Le Rubik’s Cube dans Solénoïde

La suite de mes notes de traduction de Solénoïde

13 août

J’ai presque fini le chapitre 28, demain j’entamerai la troisième partie. Je me sens écrasée par la peur qu’éprouve le narrateur. Je suis plongée avec lui dans la description qu’il fait des sentiments diffus, et pourtant clairement nommés, cette angoisse qu’il ressent devant le monde énorme. C’est fabuleux, j’ai l’impression qu’on trouve dans ces pages l’essentiel de ce qui fait la trouille bleue de l’enfant quand il se découvre plongé dans le monde, dans la réalité, et que cette présence incompréhensible et opaque de ce qui se trouve à l’extérieur pose bien entendu la question des limites de soi, du corps, des extensions sensibles de nous-même (cela veut dire quoi, saisir un objet par la vue???). Passer à travers ce texte me donne l’étrange impression de me diviser, de me pixeliser en sensations, comme une chair divisée contre les mailles du tamis.

Page 422, de la peur pure, de la peur « ingheţată », mot qui veut dire, en roumain, glacée, congelée. La peur est déjà associée, en français, au froid, au bleu, on a les expressions « avoir une peur bleue », « glacer de peur », mais on a aussi des « sueurs froides »…

Dans ce passage, je n’aimerais pas du tout écrire : « …que je ne peux finalement m’empêcher de penser que la réalité est uniquement de la peur à l’état pur, de la peur [glacée] » ou, pire encore, « de la peur [congelée] » ! Cela ferait mourir de rire. 

Ici, dans le texte original, la peur prend un aspect concret, dur. Comme le narrateur l’écrit juste après, il peut la respirer, l’avaler, s’y enterrer.

Je choisis donc d’écrire « la peur solidifiée ». Et tant pis pour le froid…

Car la peur, c’est le monde. Le narrateur craint non pas les objets mais la réalité derrière eux, cette réalité impalpable. Tout l’espace est rempli par la peur qui devient, elle, palpable et concrète.

Ce passage p. 402 (édition française) est extraordinaire : 

« Je conclus par ce que j’ai noté, le 28 février, au sujet de ma peur pure, non objectuelle, semblable à une couleur, de ma peur endogène qui se répand dans la gélatine de mon cerveau comme une goutte chimique par les milliards de filaments et d’interstices, jusqu’aux frontières osseuses, qui passe les pores du crâne pour l’entourer d’une aura noire. J’ai toujours eu peur, j’ai toujours perçu avec une horreur paroxystique, non pas les objets mais la réalité derrière eux, la réalité en soi. Pourquoi mon esprit tisse-t-il le monde comme une navette ? Que signifie tout ça ? Pourquoi ma main ne peut-elle pas traverser les murs et la surface dure de la table ? Qui m’a enfermé dans ce tissage dément de quarks et d’électrons et de photons ? Pourquoi ai-je des organes et des tissus, tout comme en ont les cafards et les reptiles ? Qu’est-ce que j’ai à faire de mes doigts, de ma maison, de mes étoiles, de mes parents, de ma peau ? Pourquoi je ne me souviens pas du temps d’avant ma naissance ? Pourquoi je ne peux me souvenir du futur ? J’ai toujours eu si peur devant le monde énorme dans lequel je suis enterré, que je ne peux finalement m’empêcher de penser que la réalité est uniquement de la peur à l’état pur, de la peur solidifiée. Je vis dans la peur, je respire la peur, j’avale la peur, je serai enterré dans la peur. Je transmets ma peur de génération en génération, comme je l’ai reçue de mes parents et de mes grands-parents. »

14 août

La troisième partie ! Le chapitre 29 et ses délices d’air pur… mais c’est trompeur.

Départ du narrateur (il se remémore son enfance) au préventorium de Voïla. Je modifie la graphie du nom propre, par exception : alors que je choisis d’ordinaire de respecter la graphie d’origine, là, j’ai décidé de mettre un tréma à Voila pour qu’on ne le lise pas, même dans sa tête, comme « Voilà ». Il faut bien prononcer « vo-i-la », d’où la nécessité de rajouter un tréma sur le i…

p. 429, un matériau inconnu : le carniol. Je ne comprends pas d’où vient ce mot. J’en suis déjà à une relecture lorsqu’une amie traductrice de roumain en suédois me met sur la piste : cela doit être de la cornaline… Je fais donc la recherche et je trouve cette définition dans le grand dictionnaire explicatif de la langue roumaine : 

*carneól n., pl. urĭ (germ. karneol, d. it. carnióla, care vine d. corno, corn [de boŭ]). Min. Barb. Cornalină.

Le dico écrit bien « carneol », pas « carniol »... Une fois de plus, une coquille dans le texte original m’a égarée. Je reconnais, je n’ai pas eu l’idée ni le temps de faire une recherche avec * à la place de chacune des lettres… 

J’apprends une chose : le mot provient de l’allemand qui lui même provient de l’italien… Cela fait bien des détours pour un mot d’une langue latine!

p. 431, c’est étrange, l’auteur décrit l’été ainsi : « comme si l’été torride, avec ses murs et ses rails de tramway chauffés au rouge, avec les feuilles racornies des arbres noirs et creux ne s’était trouvé qu’au-dessus de Bucarest. » Ça ne ressemble pas plutôt à l’automne?

p. 432 : Le terme cuşetă, utilisé bizarrement par l’auteur pour signifier « casier » dans un dortoir… 

p. 435, l’auteur utilise le terme « engrammé ». Le substantif, provenant du domaine de la psychologie a déjà été utilisé par Sartre par exemple, mais je n’ai pas d’attestation du participe passé. Il faudra que je signale le mot à l’éditeur et au correcteur ou à la correctrice, qu’ils ne le biffent pas sans que je m’en rende compte…

15 août

Hier, gros effort pour parvenir à faire à peine 10000 signes… 9200 précisément.

Ce matin je reviens sur le dernier paragraphe d’hier qui m’a énervé. L’absence de marqueur de temps bien clair rend une phrase incongrue dans son contexte. Le narrateur évoque le dernier jour de chaque trimestre au préventorium, quand on permettait aux enfants de changer leurs draps. Alors, les matelas anciens et sales, dont la toile apparaissait au grand jour, portant les figures d’animaux fantastiques imprimés par le temps, la sueur et les autres événements physiologiques… Puis, soudain, alors qu’on est au milieu du chapitre et qu’il n’est pas du tout question de quitter le préventorium, il y a cette phrase : « Mais ce jour-là, celui du départ, avec les valisettes refermées et le dortoir désert était si triste qu’il m’apparaît encore en rêve, lié au thème toujours repris des trains et des gares inconnues et désertes. » 

Or, je sens bien qu’il s’agit de dire la chose suivante:

« Mais le jour du départ, celui des valisettes refermées et du dortoir désert, serait finalement si triste qu’il m’apparaît encore aujourd’hui en rêve, rattaché au thème toujours recomposé des trains et des gares inconnues et désertes. »

Là, ça fonctionne. Il y a une insertion d’un futur dans le corps du récit au passé… Voilà pourquoi la traduction est un art extraordinaire. Il m’a fallu dormir sur cet échec de compréhension à 22h30, pour trouver la solution le lendemain. On voit bien que la « solution » ne tient pas à un mot en particulier, ça n’a rien à voir ici avec un vocabulaire compliqué, non, il s’agit du choix bien clair d’un temps de conjugaison et d’un soupçon de clarté dans l’articulation de la pensée. L’original utilise l’imparfait « était », et c’est ce qui m’a perturbé hier soir. Le futur est plus compréhensible pour un esprit français… Autrement, c’est le début de la phrase qu’il fallait ciseler pour la rendre cristalline et conductible pour le sens (et il n’y a rien de très compliqué à exprimer).

Je me dis que je me suis peut-être trouvée devant ce qu’évoquait Cioran dans ses quelques mots synthétiques et brillants évoquant la « langue échevelée » à contraindre dans une syntaxe policée. Je vais retrouver la citation exacte. Il évoquait la traduction de sa propre pensée. La traduction de tout son mode de pensée. Car je ne peux pas croire que la phrase soit si horrible pour des yeux roumains. D’ailleurs, elle ne l’est pas non plus pour des yeux espagnols, puisque la version de Marian Ochoa Eribe reprend l’original mot à mot. Le mot à mot me fait mal aux yeux et ici, m’empêche de poursuivre. Il semblerait bien que la langue française, notre langue, soit, plus que d’autres peut-être, intimement liée à son fond (je sais que c’est un affreux lieu commun). Pour le dire plus clairement, il est impossible en français de dire quelque chose n’importe comment. Et pour le coup, il est bénéfique de se le dire ainsi.

Et si je me trompais complètement? Et si, finalement, il fallait comprendre dans cette phrase, l’évocation du jour du départ (de la maison)? Et si les valisettes refermées étaient « encore fermées »? Et si l’auteur parlait plutôt du jour de l’arrivée au préventorium? J’en ai le tournis parce que rien n’indique rien.

27 août

p. 467-468

Il y a plus d’une heure de travail d’écriture entre ces deux versions d’une phrase particulièrement longue et compliquée :

Le premier jet écrit à l’aveugle (je ne percevais aucune des articulations de la phrase) :

« Les visions provoquées par le haschisch, les mosaïques étincelantes qui apparaissent sous les yeux des adeptes de la mescaline, l’orgasme anéantissant dans la tête des épileptiques, l’étonnement charmé des amateurs d’autostéréogrammes quand, par chevauchement des lignes et des couleurs apparaissent tridimensionnels, étincelants comme s’ils étaient de cristal, les symboles cachés, l’état de satori du bouddhiste zen quand il comprend, après des années d’efforts et de torture, qu’il n’y a aucune contradiction dans le koan et que l’esprit est libre comme l’oiseau, le rire pur de l’enfant de deux ans et tous les autres bonheurs permis à notre être sont seulement de faibles approches du sentiment d’accablant soulagement et de rupture en mille éclats du crâne et du thorax qui nous retiennent prisonniers qu’ont eu, selon leurs propres témoignages et quand ils ont été en état de le faire, ceux qui ont vu le tesseract.« 

Phrase qui me satisfait pour l’instant (au moins elle tient debout, elle a un sens, une direction, des articulations logiques) :

« Les visions provoquées par le haschisch, les mosaïques étincelantes apparaissant sous les yeux des adeptes de la mescaline, l’orgasme anéantissant dans la tête des épileptiques, l’étonnement enchanté des amateurs d’autostéréogrammes quand, par chevauchement des lignes et des couleurs se révèlent les symboles cachés, tridimensionnels et étincelants comme s’ils étaient de cristal, l’état de satori atteint par le bouddhiste zen quand il comprend après des années d’efforts et de torture qu’il n’y a aucune contradiction dans le koan et que l’esprit est libre comme l’oiseau, le rire pur de l’enfant de deux ans et tous les bonheurs qui nous sont permis ne rendent comptent que de très loin du soulagement accablant que ressentent, selon leurs propres dires et quand ils ont été en état de le faire, lorsque vole en éclats le crâne et le thorax les retenant prisonniers, ceux qui ont vu le tesseract. »

Un phrase qui énumère des états-limite et qui construit l’écrin du dernier mot, le fameux tesseract.

Ce chapitre 30 est un morceau d’anthologie. Du Rubik’s cube à la quatrième dimension et retour. J’en sors épuisée.

Mais que je résume : dans ce chapitre 30, retour dans la salle des profs.  La mode est au Rubik’s Cube. Le casse-tête interroge vivement le narrateur qui déploie sa pensée autour de la quatrième dimension et du tesseract – ou hypercube –  inventé par Hinton (qui, c’est dit en passant, ressemblait à Rimbaud), dont l’œuvre aura été « un cric métaphysique » propulsant la raison humaine rapidement, non-intuitivement, aux marges du monde. Aux marges de la folie. Analogie avec la feuille de papier qu’il suffit de plier cinquante fois pour atteindre la lune, analogie avec le grain de blé sur le plateau d’échec (vieille histoire indienne). Chapitre très très beau et très difficile.

Peut-être Kafka a-t-il pensé lui aussi à cette infinie progression, dans la grande parabole au centre de son écriture, se demande le narrateur : celle avec la suite infinie d’antichambres ayant chacune un gardien deux fois plus puissant que le précédent…

28 août

Hier j’ai écrit plus de 18000 signes de cette traduction, parvenant à finir le fameux chapitre 30. Si seulement j’avais la force physique et la concentration pour continuer comme ça, à ce rythme. Mais j’ai mal aux doigts…

A suivre

De la mue, de l’esprit et du souffle dans Solénoïde

La suite de mes annotations en cours de traduction…

9 août

P.416, l’emploi de desfoliata, qui se comprend comme « défeuillé », pour parler d’une peau de serpent, me pose problème… L’auteur évoque une page fine et sèche, desséchée comme une « peau desséchée de serpent », c’est-à-dire qu’il la compare à une mue de reptile. 

Ce qui est intéressant, c’est que nâpârca, l’orvet, partage en roumain la même racine que les mots signifiant « mue » et muer »: a napârli.

J’ai tendance à penser que l’auteur a bien aimé sous sa plume le son de piela desfoliata-a naparcilor. Piela desfoliata, c’est presque un oxymore sonore, si bien qu’on peut presque croire que desfoliata veut dire « écorchée », finalement, « desquamée », sauf que le mot est assez laid. C’est un poète qui écrit, je ne l’oublie jamais. Le choix des mots lui vient de très loin, il est déterminé par les multiples filtres de sa sensibilité sonore, visuelle et sensuelle à l’égard des mots.

Ici, c’est assez clair, finalement. Et il y a a napârcilor, dont le « o » final est l’exact contrepoint, contrepoids, du « o » de « desfo… ». On trouve aussi dans ces trois mots des allitérations, en p, en f et en l.

Finalement, ce n’est pas pour rien que je me trouve arrêtée à cet endroit de la page…

De plus, de plus, le DEX (le dictionnaire explicatif de la langue roumaine, le Robert roumain) me dit que desfoliat n’existe pas. Il y aurait ici confusion et entremêlement de desfoiat (qui a les pages ou les pétales arrachés) et de defoliat, qui correspondrait à notre « défoliant » rarement utilisé (le participe passé défolié est encore plus rare) et qui renvoie surtout à la guerre du Vietnam…

Donc, je mets « sur des pages fines comme la fine mue du serpent (d’un orvet) »

ou bien

« sur des pages fines comme la peau desséchée d’un serpent (d’un orvet) »?

Je préfère la première solution qui est plus lisible en français. Dans le cas du deuxième choix, le lecteur pourrait légitimement se dire « alors, on ne sait pas que ça s’appelle une mue?? »

D’un autre côté, l’auteur n’a pas utilisé le mot napârlire qui veut dire « mue »…

Mais le sens?

Je réalise alors que je peux placer au début du passage les allitérations si belles en f qui disparaissent dans les mots « mue du serpent »! Je tente ça :

« sur des feuillets fins comme la fine mue du serpent. »

Je retrouve des allitérations (même si je n’ai que celles qui sont en f), l’accent est mis sur la finesse du reste, c’est-à-dire de la peau que l’animal a quittée… Je verrai bien si je garde ou pas. Je surligne en jaune.

Je suis au cœur d’un passage qui est une sorte de credo (un de plus) du narrateur. Je le trouve très beau.

Tiens, une question : quel lecteur comprendra aujourd’hui qu’un texte « pneumatique » est un texte spirituel (pneuma étant à la fois le souffle et l’esprit, en grec), inspiré, marqué par la théologie du souffle, notion orthodoxe (mais aussi largement extrême-orientale) qui est une référence très masquée à Saint Grégoire de Palamas??? 

Il est 18h et il est temps que je me mette en tête que pour cet auteur, sticlos veut dire « brillant »! Ma formule mentale et visuelle a un mal de chien à trouver que la principale qualité du verre soit la brillance. Je pense toujours d’abord à l’aspect physique de cette matière : dure, transparente ou translucide, fragile, cassante… Une question de disposition du cœur? Ou alors de respiration?

12 août

Le mot obiectual : on pourrait croire que ce mot est un néologisme calqué du français, mais en français ce mot n’existe pas.

Signifie « matériel, objectif ». Le narrateur évoque sa peur profonde non pas des objets mais de la réalité qui se trouve derrière, sa peur de « la réalité en soi ».

J’ai gribouillé dans le coin de la page, « sans objet? Non ». Puis « non objective? Pas vraiment non plus, puisque le contraire serait subjective. Or la question n’est pas qu’elle est subjective (qu’elle ne tiendrait qu’à lui, qu’à celui qui écrit), cette peur. La question est qu’elle appartient à autre chose qu’à l’objet, à autre chose qu’aux choses…

La page 421 tourne donc sur une épineuse question.

Et pourtant, « je conclus par ce que j’ai noté, le 28 février, de ma peur pure, **sans objet**, semblable à une couleur, de ma peur endogène, répandue dans la gélatine de mon cerveau comme une goutte chimique qui se répand dans les milliards de filaments et d’interstices jusqu’aux frontières osseuses, qui passe les pores du crâne pour l’entourer d’une aura noire. J’ai toujours eu peur, j’ai toujours perçu, non pas les objets mais la réalité derrière eux, la réalité en soi, avec une horreur paroxystique » semble marcher.

Mais ça ne me va pas. Je suis absolument certaine que le mot « objectuel » doit exister dans le vocabulaire de la philosophie, car c’est ce dont il s’agit ici. Et l’auteur a tout lu. Il a lu aussi beaucoup en anglais. Son lexique est enrichi de termes provenant de ces aires de la connaissance.

Je cherche donc, et oui, en effet, objectuel existe bien, dans le sens donné par M.C. On est chez Husserl et Heidegger. Dans le langage du Sein und Zeit, dans Etre et temps, l’angoisse est provoquée par le monde, par ce quelque « chose » non objectuel, situé « au-delà » de chaque chose. C’est exactement ce que décrit M.C. (J’ai trouvé ici : Studia theologica I, 4/2003, 196-200 -LA NÉGATION CHEZ HUSSERL ET HEIDEGGER – Stefan GUGURA) . Mais en psychologie, on trouve aussi « non objectal », pour désigner le stade du nouveau né qui ne différencie pas le moi du non-moi… Riche recherche…

Je choisis pour l’instant (il ne faudra pas oublier d’enlever le « sans objet ») si je décide bien de laisser ça :

« Je conclus par ce que j’ai noté, le 28 février, de ma peur pure, (sans objet) non objectuelle, semblable à une couleur, de ma peur endogène qui se répand dans la gélatine de mon cerveau comme une goutte chimique par les milliards de filaments et d’interstices, jusqu’aux frontières osseuses, qui passe les pores du crâne pour l’entourer d’une aura noire. J’ai toujours eu peur, j’ai toujours perçu avec une horreur paroxystique, non pas les objets mais la réalité derrière eux, la réalité en soi. »

 

 

Un blocage de plusieurs jours…

La suite de mes notes…

8 août

Je reprends mon travail après 8 jours de vacances au soleil, sans écran et sans téléphone, une rupture très difficile pendant les trois premiers jours où j’ai eu l’impression de tourner en rond et de perdre mon temps. J’ai finalement réussi à faire du bien à mon corps en le faisant nager dans les eaux bleues de la Méditerranée. Une vraie thérapie. Plonger et aller observer les saupes qui broutent l’herbe au fond des calanques, découvrir un poulpe dans un repli du rocher, effleurer les tomates de mer qui se posent là où l’eau affleure, toucher une étoile de mer, observer mes jambes pédaler au milieu des castagnolles adultes noirs et ronds et de leurs petits qui, eux, sont bleus électrique et allongés, sentir mon corps flotter dans les rayons stroboscopiques semblant provenir des fonds marins étincelants, et mes jambes gainées par la pression subite de l’eau quand j’y entre en sautant de quelques mètres de hauteur… Apprécier la chaude plasticité de l’élément quand je chute du paddle que j’ai essayé pour la première fois de ma vie. Et j’ai réussi très vite à évoluer en équilibre sur la planche et à pagayer pour avancer, virer de bord, le regard fixé sur l’horizon de l’Île verte, ou au contraire sur la plage qui semblait silencieuse, de loin, alors qu’elle était couverte de familles et de parasols.

Je reprends mon travail en découvrant que le CNL m’accorde la bourse que j’ai sollicitée pour cette traduction!

11 août

Presque rien écrit depuis plusieurs jours. Traduire, c’est cela aussi, affronter l’écran, ne plus supporter la chaise, chercher d’autres positions, aller faire un tour – parfois écrire vous sort par les yeux. Alors vous faites un grand ménage, une longue balade ou alors vous passez plusieurs heures à regarder des films à la télé, allongée et dans un état de demi coma. Souvent, c’est parce que j’ai buté sur quelque chose. Là, il y a des passages sur les personnages de la Bible qui luttent contre des anges ou qui sont frappés de révélation ou de dons par Dieu lui même. J’ai d’abord été gênée par un problème de logique dans l’énonciation  et cela s’est transformé en un blocage de plusieurs jours. Alors que j’aurais pu souligner le passage et revenir plus tard. Mais je suis aussi dans une période de fatigue. Je voudrais retrouver l’entrain des dix derniers jours de juillet. où je n’ai vécu que pour traduire et durant lesquels j’ai beaucoup avancé mon travail.

On est samedi, il fait de nouveau à peu près beau et chaud. Cela frémit. Je suis à mon bureau. Je suis passée par dessus la difficulté et je prends le tournant d’un très beau passage qui vaut credo littéraire.

J’ai corrigé de moi même la petite question de logique. Je ne vais pas embêter l’auteur avec ça. C’est même gênant que j’en parle ici. Mais, cet hiver, je me suis fixée comme objectif de noter au jour le jour les questions les plus insignifiantes comme les plus profondes que peut se poser un traducteur de littérature quand il est aux prises avec son texte.

Au fait, le volume total est d’environ 1132 feuillets. J’en ai 581, j’ai dépassé la moitié virtuelle de ma traduction. Car elle fera peut-être davantage. Parfois, les textes roumains sont plus longs dans leur traduction française. C’est ce qu’on appelle le foisonnement. D’aucuns pensent qu’il doit être limité, qu’on doit faire des efforts pour le limiter. Je ne trouve aucun sens à cela. La langue est naturelle et le processus de passage est naturel lui  aussi. Il est évident qu’il serait tout à fait sot de tirer à la ligne pour faire gonfler le nombre de signes. Mais s’astreindre, se contraindre à faire rentrer une page de livre original dans une page de livre traduit serait absurde. Cela le serait autant que de chercher à caser le même taux d’adverbes et d’adjectifs que dans la langue originale. Ou bien de vérifier que les noms communs sont toujours traduits par des noms communs.  L’expression de la pensée ne s’occupe pas de savoir que dans l’autre langue il y avait à tel endroit un verbe et là un adjectif. Parfois, la forme originale de la phrase transparaît sous la traduction, mais c’est juste le fruit du hasard… 

p. 409, Mircea Cartarescu plonge dans le corps humain, comme il le fait assez souvent. Là, il est dans la colonne vertébrale et parle de procesul spinos, procesul transvers. J’erre pendant vingt bonnes minutes pour trouver enfin un cours d’ostéopathie qui utilise les termes que je recherche. j’ai eu du mal à trouver parce qu’ailleurs, le travail de vulgarisation a éliminé ces termes que apprends à connaître à mon tour : processus épineux, processus articulaire, processus transverses, que sont les divers processus vertébraux…

Puis je consulte mon dictionnaire et là je constate que « processus » (avouons que le mot a un sens bien éloigné, dans la langue de tous les jours!) est, en anatomie, une formation qui prolonge un élément ou une structure organique. Synonyme:  apophyse, bien plus courant en français (même si en général on ne sait pas ce que c’est…) Où l’on voit que le terme à l’étymologie grecque est bien plus précis que le terme d’origine latine… 

Question : laissé-je le terme processus un peu ambigu ou dois-je choisir le terme apophyse, si précis, certes, mais tellement médical???

[EDIT] Je vais choisir sans trop d’hésitations finalement le terme de « processus ». Rendez-vous page 390 de l’édition française, tout au début du chapitre 28.

La suite demain, même heure

L’éclosion du bouton de rose

… La suite de mes notes sur Solénoïde

p. 386 : holon : se dit de ce qui est à la fois un tout et une partie…

26 juillet

p. 388 Toujours dans le chapitre 26.

J’étais prête à me dire qu’articulation mobile était un pléonasme, mais j’ai vérifié dans le dictionnaire, une articulation est le point de jointure entre deux éléments, et elle peut être mobile ou immobile…

p. 389

Personne n’a relevé que le bouton de fleur qui éclot, comme métaphore de l’ouverture alerte de la voûte, dans l’effrayante Morgue où la manifestation des Piquetistes conduit le narrateur ne peut pas être complété de la précision suivante : « filmé au ralenti ». Au contraire, le fameux bouton de rose que l’on voit éclore en quelques secondes dans les petites vidéos qui circulent partout, est diffusé en accéléré…

Il a beau faire 35° à l’ombre, mon esprit critique est bien en éveil et je suis très intolérante (comme on l’est aux poussières) à ces petits relâchements de la logique. Ce sont des choses qui ne passent pas en français, qui donnent l’impression d’avoir un caillou dans la chaussure.

27 juillet

p. 398

En français, diastème peut difficilement s’employer pour quelqu’un à qui il manque des dents. Le diasteme est un truc naturel ou acquis, mais ne décrit pas le trou laissé par une dent manquante.

Rendez-vous demain, même heure

Do not go gentle into that good night : hymne à l’humanité entière

…Je publie la suite de mes notes sur Solénoïde, après quelques jours de repos

25 juillet

Les pages de ces dernières heures sont un régal, avec la traduction de deux poèmes. Un qui appartient à l’auteur (je pense) et qui ne m’a pas posé de problème, et l’autre, signé Dylan Thomas, un poète que je découvre. 

Je copie ici l’original magnifique, chantant, rythmé, complexe (même si, ai-je appris, c’est encore un de ses poèmes les plus lisibles et les moins ambigus):

Do not go gentle into that good night,

Old age should burn and rave at close of day;

Rage, rage against the dying of the light.

 

Though wise men at their end know dark is right,

Because their words had forked no lightning they

Do not go gentle into that good night.

 

Good men, the last wave by, crying how bright

Their frail deeds might have danced in a green bay,

Rage, rage against the dying of the light.

 

Wild men who caught and sang the sun in flight,

And learn, too late, they grieved it on its way,

Do not go gentle into that good night.

 

Grave men, near death, who see with blinding sight

Blind eyes could blaze like meteors and be gay,

Rage, rage against the dying of the light.

 

And you, my father, there on the sad height,

Curse, bless, me now with your fierce tears, I pray.

Do not go gentle into that good night.

Rage, rage against the dying of the light.

Et voici la version roumaine de Mircea Cartarescu, que je trouve très belle, bien plus belle que nombre d’autres (souvent confuses et lourdes) dans cette langue: 

Nu intra lin în noaptea bună, fără zori

Bătrânii-ar trebui să urle-n asfințit

Ah, strigă, strigă contra stingerii de sori!

 

Deși-nțelepții au uitat adeseori

Să fulgere, și bezna i-a-nvelit,

Nu intră lin în noaptea bună, fără zori.

 

Cei buni, cei de pe urmă, orbitori,

Vestindu-și faptele în golful cel umbrit

Ah, strigă, strigă contra stingerii de sori.

 

Cei ne-mblânziți, ce-au prins soarele-n zbor

Și prea târziu sfârșitul i-au simțit

Nu intră lin în noaptea bună, fără zori.

 

Cei gravi, ce văd că ochii orbi nu dor,

Ci strălucesc ca meteorii, fericit,

Ah, strigă, strigă contra stingerii de sori.

 

Și tu, părinte, în al tău pridvor

Blesteamă-mă, alină-mă cernit.

Nu intra lin în noaptea bună, fără zori,

Ci strigă, strigă contra stingerii de sori!

 

La traduction française est la suivante :

 

N’entre pas serein dans cette nuit sans aurores,

Les vieux devraient hurler quand le jour tombe,

Ah, rage, enrage contre la mort des soleils !

 

Les hommes sages oublient souvent

De tonner et s’enfoncent dans l’ombre qu’ils savent méritée,

Mais ils n’entrent pas sereins dans cette nuit sans aurores.

 

Les bons, la dernière vague, les aveugles

Se souvenant des actes de leurs vertes années dans le golfe sombre

Ah, ragent, enragent contre la mort des soleils.

 

Les hommes sauvages qui saisirent le soleil en plein vol

Et sentirent trop tard qu’il versait dans la pénombre

N’entrent pas sereins dans cette nuit sans aurores.

 

Les hommes graves, qui voient que les yeux aveugles sont indolores,

Et même, qu’ils brillent, gais météores,

Ah, ragent, enragent contre la mort des soleils.

 

Et toi, mon père, de ton triste balcon,

Maudis-moi, je t’en prie bénis-moi de tes larmes endeuillées.

Mais n’entre pas serein dans cette nuit sans aurores,

Et rage, enrage contre la mort des soleils !

Mais pour comprendre la présence de ce magnifique texte dans le chapitre 26 de Solénoïde, il faut lire les quelques mots qui le précèdent, et aussi que je rappelle brièvement où en est notre héros : il a fait la connaissance de la belle et vaniteuse Caty hantée par la perte de sa jeunesse et de sa beauté, laquelle lui révèle l’existence d’un groupe de personnes qui protestent, (excusez du peu, il fallait l’imaginer!) contre la condition humaine ô combien passagère et mortelle. Ce sont les « piquetistes » (parce qu’ils plantent leurs piquets de grève dans les lieux où la souffrance mérite qu’on la hue et qu’on la dénonce). Pour simplifier et pour les montrer du doigt, les autorités les étiquettent sous le nom de « secte ». Plusieurs semaines après ces quelques heures magiques et ambiguës passées avec Caty dans le secrétariat de l’école, il se décide à aller voir ce que sont ces fameuses soirées de manifestation « contre la mort ». Ce soir-là (c’est donc le début du chapitre  26), il découvre leur guide, un certain Virgile, qui distribue aux manifestants des feuilles polycopiées, comme cela arrive parfois dans les manifs. Notre jeune professeur curieux raconte :

« Sur la feuille figure aussi un vrai poème, fort et sonore comme un cri de désespoir et comme un hymne à l’humanité entière. En dessous, Virgil a simplement noté le nom du poète : Dylan Thomas.

Je veux en lire plus, car il est évident qu’il s’agit d’une des très rares personnes à comprendre réellement de quoi il est question : »

Suit donc la traduction roumaine. Elle a des rimes fortes et belles, que j’ai vainement tenté de suivre. La langue roumaine a cette chance, et Mircea Cartarescu l’a saisie au vol, de faire rimer zori, les aurores, et sori, les soleils. Ces rimes embrassées sont tellement importantes dans la version originale pour rendre palpable la révolte, l’opposition viscérale, le cri contre la mort. Ça se perd complètement dans les traductions françaises que j’ai pu consulter. On ne peut pas faire dire à une langue ce que son génie ne veut pas dire… 

Mon dilemme a été de trouver une version qui reprenne le plus possible la version roumaine sans perdre trop du sens littéral qui, souvent, fait les traductions françaises existantes. Je pense surtout à la deuxième strophe dans laquelle le poète Dylan Thomas évoque l’exemple des sages qui se résignent et qui entrent dans l’ombre mais pas sans révolte. La langue roumaine a peut-être cette chance d’avoir une expression qui contient le mot fourche pour dire « avoir maille à partir avec » (a avea de furca cu), une expression qui suggère donc l’opposition… Cela a peut-être facilité l’interprétation de cette strophe contenant le tout de même énigmatique Because theirs words had forked no lightning   par Mircea Cartarescu, de cette manière aussi limpide et synthétique (la traduction mot à mot entre crochets ne rend pas justice au travail de l’auteur !) :  

Deși-nțelepții au uitat adeseori [Même si  les sages ont oublié souvent]

Să fulgere, și bezna i-a-nvelit, [de tonner et que l’ombre les a englouti]

Nu intră lin în noaptea bună, fără zori. [Ils n’entrent pas sereins dans cette bonne nuit, sans aurores]

car « tonner » [a fulgera] exprime bien à la fois l’inscription de l’homme dans l’univers naturel qui le dépasse largement et l’expression, par métaphore, de sa colère et de sa révolte. Un mot qui résout le « words had forked ».

C’est pour exprimer tout cela que le poème existe dans Solénoïde. En roumain, il semble avoir été écrit pour y être serti. Il me fallait donc obligatoirement donner une version qui se cale peu ou prou sur la version roumaine, même au détriment de ce qui est admis en français, au rayon « traductions de Dylan Thomas ». J’aurais voulu ne pas suivre la pourtant jolie homophonie de « rage » doublé de « enrage », trouvée par le traducteur français (Alain Suied) et utiliser le verbe « hurler » qui est repris ensuite dans tout Solénoïde…

Une page plus loin, M.C. écrit ce magnifique paragraphe qu’il place dans la bouche de Virgile. Virgile harangue la foule des manifestants (comme un autre Virgile guidait un Dante médusé sur les chemins tortueux des enfers) : 

« Minuscules dans notre insignifiance, micelles sur un grain de poussière dans l’infini, protestons contre la disparition des consciences ! Il est diabolique, il est intolérable qu’un esprit meure. Qu’une créature comprenne son destin, cela aussi, c’est au-delà des limites du mal. C’est cruel, barbare, inutile de mettre un esprit au monde, au bout d’une nuit infinie, rien que pour le plonger, après une nanoseconde de vie chaotique, dans une nouvelle nuit sans fin. Il est sadique de lui donner à l’avance la pleine connaissance du sort qui l’attend. Il est abominable d’en tuer des milliards et des milliards, génération après génération, saints, braqueurs, génies, héros, putains, mendiants, travailleurs de la terre, poètes, spéculateurs, anargyres, tortionnaires, bourreaux et victimes ensemble, méchants et gentils pareil, qu’elle est mélancolique et désolante cette œuvre de criminel en série ! Notre monde va s’éteindre, l’univers va pourrir en même temps que les autres milliards d’univers, mais l’être et le non-être dureront autant que durera l’éternité, comme un mauvais rêve, comme une interminable toile d’araignée. Et nous, les perles du monde, son cristal qui aurait dû briller éternellement, nous ne serons plus jamais, jamais, quand bien même le temps durerait et indépendamment du nombre de désastres qui arriveraient dans l’enfer qu’est le monde physique, dans la geôle infinie de la nuit. Protestez, protestez contre l’extinction de la lumière !

Rendez-vous demain (promis!)