabilise. Je sais laquelle je préfère. 

Je viens de passer le million de signes! Cette approche peut paraître futile ou stupide car une traduction est mille fois plus qu’un total de signes, mais pour moi, ça compte, car les maux de tête, la fatigue, le corps ankylosé et qui s’avachit sur son siège hurlent après l’espoir que cela finisse, avec le travail bien fait, mais enfin accompli.

J’écris cela mais au même instant je m’extasie encore devant la profondeur du texte.

p. 478. Je me trouve devant le helful et l’helvolul du poète culte des années 70-80, Nichită Stănescu… Extraordinaire concordance entre les mots du poète inspiré par les mathématiques et le texte de M. C. baignant dans les relations impossibles à décrire de l’hyper-monde et du nôtre…

Deux mots intraduisibles parce qu’inventés. Je fais une note? Je crois bien que oui. Je ne me vois pas passer sous silence cette merveille intertextuelle. Et je m’en fiche si l’on prétend par la suite que ça fait fuir les lecteurs, de faire des notes. J’en ai très peu, dans ce livre.

Donc, oui, une note : « L’helf et l’helvol sont deux mots inventés par le poète Nichită Stănescu pour En débat avec Euclide, dans un recueil de poèmes travaillant les liens entre mathématique et poésie (Laus Ptolemaei, Bucarest, 1968. »

Je note aussi une énorme coquille dans l’original : Niciodată identitatea şi diferenţa, focul şi gheaţa, femeia şi bărbatul, visul şi realitatea, helful şi helvolul nu plănuiseră un cuplu mai obsedant, mai neliniştitor…  Le verbe a plănui, ici conjugué au plus-que-parfait (3ème personne du pluriel), signifie prévoir, planifier, programmer, or cela n’a aucun sens dans cette phrase : Jamais l’identité et la différence, le feu et la glace, la femme et l’homme, le rêve et la réalité, l’helf et l’helvol n’ont formé [et donc pas n’ont prévu] de couple plus obsédant, plus inquiétant… Le verbe qui aurait dû se trouver là, et être rétabli par l’éditeur roumain, est a plăsmui, qui signifie comme de juste « former, constituer, donner forme, créer »… Une lettre en moins et une confusion sur une autre, dans un manuscrit entièrement rédigé au stylo, cela se pardonne, finalement… 

p. 501. Je suis entrée dans le chapitre 32. Vaste et dense réflexion sur tous les aiguillages qui font bifurquer le destin de chacun. Pour le narrateur, nouvelle explication du traumatisme vécu lors du Cénacle de la Lune. Mais une fois de plus, l’écrivain creuse son sillon et cela fait naître de nouvelles extraordinaires pages de littérature. Penser la création, ce processus qui n’appartient qu’à l’homme, est un sujet infini. Le narrateur est accablé par sa mélancolie et sa solitude et s’apprête à sortir…. Mais il ne sortira pas, et c’est le chapitre 33: il reçoit une visite d’Irina… Pour une fois ils ne font pas l’amour, elle vient lui raconter ce dont toute la salle des profs ne fait que parler : Ispas, le gardien de l’école, a disparu. Le milicien du quartier a rapporté la serviette du vieil homme qui a été retrouvée en plein champs, où il n’y avait dans la boue que les traces de pas du vieil homme. Évaporé. Cela fait bien entendu écho à cette histoire marquante entendue dans son enfance, celle de la femme du moujik disparue dans la neige… Un hasard (objectif?) qui est pour le narrateur un indice de plus nous donnant à réfléchir sur la présence d’une dimension pensante et supérieure. Le milicien a trouvé parmi les affaires du disparu un bout de slogan écrit sur un papier:  » Mort à la mort ! ». C’est clairement lié aux piquetistes, mais comment? Le narrateur n’a pourtant pas envie de raconter à Irina la terrible nuit passée avec les manifestants et Virgil.  Le milicien a aussi trouvé un texte illisible, que le narrateur recopie… Puis les deux amants font une excursion dans la tour qui surplombe la maison et où se trouve un cabinet dentaire. Découverte des veines dans le sol. Elles semblent gonfler et de nourrir de la douleur.

Beaucoup de choses que j’aurais encore à noter. Mais je rattraperai plus tard. En réalité, j’aimerais partager, faire sentir dans ces quelques notes éparses la beauté de ce texte à travers mes observations qui sont souvent seulement  techniques. Je ne peux que déclarer la beauté et l’intérêt de ce texte, car toute description ressemble à une pâle copie d’un original flamboyant, je ne ferais ici que paraphraser ce qui doit tout simplement être lu…

Ah si, ne pas oublier ce merveilleux mot qui éclaire le bas de la page 513 :  « extazul întomnării » ! Comment un mot aussi beau peut-il exister?! întomnarea… L’automnation? La tomnation? Rien de tout cela ne serait aussi beau que ce mot roumain disant bien la marche belle de la saison la plus rousse. Il y a chez les québécois le mot « automner », qui ne semble pas accepté par l’académie… Bel exemple de Part des Anges car j’écris …emplis d’extase pour le temps automnal, qui n’a pas la concision d’extazul întomnării, et qui n’a pas non plus son parfum.   

13 septembre

Dans la longue épopée de cette traversée de plus de 800 pages, j’ai encore des espaces de vie personnelle, chèrement conservés, et je traduis quelques poèmes de Stefan Manasia. Une récréation qui est la bienvenue.  

17 septembre

copleşitor : difficulté de rendre ce terme qui signifie « accablant » mais qui ne peut pas être qu’accablant dans tous les contextes où il est utilisé. Exemple parfait de traduction qui pour être exacte ne serait pas juste. Pas toujours.

Je note aussi parce que j’y pense : le mot moale : ô combien utilisé et tellement polysémique. Mou, doux, souple, lisse, moelleux, et même suave…. L’eau, le verre, les pierres précieuses, le sol, le lit peuvent être moale!

EDIT J’ai fait l’inventaire exhaustif de toutes les occurrences de ce mot et de ses traductions dans Solénoïde. Peut-être cela sera-t-il utile si un jour on me sollicite pour un atelier de traduction?

Tiens, je dois faire attention : il y a une indication précise de la date à laquelle le narrateur rédige son manuscrit et c’est aux pages 527-528. Il précise que les notes qu’il retrouve dans son journal ( et qui sont datées de mai- juin 1988) sont « de l’an dernier ».

C’est très important car cela m’amène à vérifier… Je me demande si plus haut je n’ai pas compris que tout se passait plus tôt, vers 84-85… A voir donc pour la cohérence du tout…

Aujourd’hui justement j’ai lu dans la revue « Palimpseste » un très bon article de Rose-Marie Vassallo qui évoque le « fil conducteur » du texte, lequel est souvent plus profondément inscrit que le fil superficiel de l’histoire…

21 septembre

C’est dans le chapitre 35, nous replongeant à Voïla, que figurent ces pages d’une beauté époustouflante, celle de l’enfant qui a décidé, encouragé par Traian, de ne plus prendre son traitement pendant quelques jours. Découverte de ses sens plus aigus, de son esprit moins endormi. Magnifiques pages dans l’univers de la forêt, lumineux et fourmillant de vie.

L’enfant et Traian décident de s’enfuir. Ils fuguent. 

24 septembre

Il faudra que je signale à la correctrice et à l’éditeur que les deux « l » de « galles » sur les feuilles, n’est pas une erreur et que c’est bien le nom des petites excroissances qui poussent sur les feuilles (provoquées par des acariens).

p. 547, emploi de subliminal au sens défini par Merleau-Ponty, d’infra-perception, de perception en deçà des stimuli sensoriels. Je le note ici car c’est un sens plus rare de ce mot. Il m’impose d’adapter la syntaxe de la phrase.

J’avance au rythme de l’escargot. Vivement des passages où je vais plus vite, pour rattraper le retard en train de s’accumuler!

C’est dans ce même chapitre 35 que se trouve ce merveilleux passage sur le domaine du rêve:

« Un par un mes camarades tombaient dans le sommeil. Ils restaient allongés sur le dos, identiques à eux-mêmes comme des sculptures d’ambre translucide. Je perdais très vite toute orientation dans l’espace, je ne savais plus si mon lit avait la tête ou les pieds du côté de la porte, tout le dortoir ressemblait à une minuscule boite, comme pour les collections d’insectes, avec d’étranges papillons pâles épinglés sur leur rectangle de coton, flottant dans la nuit sans limite. Je n’étais plus d’ici, de ce rêve unanime, mais je n’avais pas encore pénétré mon propre rêve. J’étais dans le limbe où tu vis encore dans le monde, mais sans le mécanisme de validation de la réalité,  comme si tu avançais sur la glace uniforme sans entendre la voix qui te chuchote continuellement : oui, avance, la banquise est solide, tout est en ordre, elle tient, rien de monstrueux ni d’illogique ne peut se passer. Comment pourrions-nous, autrement, croire en la fiction de la réalité, sans cette instance, sans la commission qui approuve et tamponne, qui atteste et assume la texture de chaque mur et de chaque nappe, chaque nuance et chaque vibration de la voix, les sensations vestibulaires, le froid et la fièvre, l’amour et la haine ? Pendant les rêves, la commission de validation de la réalité se lève de son siège défoncé, part déjeuner ou fumer une cigarette, nous laissant, surpris et incrédule, sur la banquise sans certificat de résistance, où nous submergent l’émotion et l’euphorie et l’horreur et le sortilège d’un monde dépourvu de la bureaucratie psychique du réel. »

26 sept.

Je rajoute à la liste de mots à harmoniser (liste ouverte dans mon carnet, c’est plus simple), scoabe de fier déjà vues à la page 128, chap. 11. La première occurrence est « des ancres cuivrées », p. 117 du tapuscrit. Ensuite, page 157, j’ai des « ancres tordues et rouillées ». Ici, ce sera donc des ancres de fer rouillé et je vois que j’en aurai d’autres, encore 3 : toujours dans la description de grands murs aveugles qui peinent à tenir debout…

p. 556, je note que calcanelor cu bulbuci, après réflexion, peut être traduit par murs aveugles cloqués. Je crois que c’est ce qu’il veut dire. Les « bulles », ça ne peut être que ça.

A suivre…

 

 

Le Rubik’s Cube dans Solénoïde

La suite de mes notes de traduction de Solénoïde

13 août

J’ai presque fini le chapitre 28, demain j’entamerai la troisième partie. Je me sens écrasée par la peur qu’éprouve le narrateur. Je suis plongée avec lui dans la description qu’il fait des sentiments diffus, et pourtant clairement nommés, cette angoisse qu’il ressent devant le monde énorme. C’est fabuleux, j’ai l’impression qu’on trouve dans ces pages l’essentiel de ce qui fait la trouille bleue de l’enfant quand il se découvre plongé dans le monde, dans la réalité, et que cette présence incompréhensible et opaque de ce qui se trouve à l’extérieur pose bien entendu la question des limites de soi, du corps, des extensions sensibles de nous-même (cela veut dire quoi, saisir un objet par la vue???). Passer à travers ce texte me donne l’étrange impression de me diviser, de me pixeliser en sensations, comme une chair divisée contre les mailles du tamis.

Page 422, de la peur pure, de la peur « ingheţată », mot qui veut dire, en roumain, glacée, congelée. La peur est déjà associée, en français, au froid, au bleu, on a les expressions « avoir une peur bleue », « glacer de peur », mais on a aussi des « sueurs froides »…

Dans ce passage, je n’aimerais pas du tout écrire : « …que je ne peux finalement m’empêcher de penser que la réalité est uniquement de la peur à l’état pur, de la peur [glacée] » ou, pire encore, « de la peur [congelée] » ! Cela ferait mourir de rire. 

Ici, dans le texte original, la peur prend un aspect concret, dur. Comme le narrateur l’écrit juste après, il peut la respirer, l’avaler, s’y enterrer.

Je choisis donc d’écrire « la peur solidifiée ». Et tant pis pour le froid…

Car la peur, c’est le monde. Le narrateur craint non pas les objets mais la réalité derrière eux, cette réalité impalpable. Tout l’espace est rempli par la peur qui devient, elle, palpable et concrète.

Ce passage p. 402 (édition française) est extraordinaire : 

« Je conclus par ce que j’ai noté, le 28 février, au sujet de ma peur pure, non objectuelle, semblable à une couleur, de ma peur endogène qui se répand dans la gélatine de mon cerveau comme une goutte chimique par les milliards de filaments et d’interstices, jusqu’aux frontières osseuses, qui passe les pores du crâne pour l’entourer d’une aura noire. J’ai toujours eu peur, j’ai toujours perçu avec une horreur paroxystique, non pas les objets mais la réalité derrière eux, la réalité en soi. Pourquoi mon esprit tisse-t-il le monde comme une navette ? Que signifie tout ça ? Pourquoi ma main ne peut-elle pas traverser les murs et la surface dure de la table ? Qui m’a enfermé dans ce tissage dément de quarks et d’électrons et de photons ? Pourquoi ai-je des organes et des tissus, tout comme en ont les cafards et les reptiles ? Qu’est-ce que j’ai à faire de mes doigts, de ma maison, de mes étoiles, de mes parents, de ma peau ? Pourquoi je ne me souviens pas du temps d’avant ma naissance ? Pourquoi je ne peux me souvenir du futur ? J’ai toujours eu si peur devant le monde énorme dans lequel je suis enterré, que je ne peux finalement m’empêcher de penser que la réalité est uniquement de la peur à l’état pur, de la peur solidifiée. Je vis dans la peur, je respire la peur, j’avale la peur, je serai enterré dans la peur. Je transmets ma peur de génération en génération, comme je l’ai reçue de mes parents et de mes grands-parents. »

14 août

La troisième partie ! Le chapitre 29 et ses délices d’air pur… mais c’est trompeur.

Départ du narrateur (il se remémore son enfance) au préventorium de Voïla. Je modifie la graphie du nom propre, par exception : alors que je choisis d’ordinaire de respecter la graphie d’origine, là, j’ai décidé de mettre un tréma à Voila pour qu’on ne le lise pas, même dans sa tête, comme « Voilà ». Il faut bien prononcer « vo-i-la », d’où la nécessité de rajouter un tréma sur le i…

p. 429, un matériau inconnu : le carniol. Je ne comprends pas d’où vient ce mot. J’en suis déjà à une relecture lorsqu’une amie traductrice de roumain en suédois me met sur la piste : cela doit être de la cornaline… Je fais donc la recherche et je trouve cette définition dans le grand dictionnaire explicatif de la langue roumaine : 

*carneól n., pl. urĭ (germ. karneol, d. it. carnióla, care vine d. corno, corn [de boŭ]). Min. Barb. Cornalină.

Le dico écrit bien « carneol », pas « carniol »... Une fois de plus, une coquille dans le texte original m’a égarée. Je reconnais, je n’ai pas eu l’idée ni le temps de faire une recherche avec * à la place de chacune des lettres… 

J’apprends une chose : le mot provient de l’allemand qui lui même provient de l’italien… Cela fait bien des détours pour un mot d’une langue latine!

p. 431, c’est étrange, l’auteur décrit l’été ainsi : « comme si l’été torride, avec ses murs et ses rails de tramway chauffés au rouge, avec les feuilles racornies des arbres noirs et creux ne s’était trouvé qu’au-dessus de Bucarest. » Ça ne ressemble pas plutôt à l’automne?

p. 432 : Le terme cuşetă, utilisé bizarrement par l’auteur pour signifier « casier » dans un dortoir… 

p. 435, l’auteur utilise le terme « engrammé ». Le substantif, provenant du domaine de la psychologie a déjà été utilisé par Sartre par exemple, mais je n’ai pas d’attestation du participe passé. Il faudra que je signale le mot à l’éditeur et au correcteur ou à la correctrice, qu’ils ne le biffent pas sans que je m’en rende compte…

15 août

Hier, gros effort pour parvenir à faire à peine 10000 signes… 9200 précisément.

Ce matin je reviens sur le dernier paragraphe d’hier qui m’a énervé. L’absence de marqueur de temps bien clair rend une phrase incongrue dans son contexte. Le narrateur évoque le dernier jour de chaque trimestre au préventorium, quand on permettait aux enfants de changer leurs draps. Alors, les matelas anciens et sales, dont la toile apparaissait au grand jour, portant les figures d’animaux fantastiques imprimés par le temps, la sueur et les autres événements physiologiques… Puis, soudain, alors qu’on est au milieu du chapitre et qu’il n’est pas du tout question de quitter le préventorium, il y a cette phrase : « Mais ce jour-là, celui du départ, avec les valisettes refermées et le dortoir désert était si triste qu’il m’apparaît encore en rêve, lié au thème toujours repris des trains et des gares inconnues et désertes. » 

Or, je sens bien qu’il s’agit de dire la chose suivante:

« Mais le jour du départ, celui des valisettes refermées et du dortoir désert, serait finalement si triste qu’il m’apparaît encore aujourd’hui en rêve, rattaché au thème toujours recomposé des trains et des gares inconnues et désertes. »

Là, ça fonctionne. Il y a une insertion d’un futur dans le corps du récit au passé… Voilà pourquoi la traduction est un art extraordinaire. Il m’a fallu dormir sur cet échec de compréhension à 22h30, pour trouver la solution le lendemain. On voit bien que la « solution » ne tient pas à un mot en particulier, ça n’a rien à voir ici avec un vocabulaire compliqué, non, il s’agit du choix bien clair d’un temps de conjugaison et d’un soupçon de clarté dans l’articulation de la pensée. L’original utilise l’imparfait « était », et c’est ce qui m’a perturbé hier soir. Le futur est plus compréhensible pour un esprit français… Autrement, c’est le début de la phrase qu’il fallait ciseler pour la rendre cristalline et conductible pour le sens (et il n’y a rien de très compliqué à exprimer).

Je me dis que je me suis peut-être trouvée devant ce qu’évoquait Cioran dans ses quelques mots synthétiques et brillants évoquant la « langue échevelée » à contraindre dans une syntaxe policée. Je vais retrouver la citation exacte. Il évoquait la traduction de sa propre pensée. La traduction de tout son mode de pensée. Car je ne peux pas croire que la phrase soit si horrible pour des yeux roumains. D’ailleurs, elle ne l’est pas non plus pour des yeux espagnols, puisque la version de Marian Ochoa Eribe reprend l’original mot à mot. Le mot à mot me fait mal aux yeux et ici, m’empêche de poursuivre. Il semblerait bien que la langue française, notre langue, soit, plus que d’autres peut-être, intimement liée à son fond (je sais que c’est un affreux lieu commun). Pour le dire plus clairement, il est impossible en français de dire quelque chose n’importe comment. Et pour le coup, il est bénéfique de se le dire ainsi.

Et si je me trompais complètement? Et si, finalement, il fallait comprendre dans cette phrase, l’évocation du jour du départ (de la maison)? Et si les valisettes refermées étaient « encore fermées »? Et si l’auteur parlait plutôt du jour de l’arrivée au préventorium? J’en ai le tournis parce que rien n’indique rien.

27 août

p. 467-468

Il y a plus d’une heure de travail d’écriture entre ces deux versions d’une phrase particulièrement longue et compliquée :

Le premier jet écrit à l’aveugle (je ne percevais aucune des articulations de la phrase) :

« Les visions provoquées par le haschisch, les mosaïques étincelantes qui apparaissent sous les yeux des adeptes de la mescaline, l’orgasme anéantissant dans la tête des épileptiques, l’étonnement charmé des amateurs d’autostéréogrammes quand, par chevauchement des lignes et des couleurs apparaissent tridimensionnels, étincelants comme s’ils étaient de cristal, les symboles cachés, l’état de satori du bouddhiste zen quand il comprend, après des années d’efforts et de torture, qu’il n’y a aucune contradiction dans le koan et que l’esprit est libre comme l’oiseau, le rire pur de l’enfant de deux ans et tous les autres bonheurs permis à notre être sont seulement de faibles approches du sentiment d’accablant soulagement et de rupture en mille éclats du crâne et du thorax qui nous retiennent prisonniers qu’ont eu, selon leurs propres témoignages et quand ils ont été en état de le faire, ceux qui ont vu le tesseract.« 

Phrase qui me satisfait pour l’instant (au moins elle tient debout, elle a un sens, une direction, des articulations logiques) :

« Les visions provoquées par le haschisch, les mosaïques étincelantes apparaissant sous les yeux des adeptes de la mescaline, l’orgasme anéantissant dans la tête des épileptiques, l’étonnement enchanté des amateurs d’autostéréogrammes quand, par chevauchement des lignes et des couleurs se révèlent les symboles cachés, tridimensionnels et étincelants comme s’ils étaient de cristal, l’état de satori atteint par le bouddhiste zen quand il comprend après des années d’efforts et de torture qu’il n’y a aucune contradiction dans le koan et que l’esprit est libre comme l’oiseau, le rire pur de l’enfant de deux ans et tous les bonheurs qui nous sont permis ne rendent comptent que de très loin du soulagement accablant que ressentent, selon leurs propres dires et quand ils ont été en état de le faire, lorsque vole en éclats le crâne et le thorax les retenant prisonniers, ceux qui ont vu le tesseract. »

Un phrase qui énumère des états-limite et qui construit l’écrin du dernier mot, le fameux tesseract.

Ce chapitre 30 est un morceau d’anthologie. Du Rubik’s cube à la quatrième dimension et retour. J’en sors épuisée.

Mais que je résume : dans ce chapitre 30, retour dans la salle des profs.  La mode est au Rubik’s Cube. Le casse-tête interroge vivement le narrateur qui déploie sa pensée autour de la quatrième dimension et du tesseract – ou hypercube –  inventé par Hinton (qui, c’est dit en passant, ressemblait à Rimbaud), dont l’œuvre aura été « un cric métaphysique » propulsant la raison humaine rapidement, non-intuitivement, aux marges du monde. Aux marges de la folie. Analogie avec la feuille de papier qu’il suffit de plier cinquante fois pour atteindre la lune, analogie avec le grain de blé sur le plateau d’échec (vieille histoire indienne). Chapitre très très beau et très difficile.

Peut-être Kafka a-t-il pensé lui aussi à cette infinie progression, dans la grande parabole au centre de son écriture, se demande le narrateur : celle avec la suite infinie d’antichambres ayant chacune un gardien deux fois plus puissant que le précédent…

28 août

Hier j’ai écrit plus de 18000 signes de cette traduction, parvenant à finir le fameux chapitre 30. Si seulement j’avais la force physique et la concentration pour continuer comme ça, à ce rythme. Mais j’ai mal aux doigts…

A suivre

De la mue, de l’esprit et du souffle dans Solénoïde

La suite de mes annotations en cours de traduction…

9 août

P.416, l’emploi de desfoliata, qui se comprend comme « défeuillé », pour parler d’une peau de serpent, me pose problème… L’auteur évoque une page fine et sèche, desséchée comme une « peau desséchée de serpent », c’est-à-dire qu’il la compare à une mue de reptile. 

Ce qui est intéressant, c’est que nâpârca, l’orvet, partage en roumain la même racine que les mots signifiant « mue » et muer »: a napârli.

J’ai tendance à penser que l’auteur a bien aimé sous sa plume le son de piela desfoliata-a naparcilor. Piela desfoliata, c’est presque un oxymore sonore, si bien qu’on peut presque croire que desfoliata veut dire « écorchée », finalement, « desquamée », sauf que le mot est assez laid. C’est un poète qui écrit, je ne l’oublie jamais. Le choix des mots lui vient de très loin, il est déterminé par les multiples filtres de sa sensibilité sonore, visuelle et sensuelle à l’égard des mots.

Ici, c’est assez clair, finalement. Et il y a a napârcilor, dont le « o » final est l’exact contrepoint, contrepoids, du « o » de « desfo… ». On trouve aussi dans ces trois mots des allitérations, en p, en f et en l.

Finalement, ce n’est pas pour rien que je me trouve arrêtée à cet endroit de la page…

De plus, de plus, le DEX (le dictionnaire explicatif de la langue roumaine, le Robert roumain) me dit que desfoliat n’existe pas. Il y aurait ici confusion et entremêlement de desfoiat (qui a les pages ou les pétales arrachés) et de defoliat, qui correspondrait à notre « défoliant » rarement utilisé (le participe passé défolié est encore plus rare) et qui renvoie surtout à la guerre du Vietnam…

Donc, je mets « sur des pages fines comme la fine mue du serpent (d’un orvet) »

ou bien

« sur des pages fines comme la peau desséchée d’un serpent (d’un orvet) »?

Je préfère la première solution qui est plus lisible en français. Dans le cas du deuxième choix, le lecteur pourrait légitimement se dire « alors, on ne sait pas que ça s’appelle une mue?? »

D’un autre côté, l’auteur n’a pas utilisé le mot napârlire qui veut dire « mue »…

Mais le sens?

Je réalise alors que je peux placer au début du passage les allitérations si belles en f qui disparaissent dans les mots « mue du serpent »! Je tente ça :

« sur des feuillets fins comme la fine mue du serpent. »

Je retrouve des allitérations (même si je n’ai que celles qui sont en f), l’accent est mis sur la finesse du reste, c’est-à-dire de la peau que l’animal a quittée… Je verrai bien si je garde ou pas. Je surligne en jaune.

Je suis au cœur d’un passage qui est une sorte de credo (un de plus) du narrateur. Je le trouve très beau.

Tiens, une question : quel lecteur comprendra aujourd’hui qu’un texte « pneumatique » est un texte spirituel (pneuma étant à la fois le souffle et l’esprit, en grec), inspiré, marqué par la théologie du souffle, notion orthodoxe (mais aussi largement extrême-orientale) qui est une référence très masquée à Saint Grégoire de Palamas??? 

Il est 18h et il est temps que je me mette en tête que pour cet auteur, sticlos veut dire « brillant »! Ma formule mentale et visuelle a un mal de chien à trouver que la principale qualité du verre soit la brillance. Je pense toujours d’abord à l’aspect physique de cette matière : dure, transparente ou translucide, fragile, cassante… Une question de disposition du cœur? Ou alors de respiration?

12 août

Le mot obiectual : on pourrait croire que ce mot est un néologisme calqué du français, mais en français ce mot n’existe pas.

Signifie « matériel, objectif ». Le narrateur évoque sa peur profonde non pas des objets mais de la réalité qui se trouve derrière, sa peur de « la réalité en soi ».

J’ai gribouillé dans le coin de la page, « sans objet? Non ». Puis « non objective? Pas vraiment non plus, puisque le contraire serait subjective. Or la question n’est pas qu’elle est subjective (qu’elle ne tiendrait qu’à lui, qu’à celui qui écrit), cette peur. La question est qu’elle appartient à autre chose qu’à l’objet, à autre chose qu’aux choses…

La page 421 tourne donc sur une épineuse question.

Et pourtant, « je conclus par ce que j’ai noté, le 28 février, de ma peur pure, **sans objet**, semblable à une couleur, de ma peur endogène, répandue dans la gélatine de mon cerveau comme une goutte chimique qui se répand dans les milliards de filaments et d’interstices jusqu’aux frontières osseuses, qui passe les pores du crâne pour l’entourer d’une aura noire. J’ai toujours eu peur, j’ai toujours perçu, non pas les objets mais la réalité derrière eux, la réalité en soi, avec une horreur paroxystique » semble marcher.

Mais ça ne me va pas. Je suis absolument certaine que le mot « objectuel » doit exister dans le vocabulaire de la philosophie, car c’est ce dont il s’agit ici. Et l’auteur a tout lu. Il a lu aussi beaucoup en anglais. Son lexique est enrichi de termes provenant de ces aires de la connaissance.

Je cherche donc, et oui, en effet, objectuel existe bien, dans le sens donné par M.C. On est chez Husserl et Heidegger. Dans le langage du Sein und Zeit, dans Etre et temps, l’angoisse est provoquée par le monde, par ce quelque « chose » non objectuel, situé « au-delà » de chaque chose. C’est exactement ce que décrit M.C. (J’ai trouvé ici : Studia theologica I, 4/2003, 196-200 -LA NÉGATION CHEZ HUSSERL ET HEIDEGGER – Stefan GUGURA) . Mais en psychologie, on trouve aussi « non objectal », pour désigner le stade du nouveau né qui ne différencie pas le moi du non-moi… Riche recherche…

Je choisis pour l’instant (il ne faudra pas oublier d’enlever le « sans objet ») si je décide bien de laisser ça :

« Je conclus par ce que j’ai noté, le 28 février, de ma peur pure, (sans objet) non objectuelle, semblable à une couleur, de ma peur endogène qui se répand dans la gélatine de mon cerveau comme une goutte chimique par les milliards de filaments et d’interstices, jusqu’aux frontières osseuses, qui passe les pores du crâne pour l’entourer d’une aura noire. J’ai toujours eu peur, j’ai toujours perçu avec une horreur paroxystique, non pas les objets mais la réalité derrière eux, la réalité en soi. »