Les salles à manger des périphéries

La suite de mes notes…

4 février

Dimanche. Je reviens à mon travail vers 16h. Le soleil qui entre à flot aide bien à la concentration. Je suis au chaud, j’écris, je reprends les réflexions de l’auteur sur l’infinie épaisseur des murs de notre prison existentielle. Quel chapitre incroyable !  Quand la force de la pensée rejoint la beauté de l’expression. Ça nourrit, un texte pareil.

Tiens, un superbe exemple de la richesse qu’apporte le double héritage latin et slave de la langue roumaine. C’est beau en roumain, ça complique les choses au traducteur français…

J’ai : les « pereţi infiniţi », les parois ou les murs « infinis ». Et à la phrase suivante, l’écrivain évoque « derma lor nesfârşită », « leur derme… infini ».

« nesfârşit »: infini, illimité, immense, sans fin

« infinit »: infini, illimité, démesuré, immense.

Bien sûr, je peux user des synonymes. Ce qui est intéressant, c’est que je pense à noter un de ces cas dont on est friands, dans les ateliers de traduction…

ne+sfârşit, du sl. suvuršiti.

Qui a donné aussi savârşi, qui veut dire « accomplir » et savârşit, « accompli, parfait, fini, terminé » au sens de parfaitement réalisé mais aussi, dans un sens négatif, « commis », comme dans « a commis un crime ».

Je ne peux pas utiliser les termes français qui contiennent la notion de dimension, car ici il s’agit de ce qui ne peut être dimensionné dans notre monde physique, matériel.

Jolie question de traduction.

Ce sera donc : « les murs sont infiniment épais » et « la prison aux murs infinis ».

Je ne peux m’empêcher de noter ce passage très fort :

« Je sais que personne ne fait ça, que tout le monde se résigne et se tait. De cette prison, on ne s’échappe pas. Les murs sont infiniment épais, ils sont la nuit d’avant notre naissance et celle d’après notre mort. « Quel sens cela aurait-il de penser au non-être infini qui suit ? J’assombrirais ma vie pour rien. Il me reste de bonnes années d’ici là, je peux encore profiter de cette lumière bénie, de la pleine lune se levant sur la forêt, du fonctionnement discret de ma vésicule biliaire, de mes éjaculations dans des ventres heureux, du fruit de mon travail, de la coccinelle qui grimpe vers le bout de mon doigt pour y déployer ses ailes en cellophane froissé. Personne ne sait ce qu’il y aura au-delà du tombeau. » Nous ne pensons pas autrement que nos ancêtres : buvons et mangeons, car demain nous mourrons. Et il n’est pas possible de penser autrement dans la logique de la prison aux murs infinis. Existe-t-il une autre voie que de creuser comme un sarcopte dans leur derme sans limite ? »

Le « fil de Litz », vous en avez déjà entendu parler, vous ? Moi, c’est la première fois ! Il s’agit d’un fil conducteur adapté au transport des hautes fréquences… Je note ça en passant.

Sublime page 99 de l’original (97 en français) !

Le professeur enfermé dans sa maison en forme de navire note dans son journal ce qu’est la chance et la supériorité de l’être humain :

« Puisque j’existe, puisque m’a été donnée la chance impossible de l’existence, me dis-je souvent, il ne fait aucun doute que je suis un élu. Nous sommes tous élus, en ce sens, nous sommes tous illuminés, car le soleil unanime de l’existence nous illumine. Et je suis deux fois élu parce que, à la différence de la guêpe ou du crustacé, je peux penser dans l’espace logique et je peux construire des maquettes du monde dans lequel j’évoluerais à une échelle réduite et virtuelle, alors que mes mains et mes pieds bougent dans l’inconcevable monde réel. »

Un peu plus loin, l’écrivain qui se refuse d’être un écrivain note ceci :

« Ma mission est ainsi une mission d’arpenteur et de cartographe, d’explorateur des bosses et des souterrains, des oubliettes et des geôles de mon esprit, mais aussi de ses Alpes avec leurs glaciers et leurs ravins. Sur les pas de Gall, Lombroso et Freud, j’essaie à mon tour de comprendre le nœud gordien colossal, enroulé, impérial et finalement inextricable qui remplit la chambre interdite de notre crâne, nœud fait de fil de Litz et de chanvre, de soie d’araignée et de fils de salive, de la dentelle obscène des jarretières et des fines écailles des chaînettes en or, du tube flexible de l’ipomée et du flagelle anthracite du lucane cerf-volant. »

Ah, le lucane cerf-volant ! Quel beau coléoptère !

Il occupe sa place dans le livre, revenant plus tard, dans l’extraordinaire chapitre qui se passe à Voïla.

Apparition du personne d’Ispas, le vieux gardien qui attend d’être ravi au ciel – important car il occupe un rôle central dans la dernière partie du livre.

 

Mercredi 7 février

J’entame le chapitre 10.

Entrée en scène d’Irina, la professeure de physique, dont le rôle ne cesse d’augmenter (mais je ne veux pas divulgâcher l’intrigue !). C’est elle qui découvre le fameux interrupteur à côté du lit et l’usage étonnant du solénoïde. Ce chapitre comprend un des plus beaux passages (mais ils sont tellement nombreux, philosophiques, poétiques, émouvants !) de cette première partie : celui où le narrateur se souvient des jours de son enfance, quand il jouait avec tous les petits objets rangés dans le tiroir de la machine à coudre de sa tante.

 

Je tombe à l’instant sur un exemple où je privilégie la belle assonance de la langue :

J’ai d’abord écrit : « au même pas paresseux » et je me suis immédiatement corrigée, bien entendue : « au même rythme paresseux » … Et puis j’opte pour « … d’un même rythme paresseux… » …

Je me demande si je fais bien de noter ces petites choses en passant. Mais je crois que cela peut intéresser des lecteurs, d’entrer de plain-pied dans la fabrique des phrases. On perçoit les grandes lignes de la logique à l’œuvre dans l’esprit qui traduit, les questions que je me pose et à quel sujet je me pose des questions. C’est très intime, en réalité, puisque ces notes révèlent plus qu’une technique mais une sensibilité, des lacunes, tous les aiguillages de mon chemin d’écriture en traduction.

Un autre exemple, similaire, qui parle de longueur d’onde du mot choisi et de la musicalité de la phrase…

« Irina s’est arrêtée, abandonnant en plein milieu une phrase sur la douleur qu’une offense passée laisse sur le cerveau. »

…était au départ :

« Irina s’est arrêtée, abandonnant en plein milieu une phrase sur la souffrance qu’une offense passée laisse sur le cerveau. » L’abondance de « ff » à la fin, c’était trop. Il me semble que le mot « douleur », ici, est comme un creusement dans la ligne de la phrase. Au contraire de « souffrance » qui est renflement.

Journée à 11780 signes…

 

Jeudi 8 février

Oh le bonheur de la recherche ! Au cœur d’une phrase longue de 15 lignes (!) l’écrivain évoque l’assonance entre le mot « Endocrinologie » aperçu au fronton d’un établissement médical et les crinii, c’est-à-dire, en roumain, les lys. On comprend tout de suite que le crin’  roumain puisse rimer avec « endocrine »…  Dilemme, allais-je changer totalement l’image sonore ? Des crins ? Mauvais.

J’ai cherché dans la liste des noms vernaculaires des lys et là, j’ai trouvé la crinole, autre nom du « crinum » qui pousse dans tous les jardins… Comme le « crin’ » de l’enfance du narrateur… Au passage, j’ai compris que le roumain a formé le nom de cette fleur sur le slave « kriny » (prononcer crinou) tandis qu’en français, vers le 12e siècle, la fleur de lys est née du latin « lilium »…

De nos jours, nos jardins sont emplis de lys, de vrais lys mais aussi de crinum ou crinoles, ces faux lys qui peuvent avoir de nombreuses couleurs et qui poussent à plusieurs sur une seule tige au contraire du lys qui ne donne qu’une seule fleur, semble-t-il. Jolie présence des mots qui fleurissent diversement, sur la tige d’une seule image à préserver.

Mais cette découverte étymologique ne me donne pas encore la solution de cette longue, très longue phrase proustienne… (une demi-page du livre original, tout de même !)

J’ai trouvé ma version :

« Quand j’étais enfant et que nous rendions visite à ma tante, dans le quartier Dudeşti-Cioplea, ce qui était alors une aventure, parce que cela arrivait rarement et que l’on se levait tôt, parce que les matins d’été me surprenaient par leur fraîcheur, surtout que maman m’enfilait simplement un petit maillot dans lequel j’allais rester toute la journée, parce que nous traversions la ville, effectuant un trajet long et sinueux en changeant trois fois de tramway et en passant par des lieux portant des noms magiques, Obor, Foişorul de Foc, l’Institut d’Endocrinologie dont le nom étrange m’évoquait toujours les crinoles des jardins, la première chose que je faisais quand nous arrivions et que ma tante nous ouvrait la porte avec des gestes larges de plaisir exagéré, c’était d’explorer les recoins de sa maison de couturière, d’ouvrir les petits tiroirs de la machine à coudre à pédale et de m’occuper avec les merveilles de la vitrine du buffet, les poissons en verre, la boîte de rummy, les amoureux et les ivrognes en porcelaine, hôtes habituels des salles à manger des périphéries. » p. 108

…à suivre, demain, même heure

Traduire les fleurs


Le plus délicieux cauchemar du traducteur?

Hum… peut-être l’imagination échevelée des langues vernaculaires, quand il s’agit de donner un nom aux plantes et aux fleurs…

Attention, j’ai dit cauchemar, mais surtout, « délicieux »…

Je me régale à plancher sur les mots qui font obstacle.

Imaginez mon air perplexe lorsqu’il m’a fallu trouver, mais surtout vérifier ( bonne maladie journalistique héritée de mon ancienne vie) quelle plante se cachait derrière le  « cul-de-poule » ou la « fleur-de-maïs »…

J’ai rapidement trouvé qu’il s’agissait du pissenlit, en roumain papadia, en retrouvant le nom latin de ce cauchemar des jardins bien comme il faut.

Et là, j’ai trouvé que les Anglais sont descriptifs et surtout, qu’ils nous ont piqué les mots du pissenlit qu’on appelle aussi « dent-de-lion »: chez eux, c’est « dentalion », comme en portugais, par exemple dente-de-leão ou en allemand Löwenzahn

Mais alors, pourquoi pas de « dent-de-lion » en roumain?

C’est vraisemblablement parce le mot est arrivé par la langue grecque… παπαδιά signifie « épouse de prêtre orthodoxe ». Cela remonterait à l’époque où, pour les membres du petit clergé, très pauvres, le pissenlit était une plante de choix, dont ils faisaient de la soupe. Mais il y a peut-être une autre explication que j’ignore.

Juste, pour finir, quelque chose d’étrange: en turc, on retrouve « papadia » sous la forme de « papatya », et là, il s’agit de camomille. Allez comprendre.