Bucarest – chronique d’été 4

Calea Victoriei. Sur la gauche, la cour très sombre d’un de ces nombreux immeubles aux lignes Bauhaus. On y retrouve une époque attirée par la modernité, misant sur l’ultra-fonctionnel et adorant le luxe. J’ai l’impression de me retrouver dans l’antichambre d’un roman de Camil Petrescu. Fred, le héros de son roman Madame T. est sur le point de pousser la grille ; de son pas élastique, il traverse le puits de lumière et s’en va retrouver son amante… Aujourd’hui, la façade est chargée de suie mais le charme des lignes pures est toujours agissant. Je regrette à cet instant de n’avoir pas pris mon appareil photo. Dans deux semaines, quand je serai de retour, le fantôme de Fred Vasilescu me trouvera là, sous cette fenêtre ronde comme l’œil ébahi de son Emilia.

 

 

Ça y est, quelques pas encore et je me retrouve à l’abri de la chaleur torride : voici la cour ombragée de la Terasa Green Hours et surtout, la « librairie du fond de la cour » et la rédaction du journal 22, hebdomadaire fondé par le Groupe pour le Dialogue Social (GDS) dont le siège se trouve également là. Le GDS – la pépinière à idées, le chaudron du débat démocratique des années 90 ; le  poumon pensant de la vie intellectuelle roumaine.

Sur les vitres du rez-de-chaussée sont collés des dessins de Perjovski. Sa notoriété est aujourd’hui mondiale. Avec mon attirance ancienne pour les lettres comme on les rencontre dans l’espace urbain, je ne pouvais qu’aimer ses dessins dont le graphisme toujours simple est porté par le message. Avec le temps (je connais son travail depuis le début des années 90), le message a pris encore plus de place et de force qu’au début.

Je m’assois avec un Pepsi. Un article du journal que je feuillette me raconte qu’avant 1989, le Coca-Cola étant interdit pour cause d’anti-capitalisme, le Pepsi était devenue une « boisson de gauche »…

Je suis à Bucarest. C’est l’été. Je sirote ma boisson politisée.

Bucarest – chroniques d’été 3

Samedi, suite

 

 

Le parfum des tilleuls est réellement enivrant. Il plane, sur le  boulevard Lăscăr Catargiu, entre le macadam brûlant et les houppiers chargés de fleurs douces, ni vertes ni jaunes ou vertes et jaunes à la fois, je ne sais plus. Le parfum est si présent qu’on a l’impression d’en manger. Par trente degrés à l’ombre, Bucarest devient la capitale la plus féminine au monde. C’est un festival de blouses et de robes à mancherons ou aux épaules découvertes, toutes de textile léger, coloré, fleuri, pointillé, plissé, gansé.

 

 

Là, sur la gauche, à mi boulevard, derrière une touffe d’acacias défleuris, le corps écorché d’une de ces maisons commerçantes construites au tournant du XXème siècle. Une vision qui fait mal. J’espère qu’il s’agit d’une rénovation en cours et non d’une ruine dont on récupère les derniers ornements. A travers une ouverture, on voit l’intérieur de ce qui fut peut-être un salon : une pièce ronde aux plafonds en stuc et, au fond, la jolie forme d’un oculus ovale.

 

D’où vient cette prolifération de banques ??? Le « Sydney cafe », sur la place Victoriei n’existe plus, remplacé par une de ces institutions financières. Certes, on ne vit plus la folle époque des années 92 – 95, quand les établissements « bancaires » les plus farfelus et les plus douteux ouvraient des succursales aux noms mirobolants. Je me souviens entre autres de la fameuse « Banca internaţională a religiilor ». Est-il besoin de traduire ? Et faut-il souligner qu’il n’y avait pas soutane sous roche ?

 

Il y a eu, depuis 1990, plusieurs restaurateurs français venu régaler (ou décevoir) Bucarest. Je découvre aujourd’hui, au bout du boulevard Catargiu, la devanture élégante d’un franchisé vendant de la « pâtisserie fine et pur beurre ». Arrivant de France, j’ai surtout envie de goûter, en faisant le pied de grue, des merdenele au fromage, sortant du four, à la pâte grasse et croustillante, autour du fromage légèrement salé. Mais pour l’heure, vu le jour vibrant de chaleur, je lorgne sur les terrasses.

Rue Mendeleev, un café, très récent (mais je peux me tromper sur ce point) a ouvert dans une de ces jolies maisons commerçantes à un seul niveau sur demi sol, chargées de stucs et mascarons : une vaste véranda a été adjointe à la façade. L’intérieur a l’air design, rouge et noir. Les clients semblent placés en vitrine, au-dessus de la rue. Le café s’appelle « Ici et là ». En français dans le texte.
Dans la même rue, à quelques maisons de là, transformation totale : un café très chic, tout en tons ocres, a remplacé un salon de beauté… C’était un de ces vastes temples dédiés à la femme. Un espace déchiré par le bruit de perceuse des sèche-cheveux, une atmosphère imbibée d’acétone et de laque pour choucroutes impeccables, un temps de concentration hédoniste traversé par le striduli des handy, étincelants dans la pénombre chargée de paillettes.
La rue est à l’ombre. Sur la gauche, à cinquante mètres, l’insolation durable du boulevard tend à transformer la course des voitures en sucre filé.

Je reste du côté de la fraîcheur relative des rues latérales. Voici la place Amzei  – méconnaissable. Des travaux, un trou béant dans le ventre de Bucarest. Les halles sont installées sous des tentes vertes, en attendant. Des panneaux indiquant «  nous vous prions de nous excuser pour la gêne occasionnée » me sautent aux yeux. Ils sont posés à intervalles réguliers sur des palissades bleues qui semblent sortir de l’usine. Ce soin soudain que l’on accorde au riverain m’entraîne vers des conclusions sociologiques rapides. Je préfère finalement ne faire qu’observer, emmagasiner, noter, décrire. Une promenade consciente. Un repos actif. Une concentration dans l’oubli de soi. Tel est mon état d’esprit. Ma disponibilité est totale. Je suis réellement en voyage.

 

 

Bucarest – chroniques d’été 2

Samedi 13 juin

Je circule sur le boulevard Mihai Bravu puis sur Ştefan Cel Mare. Ce sont un peu nos Maréchaux parisiens, ces deux larges boulevards qui forment un demi-cercle autour du centre de Bucarest. Les lignes de tramway qui brillent entre les deux sens de circulation sont neuves. Les passages, Muncii, Obor, Ştefan cel Mare ont été rénovés.

Obor – un immense marché et un grand magasin au rez-de-chaussée d’une barre d’immeuble. Je me perds avec un grand plaisir entre les femmes troncs et les strings des étals de corsetterie; je longe des alignements de cannes à pêche et des imperméables en caoutchouc étiquetés en vert sur les stands d’articles de sport et de pêche; des avalanches de foulards, d’éventails, de lunettes de soleil, de souliers de dame et de bottes stiletto, de lustres d’opaline et de spots design, de parfums et de montres, de bicyclettes roses et vertes pour enfants.

Le marché d’extérieur – l’indicateur électronique  affiche 30.1˚- vibre de couleurs et de parfums. Tresses d’ail, bouquets d’aneth… et bouffées de tabac mêlées d’alcool de prune et de bière. Je me penche sur les fagots de trois cents cierges et cela sent l’encens et le vernis, par la petite fenêtre de la boîte en fer, couleur gris métallisé, où le vendeur d’objets religieux se confit peu à peu –d’ennui.

 

Plus tard…

 

Je reprends le tramway. Je poinçonne. Les appareils reconnaissant les cartes magnétiques côtoient les “taxateurs” qui font de gros trous dans le papier tout fin du ticket orange ou bleu. A la sortie de la place Obor, je me suis rafraîchie à la vue des aigrettes liquides d’une jolie fontaine en forme de fleur de pissenlit; et en observant le nom du “casino” Maxbet, j’ai souri.

De nouveau sur le boulevard Ştefan Cel Mare; l’enfilade des constructions est rompue, là-bas, sur la droite : l’ouverture débordant de feuillages correspond à l’allée du Cirque, un cirque d’hiver, rond comme un bolet, au bout d’une large allée résonnant encore des cris, des rires et des pitoyables plaisanteries claironnées par le fameux « Jean du septième » et reprises en cœur par toute la troupe de filles et de garçons en culottes courtes habitant le même immeuble que le petit Mircea. Et j’aperçois enfin quelque chose que j’essayais d’imaginer en traduisant le roman L’Aile tatouée* de Mircea Cărtărescu ; mais j’ouvre d’abord une parenthèse : je me trouve à cet instant, derrière la vitre du tram, au pied de l’immeuble où le narrateur-personnage de Mircea Cărtărescu a grandi ; c’est là, au coin de l’immeuble, que le petit Mircea du roman vit les expériences mémorables dont l’écrivain nourrit son oeuvre. Je ferme la parenthèse : ce que j’aperçois avec étonnement se trouve sur le toit en terrasse du bâtiment et c’est peut-être –c’est sans doute- ce qui a inspiré à Mircea Cărtărescu les « mers d’airain » décrites dans le roman. L’immense construction en forme de parallélépipède est surmontée d’étranges objets dont le profil, de loin, est celui  d’une coupe très évasée, une « mer d’airain » comme celle qui jouxtait le temple de Salomon…

Dans un éclair, je me dis que je voudrais une fois seulement voir avec des yeux d’enfant, puis d’adolescente le haut mur des Moulins Dâmboviţa, entendre leur grondement sourd à travers les murs de la cuisine et rêver devant Bucarest étalée à mes pieds, dans le triptyque de la fenêtre. Et je me ravise immédiatement. Certes, je suis « sur les lieux », mais ce que je cherche du regard,  en passant dans le tram, je l’ai déjà en moi parce que je l’ai lu ; et je l’ai lu de la plus belle manière qui soit, puisque je l’ai traduit.

 

*A paraître, 28 août 2009, Denoël

Bucarest – Chronique d’été 1

Vendredi 12 juin

Bucarest. Plus de deux ans que je n’ai plus parcouru la ville. Des années que je ne l’ai plus fait l’été. Soleil de juin, lumière toujours aussi riche et tendre le soir à 18 heures: richesse des reflets dans les vitrines; profondeur des gris multiples des huisseries dont la peinture s’écaille en contorsions baroques; tendresse de la respiration des tilleuls, enivrante et palpable.

J’ai soif de renouveler mon stock d’images de Bucarest. Et d’après ce que j’ai vu depuis le car entre l’aéroport Otopeni (pardon, il faut dire Henri Coanda!) et le centre ville, il y a du changement.

Des auteurs roumains à la Tübinger Büchenfest

Où étaient Dumitru Tsepeneag, Mircea Cartarescu et Dan Lungu ces derniers jours? Avec leurs livres récemment traduits en allemand, à la Tübinger Buchenfest qui s’est déroulée du 22 au 24 mai.
Le joli roman de Tsepeneag est traduit par Ingrid Baltag, que je recevais l’an dernier (dans un groupe de 17 traducteurs de 14 pays, pour les premières Rencontres internationales de traducteurs de litérature roumaine)… Par ailleurs, Dumitru Tsepeneag est aussi le président de l’Association des traducteurs de littérature roumaine à l’origine de ces Rencontres..
Et le livre conserve outre Rhin son joli titre français La Belle Roumaine…
Celui de Dan Lungu, c’est amusant je trouve, est carrément traduit Die Rote Babuschka. C’est différent de Je suis une vieille coco! mais peut-être tout aussi provoquant, en allemand. J’espère que le traducteur du roman, Jan Cornelius, a pris autant de plaisir que moi à le traduire…
Quant au titre du recueil de nouvelles de Mircea Cartarescu Warum wir die Frauen lieben, il ne souffre d’aucune ambiguité. C’est bien Pourquoi nous aimons les femmes. Et je suis certaine qu’Ernest Wichner a plané, comme moi, sur les ailes de la prose de cet auteur à l’imagination exceptionnelle et au souffle incroyable.

Trois poèmes de Florin Iaru

Parmi tout ce que j’ai fait au salon du livre, il y a cette traduction de trois poèmes de Florin Iaru (prononcez « florin’ Iarou »). C’était imprévu: le poète roumain s’était déplacé à Paris, notamment pour la présentation de l’anthologie Des Soleils différents qui publie un extrait de son premier roman, à paraître à Bucarest et intitulé Noir… et devait lire, le samedi, quelques poèmes sur le stand de la Roumanie (c’était tout à côté de l’immense stand du pays invité, le Mexique).
Il lui manquait quelques traductions. Me voici donc, vendredi soir (nuit) dans le train, à traduire trois poèmes que je venais de choisir parmi plusieurs autres.

Vous me direz, mais qu’est-ce qui lui prend? Il me prend que j’aime le caractère ludique de ses poèmes, leur air de ne pas y toucher : on aperçoit derrière un funambule en équilibre précaire, et on retient notre souffle.

Avec l’accord de Florin Iaru, les voici :

Vers énergie

Comme il glisse joliment l’électron –

demoiselle d’honneur

à ombrelle de soie

quand lui,

le jeune

le pâle amoureux

l’aperçoit, et le voilà sur ses pas –

le mouchoir glisse de soie entre eux-

les passereaux pépient –

la parentèle à les pensées apaisées, au sortir du prêche-

tout est rêve et harmonie-

et l’aveugle, de bonheur jette son bâton

et le boiteux, de bonheur jette son bâton

et le roi, de bonheur jette son bouffon

et la mort, de bonheur jette son hameçon

et l’hydrocarbure, de bonheur jette son carbone –

vers le bord

comme il glisse joliment l’électron !

 

Est éthique
Je sais, vous ne me croirez pas, mais ce matin,

J’ai vu Todor Jivkov aux légumes, au marché.

Bon citoyen, ravi par les tomates et les poivrons.

A ses côtés, Janos Kadar contrôlait la volaille,

les coqs, les oies, les chapons,

mâle ou femelle ? et les dindons.

Il ne semblait pas même me voir,

occupé qu’il était à expliquer, en expert, le prix au détail

à Honecker exposant sa crème et son beurre.

Près de l’étal, Brejnev Leonid, avec un succès fou

vendait la chair tirée du canon

vendait les plants de hêtres, russes et véritables.

A côté de Husak, on aurait dit deux connétables

Et ce dernier, ne vous moquez pas,

Vendait de la cuisse ou de la hanche parfumée… et tchécoslo-vache.

Le cousin Jaruzelski ne s’en laissait pas conter

Avec sa production –petite série- de lunettes en os.

Tous proprets, à visage humain, tous, ensemble,

Dans la même coopérative du

Travail bien fait. Et à la place d’honneur

Trônait dans sa blouse reprisée, parmi poinçons et anciens couteaux,

Un génial cordonnier frappant à petits coups sur les clous.

Je sais, vous ne me croirez pas, mais le monde leur souriait

Et eux souriaient jaune au monde.

Et sur le jaune des murs, le soleil brillait.

Larme et animal
Un arbre me demande :

-Hé, toi le barbu, pourquoi la mort ?

Arrive un animal :

-Hé, toi le barbu, pourquoi la mort ?

Et un oiseau

(se battant pour exister) :

-Hé, toi le barbu, pourquoi, pourquoi ?

Et un nerf de bœuf

lancé dans les photographies de l’enfance :

-Pourquoi forcément la mort, hé, toi le barbu !

disent-ils tous, tristes

de me voir aller par des chemins perdus…

Puis il arrive lui aussi,

Rusé roux

goupil.

Il souffle un souffle ardent près

de ma gorge

Et dit,

Pensif :

-La mort… hum, qui sait ?

Et une larme tombe sur mon épaule de verre.

 

Rencontre de blogueuses

J’ai été dure à la détente, mais finalement, ça y est, la voici, la photo de la mémorable rencontre qui a eu lieu en marge du Salon du Livre! L’initiative appartient à Géraldine et nous nous sommes amusées à la jouer incognito, cette photo souvenir. Enfin, à moitié incognito. Nous avons donné à nos échanges sur la toile et de blog à blog un petit plus d’humanité. Mais après tout, quand on parle de livres, on est toujours très près du coeur, tout près de l’âme, n’est-ce pas les filles?

Des soleils différents

Des Soleils différents et de la métaphysique pas banale… 

 

Le Salon du Livre de Paris est l’occasion d’une première, côté Roumanie : le CENNAC récemment créé – équivalent de notre Centre National du Livre- sera représenté au salon (Stand Y83 ).
Le CENNAC, par ce stand, « ouvre au public francophone une porte vers la diversité et la richesse de la littérature roumaine contemporaine ». Diverses rencontres avec des auteurs roumains (voir le programme plus bas) sont aussi l’occasion, pour l’homologue roumain de notre CNL, de promouvoir ses programmes d’aide à la traduction.

 

C’est un événement, car fonder de toutes pièces une institution aussi importante pour l’éconimie du livre était une nécessité et un défi: le voilà relevé.

Le stand CENNAC organise trois signatures d’ouvrages publiés avec le soutien de l’Institut Culturel Roumain :
-l’anthologie Des soleils différents (co-édition L’inventaire / Balkans Transit)  présentée par la romancière Gabriela Adameșteanu, par Laurent Porée (l’âme du festival Insolite Roumanie 2008 en Normandie) et par les poétesses Rodica Drăghincescu et Linda Maria Baros

-le numéro spécial « Poètes roumains contemporains » de la revue Confluences poétiques
Vienne le jour (Gallimard, 2009) de Gabriela Adameșteanu, roman dont parleront l’éditeur Jean Mattern, le critique littéraire Daniel Cristea-Enache et la traductrice Marily Le Nir.

Un autre livre (que je ne connais pas) et paru chez Vrin sera  également présenté. Il s’agit de l’ouvrage d’un disciple de Heidegger, Alexandru Dragomir (1916-2002) : Banalités métaphysiques. Sa personnalité et ses écrits seront évoqués par le philosophe roumain  Cătălin Partenie et la traductrice Michelle Dobré.

Enfin, il y a un album, publié chez Michalon (qui fait d’ordinaire de très jolies choses):  Roumanie. Réminiscences (Michalon, 2008)  de l’artiste photographe Liliana Nadiu.
 

 

 

 

 

Des articles de mon blog publiés à Bucarest!

Quand j’ai présenté La Vie quotidienne en Roumanie sous le communisme, je ne pensais pas retrouver un jour ce contenu de mon blog traduit en roumain et publié dans Jurnalul National, un des quotidiens les plus lus en Roumanie!
Lavinia Betea, une des collaboratrices de l’ouvrage La vie quotidienne… s’occupe dans ce journal de la « section histoire récente » et publie avec son équipe un supplément destiné à faire « revivre » l’année 1989 au travers de témoignage et de documents qui n’étaient pas accessibles, à l’époque. Le supplément porte le nom de l’officieux du parti communiste roumain, « Scînteia« .

Le contenu de mon blog lui plaît beaucoup et voilà comment je me retrouve dans « Scînteia »!

Un petit « truc » : vous brillerez en société, quand vous saurez que ce mot qui signifie « l’étincelle » se prononce en roumain… « squin’teilla ». Entrainez-vous!

Fin février 1989 : une modilisation médiatique grandissante

A la lecture des dépêches AFP et du Monde entre le 21 février et 28 février 1989, on constate que l’indignation grandit à l’égard du régime communiste de Ceausescu.

Le 21 février, un message d’Eugène Ionesco est lu à Bruxelles, devant la commission politique du Parlement européen par sa fille Marie-France. La séance est consacrée aux droits de l’homme en Roumanie. Le témoignage du grand écrivain français d’origine roumaine Eugène Ionesco est capital pour éveiller les consciences. Le Figaro publie le texte bouleversant et très dur d’Eugène Ionesco en Une, avec une photo. Vous pouvez lire le texte de Ionesco dans Le Monde en cliquant sur ce tire : « Non assistance à peuple en danger ».

Monica Lovinescu (Journal) nous apprend également que le fameux jour de cette audience à Bruxelles, préparée depuis de longues semaines par les opposants roumains, il se trouva même dans la salle un député britannique du Labour, dont il fallut contrer les arguments pro – Ceausescu….

Le 23 février, l’AFP signale que « La Suède, par la voix de son ministre  des Affaires étrangères porte le cas de la Roumanie devant la Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies. » L’AFP cite le diplomate qui affirme  » qu’en jetant un coup de projecteur sur les violations des droits de l’homme dans un pays, la Commission n’a pas, ou ne devrait pas avoir, pour but de condamner un gouvernement « .  » L objectif n’est pas la confrontation mais la coopération « . Le ministre poursuit encore que le but est « d’aider les victimes de violations des droits de l homme. Si la pression internationale peut les aider, nous devrions exercer cette pression. »

Pendant ce temps, à Bucarest, et en pleine affaire des Versets sataniques de Salman Rushdie, « le président Khamenei effectue un séjour officiel de quatre jours en Roumanie » informe l’AFP. Bien entendu, le sujet n’est pas évoqué par les deux chefs d’Etat….

Le 28 février 1989, l’AFP annonce la « Création en France d’une Association pour l’adoption de villages roumains menacés de destruction » :

« Une association pour l’adoption de villages roumains menacés de destruction vient de se créer en France, à la suite du lancement en Belgique au début du mois d une opération de parrainage similaire destinée a se multiplier dans plusieurs pays d Europe, apprend-on mardi auprès des responsables de cette association.

Quelque 2.100 villages roumains doivent être ainsi proposés à l’adoption par des villages français, sur les 13.000 que compte la Roumanie et dont 7.000 environ sont menacés de destruction par le  » plan de systématisation  » du président Nicolae Ceausescu.

L’association Villages-Roumains-France, présidée par Mme Isabelle Vernat, membre de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), a été créée sous l’égide conjointe de Médecins du monde, de la LDH, la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA), la Fédération internationale des droits de l homme (FIDH), la Fondation France- Libertés (que préside Mme Danielle Mitterrand), la CIMADE, l’organisation Pax-Christi et le Comité national des Jeunes agriculteurs. »

 

Cette semaine, Opération Villages Roumains fête ses 20 ans, en ce moment même, à Bucarest.

Joyeux anniversaire à OVR et à tous ses membres en France, en Roumanie et en Belgique!!

Eugène Ionesco le 23 février 1989 : « Non assistance à peuple en danger »

Si vous êtes ici, c’est que vous venez de commencer l’article Fin Février 1989, une mobilisation médiatique grandissante. Voici l’article publié dans le Monde : 

 

Jeudi 23 Février 1989

 

Roumanie : les droits de l’homme devant le Parlement européen
 » Non-assistance à peuple en danger « ,
selon Eugène Ionesco

 

(21 FEVRIER 1989)

 

BRUXELLES

de notre envoyé spécial La commission politique du Parlement européen a organisé, mardi 21 février, à Bruxelles, une audition publique sur la situation des droits de l’homme en Roumanie. Pendant six heures, les députés – peu nombreux – et des représentants des organisations non gouvernementales ont écouté les interventions d’une dizaine d’experts et de réfugiés. Le tableau qui a été brossé des conditions d’existence actuelles des Roumains est sombre.

L’écrivain Eugène Ionesco, d’origine roumaine, devait ouvrir les débats mais, malade, c’est sa fille, Marie-France, qui a lu le discours qu’il avait préparé pour la conférence. Citant l’un de ses collègues de Bucarest, Ionesco constate que,  » au moment où la construction de l’Europe devient une réalité, il est un pays qui se trouve à l’heure la plus malheureuse de son histoire, au seuil de sa disparition en tant que peuple, au seuil de sa sortie définitive de l’Europe (…). Sortir de l’Europe et sortir de l’Histoire, les deux vont de pair « . Ce pays, dit-il, est la Roumanie, avec les pénuries, les pommes de terre vendues à la pièce, les restrictions de chauffage, l’embrigadement de la jeunesse, la peur permanente d’une police politique omniprésente (Securitate), le programme de  » modernisation  » des villages qui entrainera la disparition de l’habitat rural traditionnel.  » Comment ne pas réagir à ce génocide culturel dont nous sommes les témoins, écrit Eugène Ionesco, comment ne pas être solidaires de ces voix qui en Roumanie ont le courage de s’élever. Ne pas les entendre, ne pas les soutenir ferait de nous des coupables de non-assistance à peuple en danger. »

L’une de ces voix courageuses est celle de Doina Cornea, assignée à résidence à Cluj et dont le Parlement européen avait déjà pris la défense, dans une résolution, en décembre 1988. « Coupable » d’avoir lancé un appel au président Ceausescu en septembre dernier contre le programme de « systématisation » des campagnes, elle a été interrogée plusieurs fois par la Securitate. Selon sa fille, qui vit en France, elle est sans téléphone depuis quatre mois ; son mari, cardiaque, ne reçoit pas de soins ; son fils est « escorté » quotidiennement par la police sur le chemin du travail. Son appel a été signé par vingt-neuf Roumains. Tous ont été inquiétés.

Peu de dissidents sont en prison, car les formes de répression sont plus sophistiquées qu’ailleurs : exil intérieur, harcèlement, pressions sur les familles. Un jeune réfugié, Dan Alexe, passé à l’Ouest il y a six mois, raconte, par exemple, qu’après une descente de police à son domicile et la confiscation de livres « interdits » – des ouvrages de Boris Pasternak et de Charles Dickens, – il n’a plus reçu de carte d’alimentation et ne pouvait donc plus  » légalement  » se nourrir.

Ces maigres tickets représentaient pour un ouvrier de Brasov, deuxième ville du pays, pour les douze mois de 1987 : 10,5 kilos de sucre, 10 litres d’huile, 2,5 kilos de farine, 8,5 kilos de farine de mais, 8,5 kilos de viande (porc et poulet) douze oeufs et quelques hectogrammes de saucisson. Selon le docteur Ian Vianu, auteur d’études sur les abus psychiatriques en Roumanie, l’appauvrissement de la population se traduit par des épidémies, fort inhabituelles aujourd’hui en Europe, d’hépatite infectieuse et de rhumatisme. Il a longement évoqué la dégradation des soins hospitaliers. Les ambulances ne se déplacent plus aujourd’hui pour des malades âgés de soixante-dix ans et plus. Pour les hommes, l’espérance de vie moyenne serait actuellement de soixante-six ans.

 » Police

gynécologique  »

Autre sujet de discussion : la mortalité infantile qui, selon Marie-France Ionesco, serait de l’ordre de 80 pour 1 000 naissances – le taux le plus élevé d’Europe. La Roumanie compte aujourd’hui quelque 23 millions d’habitants. L’objectif du pouvoir est de porter la population à 30 millions d’habitants en l’an 2000, par une politique nataliste  » active « . L’interruption de grossesse est interdite depuis 1966, de même que l’usage des contraceptifs. Les médecins qui pratiquent l’avortement encourent dix ans d’emprisonnement.  » Toute femme en âge de concevoir doit avoir au moins cinq enfants, ont expliqué divers orateurs. C’est un devoir patriotique. Un certain pourcentage du salaire du couple est prélevé jusqu’à la naissance du cinquième enfant. Des examens gynécologiques sont effectués à intervalles rapprochés pour déceler les interruptions de grossesse. Ces médecins font partie de ce qu’on appelle en Roumanie la police gynécologique.  »

L’avenir des minorités ethniques, hongroise, allemande et serbe, ainsi que le dossier de la systématisation (destruction de quelque 7 000 des 13 500 villages de Roumanie et relogement forcé des habitants dans 600 centres agro-industriels) ont été également évoqués. Bien que M. Ceausescu parle plus souvent depuis quelques mois dans ses discours de  » plan de modernisation « , l’objectif n’a pas changé, selon le Dr Mark Almond, historien au collège de Woolfson à Oxford.  » Il s’agit, dit-il, de regrouper les paysans dans des blocs anonymes et uniformisés, de leur ôter toute vie privée et de les rendre ainsi plus dépendants de l’Etat.  »

Les participants ont constaté qu’il était de plus en plus difficile d’obtenir des informations – et de les vérifier – sur ce pays  » en voie d’albanisation  » qui ferme ses frontières et piétine les conventions internationales sur les droits de l’homme. Les journalistes occidentaux y sont indésirables.  » Que peut-on faire pour aider la Roumanie ? « , ont demandé plusieurs députés européens au cours de cette audition qui s’est terminée sur un ton pessimiste. Boycotter les produits roumains ? Ce geste ne serait que symbolique. Ou  » adopter  » un village roumain menacé, comme a décidé de le faire un comité de communes belges, exemple suivi maintenant par une association française (1).

 

DEBOVE ALAIN

 

 

(1) Opération villages roumains : 67, av. de la République, 75011 Paris.

 

Tous droits réservés : Le monde Diff. 367 153 ex. (source OJD 2005)

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Je passe sur le divan de Géraldine!

Le blog des coups de coeurs de Géraldine fait partie depuis un bon petit moment de mes promenades virtuelles quasi quotidiennes. On y trouve d’excellentes chroniques de romans, des entretiens avec des écrivains et, depuis peu, un tour d’horizon des différents métiers gravitant autour du livre. Géraldine m’a demandée de témoigner sur celui de traducteur… et c’est là : « traductrice littéraire » !
Bonne lecture et surtout, bonne balade chez Géraldine!

Le cauchemar du pissenlit

Séquence divan:
Le plus délicieux cauchemar du traducteur?
Hum… peut-être l’imagination échevelée des langues vernaculaires, quand il s’agit de donner un nom aux plantes et aux fleurs du cru…
Attention, j’ai dit cauchemar, mais surtout, « délicieux »… Je me régale à plancher sur les mots qui font obstacle.
Imaginez mon air perplexe lorsqu’il m’a fallu trouver, mais surtout vérifier ( bonne maladie journalistique héritée de mon ancienne vie) quelle plante se cachait derrière le joli petit nom de « cul-de-poule » ou « fleur-de-maïs« …
J’ai rapidement trouvé qu’il s’agissait du pissenlit, en roumain papadia, en retrouvant le nom latin de ce cauchemar des jardins non bio.
Et là, j’ai trouvé que les anglais sont descriptifs et surtout, qu’ils nous ont piqué les mots du pissenlit qu’on appelle aussi « dent-de-lion« : chez eux, c’est « dentalion« , comme en portugais, par exemple dente-de-leão ou en allemand Löwenzahn
Mais alors, pourquoi pas de « dent-de-lion » en roumain?
C’est vraisemblablement par le grec… παπαδιά qui signifie « épouse de prêtre orthodoxe ». Cela remonterait très loin, à l’époque où, pour les membres du petit clergé, très pauvres, le pissenlit était une plante de choix, dont ils faisaient de la soupe. Mais il y a peut-être une autre explication que j’ignore.
Juste, pour finir, quelque chose d’étrange: en turc, on retrouve « papadia » sous la forme de « papatya« , et là, il s’agit de camomille. Allez comprendre.

Nouvelles aventures lexicographiques

Les voies du dictionnaire sont impénétrables, je vous le dis!
Je cherchais la bonne orthographe de cette danse hongroise, la csárdás que l’on prononce  « tchardach« … Sur mon clavier, je tape à toute vitesse un semblant de « tchardach » et que me suggère mon correcteur automatique?  Le mot « tcharchaf« …
Consternation, vérification.
Pourquoi autant de surprise? C’est que « tcharchaf » est la prononciation phonétique du mot roumain « cearsaf » qui veut dire « drap ». Tiens, les Roumains ont réussi le tour de force de faire passer un mot aussi commun au français??? Alors qu’il serait temps que d’autres mots roumains (et parmi eux de très jolis mots) trouvent leur place dans le Robert, vu qu’aucun mot français ne correspond vraiment à ce qu’ils décrivent?
Je soulève donc mon Robert. Et que dit ce gentil pépère, sur ce mot manifestement passé au français? « Voile souvent noir avec lequel les femmes turques se cachaient le visage ».
Interloquée, je passe au dico des synonymes roumains.
Et là, j’acquiesce une fois de plus : on en apprend effectivement chaque jour que Dieu fait!
Le mot « cearsaf » (vous avez retenu, ça se dit « tcharchaf« ) vient de la langue turque, c’est bien sûr la « pièce de literie, confectionnée dans de la toile et que l’on pose sur le matelas (…) », merci le dico, mais aussi, dans une acception vieillie (vx) – et ça je ne le savais pas-, une « Toile de turban, un châle. » Ce que ne dit pas ma batterie de dictionnaires, c’est comment on en est passé d’un châle à un drap… Je laisse cela à votre réflexion.

« Le quotidien communiste, par Aurora Liiceanu

Extrait de La vie quotidienne en Roumanie sous le communisme
Sous la direction d’Adrian Neculau, préface de Serge Moscovici
Editions L’Harmattan, 2008
.

Page 66 de l’ouvrage, Aurora Liiceanu poursuit son étude des comportements en période totalitaire et notamment ceux liés à la pénurie des biens de consommation:

« Une bonne étude de la composition des files d’attente conduisait à de meilleures chances d’obtention des produits d’alimentation. Les queues étaient formées de femmes, d’hommes, et d’enfants. Les années ‘80 ont élevé au grade d’accessoires obligatoires le cabas et le filet à commissions, où que l’on se rende. Et si l’on avait de la chance en route? Ce fut une période quand, entre hommes et femmes naquit une solidarité tragique, une sorte d’abandon de la tradition patriarcale qui déléguait aux femmes le souci de l’approvisionnement de la famille. Cette tâche ne revenait plus seulement aux femmes, parce que la situation était devenue dramatique.

Les loyautés inter sexuelles s’exprimaient dans l’aide réciproque dans le cadre d’une famille mais aussi au sein du réseau amical et de la famille élargie.

Tout cela n’était compréhensible que par ceux qui vivaient à l’Est. Je me souviens avoir lu dans une revue polonaise l’histoire d’un étranger qui avait été invité dans une famille lors de l’anniversaire du chef de famille. Tout semblait aller honorablement sinon très bien. Des lampes bien placées éclairaient un living room où la famille et les amis fêtaient l’anniversaire du père dont les enfants étaient à leur tour devenus adultes. On avait servi des hors d’oeuvre, ensuite des plats bien choisis, et puis du café, du cognac des fruits et des gâteaux. Du point de vue logistique, c’était parfait. Les hommes et les femmes bavardaient détendus, en fumant des cigarettes américaines et en buvant leurs cafés. Les hôtes arboraient un air satisfait, et même triomphant. Le récit était complété par la vision des coulisses. La fête avait été préparée avec beaucoup de soin, dans un esprit de coopération. Chacun avait assumé une partie des responsabilités et les chances d’obtenir tel ou tel met avaient étaient longuement pesées. La mère s’était occupée de la viande. Elle avait une amie, une voisine vendeuse dans une épicerie qui lui avait mis de côté ce dont elle avait besoin. Pour les fromages, une des filles avait compté sur le papa gestionnaire de magasin d’une des élèves de sa classe. Enfin, les boissons avaient été obtenues auprès d’autres parents. Le café, pièce maîtresse, avait été confié à une des filles qui connaissait quelqu’un dans un shop, ces magasins faits pour les étrangers pouvant payer en devises et où l’on trouvait des alcools, du café, du chocolat. Lors de cette fête, non seulement on pouvait boire du vrai café, mais on pouvait, en plus, choisir entre le café et le cappuccino ou le Nescafé soluble. Il y avait aussi de la crème fouettée, des bonbons de chocolat fin et même des bananes, les célèbres fruits qui ont rendu l’Est complètement fou. On se souvient des Allemands qui se sont rués dessus juste après la chute du Mur de Berlin. C’est étrange comme les gens de l’Est en venaient à se ressembler. L’Est adorait les Kent, le nescafé, le chocolat Suchard et les bananes. La conclusion était la suivante : derrière un événement qui semblait normal se trouvait toute une phénoménologie affective compliquée – des soucis, des espoirs, des joies– et un système de relations dépassant les liens du sang, du sexe, ou les autres variables qui séparent les hommes. On trouvait aussi bien la compréhension que la compassion parce que chacun avait dans son répertoire d’expérience le souvenir de tels obstacles dont chacun savait qu’il ne pourrait les dépasser qu’en appelant à une solidarité qui, dans le monde occidental, ne pouvait exister. Toute la scène de cette soirée pouvait faire dire à un étranger : «Ces gens ne vivent pas mal du tout!» C’était une victoire, c’était quelque chose de positif, une victoire remportée après de multiples sacrifices compliqués et par une efficacité parfaite qui donnait à toute l’action une note solennelle, un peu comme une épopée. Tout cela signifiait transcender le biologique. Une telle fête avait valeur de communication. Elle exprimait ainsi bien la loyauté familiale et amicale que l’ampleur des relations sociales dont on disposait pour se tirer d’une situation difficile. Il pouvait se considérer débrouillard, celui qui connaissait la valeur du pacte avec ceux qui se trouvaient à proximité du pouvoir, avec ceux capables d’obtenir facilement ce que la majorité des gens obtenait au prix de grands efforts.

Le communisme a donné un sens tout particulier à l’idée de réussite sociale. Tout ce qui était interdit ou difficile à obtenir devenait critère de réussite. Un emploi à la cantine, dans un restaurant ou dans un magasin d’alimentation ou bien à proximité d’un haut personnage éveillait l’envie et l’admiration. Quand quelqu’un marchait dans la rue portant un sac transparent dans lequel on voyait des oranges, des bananes, du salami ou n’importe quoi d’autre à manger, on ne pouvait s’empêcher de penser : où est–ce qu’il les a trouvés ?

Il y avait une blague : un chauffeur de taxi ramène un homme ivre chez lui. Sa femme paye la course et laisse un pourboire qui ne satisfait pas le chauffeur. Il adresse des reproches à la femme en disant qu’il s’attendait à quelque chose de mieux de la part d’un gérant de magasin. Amusée et triste à la fois, l’épouse réplique:

– Mais pas du tout! Mon mari est ingénieur. C’est quand il boit, qu’il se prend pour un gérant !

Voilà donc ce que rêvait d’être ce pauvre ingénieur : gérant de magasin, pour jouir de son pouvoir et de son prestige contextuel. »

16 février 1989 (suite)

Il y a vérité et vérité…

L’article qui suit, émis par l’Agence France Presse le 16 février 1989, est exemplaire : tout en étant très factuels, ses auteurs nous font comprendre en une phrase (que j’ai soulignée en rouge) exactement l’inverse de ce qu’affirme le diplomate interrogé. Si ce n’était pour obtenir une réaction défensive, pourquoi le journaliste aurait-il posé la question des restrictions économiques? On imagine le diplomate sur la défensive, l’ensemble des correspondants de presse présents commençant à composer leur article…

Pour mettre en perspective cette dépêche et l’affirmation ahurissante du représentant du pouvoir communiste de l’époque, je vous propose un extrait du livre d’Adrian Neculau dont j’ai déjà parlé ici: La vie quotidienne en Roumanie sous le communisme . Il s’agit de la contribution d’Aurora Liiceanu, chercheur à l’Institut de Philosophie et Psychologie de l’Académie roumaine, à lire dans mes Pages, ici :« Le quotidien communiste » par Aurora Liiceanu 

« VIENNE 16 fev – La Roumanie aura achevé le remboursement de la totalité de sa dette exterieure d’ici la fin de l’année, a souligné l’ambassadeur roumain en Autriche, M. Trandafir Cocarla, au cours d’une conférence de presse jeudi à Vienne.

En 1980, la dette s’était élevée à 12,5 milliards de dollars. Fin 1988, la Roumanie avait remboursé environ 10 mds de dollars ainsi que 6 mds de dollars d’intérêts. Les 2 mds de dollars restant environ seront réglés cette année, a precisé le diplomate roumain.

Bucarest n’a pas l’intention de demander de nouveaux crédits et escompte financer ses achats à l’étranger grâce à un excédent dans sa balance des paiements.

Pour rembourser la dette, il a fallu faire des restrictions économiques qui n’étaient toutefois pas importantes au point  » de perturber la vie sociale « , a affirmé M. Cocarla.

Le prochain plan quinquennal 1991-1995 en cours d’élaboration, qui sera soumis au prochain congrès du Parti communiste roumain (probablement à l’automne) prévoit notamment l’accroissement de l’industrie des biens de consommation, a-t-il ajouté.

Concernant les difficultés de l’approvisionnement énergétique, l’ambassadeur a annoncé que la centrale nucléaire, construite actuellement avec le Canada sur le Danube à Cernavoda, près de Constanta (ouest de la Roumanie), devrait entrer en service fin 1989 /début 1990. »

Zoli, un parfum inoubliable


Je viens de terminer ce roman.

Je sais, j’en ai un autre de Mc Cann à lire dans le cadre du Challenge Lire autour du monde… Et puis un autre encore à lire pour le prochain Café Bouquins…

Mais voilà.

Ce roman superbe fait partie des lectures qui demeurent dans un coin de l’âme.

Comme une écharde de feu que l’on voudrait ne jamais rejeter.

Comme une écharpe de peu qui chuchoterait un étrange parfum.

« Fais là ce que tu voudras »

Jouer du klezmer au piano
Animation Flash

J’ai assisté, lundi soir, au Théâtre du Vieux Colombier -Comédie française à la remise des prix Francine et Albert Bernheim de la fondation du judaïsme français, pour les lettres, les arts et les sciences.
Comme cela se fait, chacun des trois lauréats a été présenté par une personnalité.

J’ai très envie de vous faire partager un extrait d’une de ces présentations: celle Robert Bober pour le compositeur de musique klezmer Denis Cuniot. Elle me plait particulièrement car on retrouve, au travers d’une anecdote sur  Marc Chagall l’évocation du théâtre, de la musique et de la peinture…
Ce post est donc triplement consacré à la création… D’où le choix également de cette toile de Chagall, dont le titre est « La Création ».

Robert Bober :

« En 1990, à la fondation Pierre Gianadda, à Martigny, en Suisse, étaient exposées des œuvres de Marc Chagall qui n’étaient jamais sorties de Russie où elles étaient cachées et que l’on croyait perdues. Il s’agissait des décors du Théâtre d’Art Juif de Moscou.

Cette exposition, j’ai eu la chance de pouvoir la filmer.Quelque part, au milieu de cette fresque, Chagall avait peint un mot en yiddish.

De retour à Paris, ne sachant pas lire le yiddish mais cherchant à savoir ce que ce mot signifiait, j’ai demandé à un ami pour qui le yiddish n’a pas de secret, de le traduire. Après un court moment de perplexité, il m’a dit que cela ne voulait rien dire.

– Rien dire ? Comment ça ?

– Non, rien.

– Lis-le-moi quand même.

– Lagach.

– Quoi ?

– Oui, Lagach.

Alors brusquement j’ai compris. Pour comprendre ce que Chagall avait écrit, il fallait à la fois lire les lettres en yiddish, soit de droite à gauche, et en français ou dans n’importe quelle autre langue, soit de gauche à droite. Et de gauche à droite on pouvait donc lire tout en sachant le yiddish : « Chagall ». C’est ce qu’on appelle je crois, l’universalité.

Et Denis Cuniot dans tout ça ? Eh bien, c’est précisément l’écoute de son disque qui m’a ouvert la mémoire et fait resurgir ce souvenir.
Une voix en lui a dû lui dire : « Fais là ce que tu voudras ». Il l’a entendue et il a fait ce qu’il a voulu.
Et écouter ce qu’il a fait c’est lire à la fois de gauche à droite et de droite à gauche.
Écouter Denis Cuniot, c’est l’entendre à notre tour écouter ce qu’il entend, ce, qui une fois pour toutes est inscrit en lui.

Écoutons « A Brivelé der Mam’n » . Les notes nous parviennent une à une, hésitantes, presque cahotantes, comme les mots lorsqu’ils sont accompagnés de larmes. On se dit qu’il n’y arrivera pas, que tout va s’arrêter, rester enfoui. Mais non, ce n’est qu’une maladresse apparente.

Ce qui nous parvient des touches du piano, c’est un écho lointain, juste murmuré, de ce qui fut notre histoire, juste une chanson d’avant la nuit. Cela dure trois minutes et quarante-trois secondes et tout est dit, juste comme il fallait que ce soit dit.

Il y a une photographie prise en Pologne en 1912, de musiciens klezmer avec leurs instruments. Il y a trois violons, une flûte, une trompette, une clarinette et une contrebasse. Sur d’autres photos, on voit parfois aussi un accordéon, un trombone et quelquefois un tambour. Mais jamais de piano. On sait pourquoi, on connaît l’histoire.

Oui mais voilà : que fait-on lorsqu’on aime la musique klezmer et que l’on joue du piano ?

Eh bien, on fait ce que fait Denis Cuniot. On joue de la musique klezmer au piano.

Jouer du klezmer au piano, c’est jouer aujourd’hui une musique qui se souvient de son passé. Une musique en vie. C’est ce que font depuis toujours les musiciens de jazz.

Dans « Les Récits hassidiques », Martin Buber dit « qu’un récit, du fait qu’on le raconte, se reproduit et retrouve sa force. C’est par la parole vivante que se perpétue la vertu qui fut agissante une fois et ainsi elle continue à agir, même après des générations ».

Remplaçons le mot « récit » par celui de « musique », puis le verbe « raconter » par celui de « jouer » et nous serons au cœur de ce que fait Denis Cuniot. »

Lors de sa création, en 1920 je crois, le directeur du théâtre qui s’appelait Efross fit venir Chagall. « Voilà », lui dit-il, « ces murs sont à toi, fais là ce que tu voudras ».

Et Chagall fit – entre autres – pour le mur principal, une fresque immense qu’il appela : « Introduction au Théâtre d’Art Juif ».

Abra et Cadabra aimaient la musique décadente

Les régimes communistes trouvaient tous les défauts à la musique rock : emblème culturel du monde capitaliste et décadent, musique de « parasites » et de « chevelus », occupation oisive et bourgeoise. Vous le savez déjà, notamment si vous avez regardé l’excellence émission d’Arte consacrée à Radio Free Europe. Vous avez encore une chance de suivre cet épisode des Mercredi de l’Histoire, rediffusé le 17 février prochain, à 10h30. link

 

Alors j’ai quelque chose de troublant et de beau pour vous. J’ai glané cela dans le quotidien roumain Jurnalul National : c’est une lettre écrite par deux jeunes filles à l’animateur, sur cette radio mythique, d’une émission musicale.

En remerciant Alex Revenco, qui a publié cette lettre dans Jurnalul National hier, je vous en traduit un grand passage :

« Cher Andrei, nous écoutons tes émissions depuis de nombreuses années et elles nous plaisent. Depuis tout ce temps nous t’avons envoyé de nombreuses cartes postales et lettres mais elles ne sont probablement pas arrivées. Nous te prions d’excuser ce peu de mots et les éventuelles fautes, mais c’est une occasion innattendue et inéspérée qui s’offre à nous. Une copine partie il y a deux ans en Allemagne est revenue en Roumanie pour quelques jours et elle est passée nous voir au lycée –on avait oublié de te dire que nous sommes élèves. »

Suit tout une liste de dédicaces pour des copains et copines de diverses villes du pays. Parmi tous ces noms, « Radu (prononcer Radou ) alias l’arbitre de l’élégance de Baile Felix ».
Et c’est signé : ABRA  et CADABRA.

 

Les choix musicaux des deux lycéennes ? Black, les Bee Gees, Abba, Scorpions, INXS, George Michael, mais aussi  les Beatles, avec trois classiques: « Mother (nature’s sun) », « Yesterday » et « Let it Be ».

Alors en effet, le courrier était censuré. Les lettres envoyées à Munich, où se trouvait le siège de Radio Free Europe disparaissaient à tout jamais dans des dossiers. La lettre qui leur permettra d’écouter la radio occidentale, même brouillée par la censure, voyagea dans la poche de leur copine, mais par précaution les deux jeunes filles choisirent un pseudo. Et ce pseudo est tiré d’une de leurs chansons préférées, un énorme tube du Steve Miller Band, ce groupe américain qu’on a tous écouté, en 1983 et longtemps après:  « Abracadabra ». 

 

A la fois proche et lointaine. Etrange et intime. Elle fait un drôle d’effet, cette lettre écrite avec des petits ronds sur les « i »…

Escapades dans la librairie virtuelle roumaine

J’ai envie de me faire plaisir, donc ce post est consacré à des liens vers des maisons d’éditions ayant pignon sur rue en Roumanie.
J’ai hésité, après l’enthousiasme initial (« mais c’est en roumain! Les gens vont rien comprendre! ») et finalement, je me dis la chose  les choses suivantes :

-on peut toujours admirer les couvertures des livres et se faire des réflexions, comme par exemple celles concernant les livres anglo-saxons « toujours plus colorés que les nôtres » (lu chez Géraldine… A moins que ce ne soit ailleurs…;))

-le roumain n’est pas difficile à déchiffrer quand il s’agit d’un catalogue…

-on peut s’amuser à comparer les couvertures des livres en roumain et en français (hi hi hi, je vous oriente parfois vers les pages des catalogues d’auteurs dont j’ai traduit un ou plusieurs livres…)

-on peut aussi découvrir le nombre d’auteurs français en traduction roumaine, signe évident de la francophilie des Roumains…


Bref, voici une occasion de promenade dans des librairies virtuelles, escapade, me suis-je dit, blogueusement  intéressante…

Alors :
Polirom : link
Humanitas : link
Re-Humanitas : link
Cartea Romaneasca : link

Et envoyez-moi des cartes postales de vos déambulations dans les rayons!

PS: Les deux  photos représentent de célèbres oeuvres de Brancusi: La Muse endormie et Le Baiser.