La Chute du Mur et les intellectuels

La « victoire de la Mercedes sur la Trabant » et la leçon perdue de la dissidence

Entre anniversaire de la chute du Mur de Berlin et préparatifs de la commémoration de la révolution roumaine, il y a le choix, au rayon des rencontres et manifestations.

 

Samedi, j’ai choisi d’aller assister au colloque « L’Intellectuel dans l’espace public en Europe 1989 – 2009 » qui se tenait dans une salle du palais du Luxembourg. Du public, des intervenants intéressants et, malgré quelques couacs d’organisation, une journée très dense en informations.
J’ai d’abord eu la surprise agréable, bien qu’arrivant un peu en retard le matin et  ratant les premiers exposés, d’entendre mon ami Horia-Roman Patapievici, aujourd’hui directeur de l’Institut Culturel Roumain à Bucarest – dont l’amitié remonte à bien longtemps maintenant, puisqu’elle prend sa source dans les années 90 et s’est nourrie avec le temps d’une expérience particulière : la traduction d’un de ses premiers livres, Zbor în bataia săgeţii, sorte de livre culte, maintes fois réédité en Roumanie et qui retrace l’éducation intellectuelle d’un jeune homme (lui-même) dans les années 70-80 de la dictature roumaine.
Ce travail ardu, entrepris le soir après mes heures, durant la courte période où j’ai eu un job de bureau, puis dans la parenthèse temporelle de l’attente d’un enfant, bref, dans les circonstances d’un hors champs permanent, a constitué mon apprentissage de la traduction.

Et cette formation à la traduction -née d’un élan tout à fait nouveau pour moi à l’époque et provoqué par la passion éprouvée pour l’expérience décrite dans ce livre – s’est ainsi faite à travers un ouvrage dont le sujet même était celui de l’apprentissage de la rigueur intellectuelle, de l’érudition joyeuse, de l’amitié qui fertilise les esprits.

Ces cinq gros cahiers -je n’oublierai jamais le jour où je l’ai ai posés sur une table, au premier étage du Flore, devant un Horia Patapievici en visite à Paris, ébahi par mon entreprise-mériteraient que je me penche de nouveau sur eux, pour donner à ce beau texte sa forme finale, enfin, et le publier.

Rappeler ce que ce livre représente pour moi était essentiel dans ce post sur ce colloque, puisqu’il a été question, durant cette journée de débats, du rôle de l’intellectuel dans l’espace public.

Le constat premier est que si 1989 a pu faire croire dans un premier temps à l’avènement des principes moraux de la dissidence, cela n’a que rarement été le cas. Jacques Rupnik a souligné que le destin de cette « classe politique de rechange » élevée dans les interstices des dictatures avait été de laisser la place à une classe politique nouvelle -mais souvent décevante.

 

Les intellectuels ont peut-être raté la chance de réinventer la démocratie, mais cela était-il vraiment à leur portée ?

Jacques Rupnik a problématisé ce parcours de déception : « les intellectuels issus de la dissidence puis jetés dans une réflexion sur la modernité européenne semblent avoir oublié leur élan après 89. Ce qui s’est passé, pourrait-on dire, c’est qu’ils ont imité un modèle, le modèle ouest européen, certes ancien et très valable, mais c’était déjà un modèle en crise! »
Et de poursuivre « l’autre réponse serait de dire qu’ils ont été rapidement éclipsés parce qu’ils étaient incapables de s’adapter au jeu politique; ou bien parce que, dans la dissidence, ils n’ont toujours été qu’une minorité; après un bref moment d’innocence et d’unité, la dissidence se retrouvait dans un ghetto vertueux mais inefficace… »
C’est une analyse sombre mais, il faut s’en rendre compte, plutôt juste. L’idée a été bien discutée dans les rangs de l’assistance…
On doit à Horia Patapievici d’avoir donné en quelques phrases un portrait tellement évident de ce qui fait le fondement politique de l’Europe et se trouve même en deça des discours partisans. Des idées de base qui semblent pourtant effacées par la bipolarité gauche – droite en action depuis plus d’un siècle. D’où sa réflexion ironique «  a-t-on encore besoin de cette polarité ? ». Il a rappelé qu’on peut toujours s’amuser à calculer combien de renversements idéologiques ont affecté l’héritage de pensée de la gauche et de la droite…
Horia Patapievici répondait à une personne inquiète de savoir si « dans le contexte d’une vie politique roumaine très ambiguë où les notions de gauche et de droite sont floues, l’intellectuel ne courre pas un grand risque à espérer améliorer la situation en s’impliquant dans la gouvernance de son pays ? » « Ce sont « les risques de la vie même » a souligné Horia Patapievici. Et de donner comme exemple qu’au « 19ème siècle la gauche était nationaliste et impérialiste. La droite était, elle, anticapitaliste… »
« La droite que j’évoque est celle qui, dans le contexte des années 80, en Roumanie,  voulait dire État et individu placés sous l’égide de relations marquées par la prépondérance de l’individu sur l’État ; État modéré, avec séparation des pouvoirs ; soutien d’un ordre social découlant de la garantie de la propriété privée ; discours nationaliste dressé contre le discours mystique de la nation adopté par la gauche (le PCR, parti unique) ; en matière de religion, la droite voulait dire laïcité, certes pas à la mode française mais avec séparation de l’Église et de l’État ; on pouvait parler de religion sans forcément impliquer l’Église dans le débat politique. On peut aujourd’hui argumenter que ce sont des définitions qui sont celles de la grande tradition du Centre en Europe occidentale… Mais en Roumanie, dans le contexte d’opposition à un régime du socialisme réel, en pensant de cette façon on se trouvait, oui, à droite. »

 

Horia Patapievici et les autres intervenants auraient pu légitimement s’engouffrer dans une discussion sur la lustration et le poison libéré dans les sociétés par les dossiers des anciennes polices politiques – mais ce n’était pas le centre du débat.

J’ai apprécié le discours du polonais Ireneus Krzeminski (j’aurais aimé vous dire qui est ce monsieur mais le programme ne mentionne pas le titre ou la fonction des invités, et c’est très regrettable) qui a rappelé le rôle moteur, dans l’Europe des années 80, du mouvement Solidarnosc.

L’après-midi, Danielle Sallenave nous a donné envie de lire Jan Patocka, dont les Essais hérétiques et L’Europe après l’Europe sont publiés chez Verdier. L’écrivain  – seule femme invitée pour toute cette journée (mis à part Magda Carneci, qui fait partie des organisateurs) – a su dire avec clarté et concision, après avoir évoqué son expérience dans la Tchécoslovaquie de l’époque, combien ses voyages au pays du socialisme réel ont « été un salutaire apprentissage, pour ne pas dire une leçon ». Et de rajouter : « Je suis frappée par la leçon perdue de la dissidence : en 1989, je l’ai ressenti dès la chute du Mur de Berlin, quand une journaliste extasiée a fait cette réflexion ahurissante : c’est la victoire de la Mercedes sur la Trabant. La leçon de la dissidence semble s’être perdue ».

Danielle Sallenave a exprimé aussi un souhait : « que soit réveillée cette expérience de la culture qui a été celle de l’Est de l’Europe. »

Enfin, une citation du même Patocka est venu ponctuer sa réflexion: « Nous sommes arrivés à un état d’assoupissement, à un assouvissement : la conquête de la bonne vie n’est pas celle de la vie bonne. »

 

A méditer.

 

Sur France Culture avec Mircea Cărtărescu le 7 novembre

—- Je rajoute ici le lien pour écouter l’émission : France culture : ici —-
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A suivre, demain samedi à 21h, Mircea Cărtărescu, unique invité du célèbre François Angelier, écrivain et producteur, hôte de l’émission « Mauvais Genres » sur France Culture. 

A ses côtés, l’écrivain Nicole Caligaris et le libraire Jean-Yves Bochet*.

Je n’ai pas assisté à l’enregistrement et serais bien incapable de vous dire quoi que ce soit de plus alléchant pour vous convaincre d’aller écouter un grand écrivain sur une bonne radio.

Mais je peux vous rappeler tout ce qui fait le régal des lecteurs avisés de L’Aile tatouée (et d’eux seulement ! car tout ceux qui ne le lisent pas, ratent quelque chose) :

·       un bildungsroman émaillé de descriptions magiques de l’univers enfantin,

·       un portrait tantôt réaliste tantôt burlesque et ironique de la Révolution roumaine dont on fête les 20 ans cet hiver,

·       un très beau dialogue entre des parents et leur enfant,

·       les aventures tragicomiques d’une nymphomane et de son époux officier de la police politique,

·       un court roman érotique sur les bords enchanteurs du Lac de Côme,

·       la descente aux enfers du frère jumeau du héros,

une réflexion philosophique, de passionnantes évocations des biosciences et de la poésie de bout en bout…

ps : L’émission n’aurait pas eu lieu sans l’interprétariat en simultané assuré par Mariana Cojan Negulescu.

Et l’émission pourra être réécoutée à partir de demain soir, en podcast, sur le site de France Culture.


* Jean-Yves Bochet et Brigitte Schwarz sont des libraires des vrais, et leur antre, c’est L’Iris noir, 4 rue Trousseau à Paris. A fréquenter absolument, quand on habite dans le quartier!

Rue de la Révolution!

Il est arrivé, je l’ai reçu hier matin! Et j’ai lu avec grand plaisir les 20 textes composant le recueil…  20 textes pour les 20 ans de la révolution roumaine et un titre excellent trouvé par les compères Dan Lungu et Lucian Dan Teodorovici : en français, cela donnerait Rue de la Révolution, n°89, comme 1989.

Ils sont personnels, directs, rythmés, jamais larmoyants. Ils relatent avec sincérité une expérience qu’il est très souvent difficile de partager – le retour à la liberté.
Les auteurs étaient éparpillés dans le monde, à l’heure des événements. Ils ont vécu l’instant en Roumanie ou à distance, avec leur propre bagage d’expériences, les uns très jeunes, les autres ayant déjà la profondeur de vue de ceux qui ont traversé les deux totalitarismes du XXème siècle.

Il y a les professionnels de la chose écrite et les artistes visuels, dessinateurs et danseurs. Dix-huit auteurs de langue roumaine et deux fantaisistes écrivant ici en roumain (Jan Willem Bos que je salue et moi-même). On y trouve de l’humour, de la tension et même quelques scoops (l’histoire du grand type de Moscou qui a failli… (allez lire la suite!)).

Ce recueil offre une vision vraiment complète des manières de percevoir un événement d’ampleur mondiale, un fait historique dont tout le monde a ne serait-ce qu’un vague souvenir. Une jolie expérience à mentionner dans la pléïade de livres qui paraissent au sujet de ces 20 ans de la chute du Mur et des régimes communistes.

Dialogue avec Brancusi… et Aphrodite

Pour conclure mon évocation de la très belle soirée poésie de samedi, voici les poèmes de Ion Pop, de Magda Carneci et de Ion Muresan ( le troisième dans un post séparé, pour cause de longueur à ne pas dépasser…).

Un poème tiré du volume La Découverte de l’oeil, de Ion Pop:

Brancusi a décidé

Comment cela est arrivé, je ne puis le savoir,
Brancusi m’est apparu et m’a dit
qu’il avait décidé d’intervenir
et de me ciseler.
Je te ferai comme Fondane, m’a-t-il dit –
il avait une crinière de cheveux flottants
sur son front trop ridé, mais moi,
je la lui ai effacée avec une gomme énorme –
il n’est resté de sa tête
qu’un ovale, l’Origine du Monde.
Je pense redessiner ta tête
et les yeux seront très vides, pour qu’on puisse y mettre
presque Tout. Et des mers, et des terres et des nuages.
D’autres hoses
ne sont pas nécessaires. Puis, il s’est retiré.

Attention, Ion Pop, prends garde,
ce qui t’arrive maintenant n’est que la préparation, que l’attente polie du Maître.
Nombre de choses te quittent, tombent sous un ciseau invisible
de nouvelles eaux te lavent du vieux sang,
les fruits déjà mûrs tombent des fleurs qui viennent d’éclore,
la feuille de maintenant , la pierre d’aujourd’hui s’effritent,
au-dessus de spasmes et d’angoisses la lumière
essaie d’envelopper des visages blancs.
Tout ce qui pue en toi tout ce qui se gonfle
sera parfum et marbre.
Retiens cela, Ion Pop, maintenant et toujours –
c’est un grand, inéspéré honneur
que Brancusi lui-même
ait décidé d’intervenir
et de te ciseler.

Traduit du roumain par Stefana et Ioan Pop – Curseu. Editions MEET Saint-Nazaire.

Un poème que Magda Carneci a tiré d’un recueil (si j’ai bien compris inédit) de poésie politique (j’aime beaucoup)

Les travaux d’Aphrodite

Le matin arrive en hurlant, le fouet de la lumière dressé
au-dessus de chaque couple   qui flotte dans les eaux blanches du lit,
millions de corps      noués dans l’amour
pourtant le désespor de la fin      prédestiné à l’éternelle journée de travail;
ils baignent dans la sueur froide de l’aube        corps contre corps
dans le grand corps du monde       prédestiné à l’éternelle journée de travail.

Il suinte toujours par-dessous les portes noires, de fer,
le sang qui vient des usines où l’on empaquette la souffrance
et dans de minces ruisseaux       il déferle dès le matin sur la ville
prédestinée à l’éternelle journée de travail.
Le cri des sirères est plus aigu     plus aigu    plus aigu
mais personne n’est encore réveillé.
Arrive de loin l’odeur douceâtre des abattoirs de chair à canon
de viande pensante prédestinée à l’éternelle journée de travail.
Les travaux d’Aphrodite, les travaux du corps contre le corps,
corps à corps        peinant à ciseler la forme encore balbutiante
d’un nouvel homme nouveau à venir
il se façonne maintenant dans chaque couple
cruellement raidi dans l’amour          avec le désepsoir de la fin.
Et lui, le nourrisson sacré et humide, le grand nourrisson salvateur
sa venue sera pourtant étrange, surprenante
comme l’est un verdict incompris, dans une lettre dangereuse,
jetée au bas de l’entrée, à côté du journal du matin,
comme l’est une petite boîte de conserve venue d’ailleurs, au nom alléchant
remplie de dynamite et d’apocalypse.

Elle nourrira à satiété     c’est sûr    elle transformera
toutes les bouches, tous les cerveaux, tous les corps
avidement noués dans l’amour   avec le désespoir de la fin:
ils baignent encore  les myriades d’hommes et de femmes
dans la sueur froide de l’aube, dans les eaux blanches du lit,
aveuglés par l’extase, l’horreur et la colère
prédestinés à l’éternelle journée de travail.
(1979)

Traduction : non communiqué…

Les poètes disent la vérité – Travaux en vert de Simona Popescu

Comme promis, je vous donne à lire ici les poèmes dits samedi dernier à la Maison de la poésie à Paris.
Je commence par Simona Popescu: ces textes sont tirés d’un formidable petit livre édité ce mois-ci par les éditions Phi de Luxembourg : Travaux en vert.
Simona Popescu explique, dans une courte préface, combien son travail est précis et concret, à mille lieues des pensums évanescents qui étouffent plus qu’ils ne nourrissent. Elle utilise la métaphore de la vigne, qu’il faut ébourgeonner, éclaircir, écimer, rogner, effeuiller… Toutes opérations culturales d’autant plus nécessaires que la vigne (le public étouffé, lassé, éloigné de la poésie par de fausses notions) est plus sauvage.
En ce qui la concerne, son vignoble la mène dans les travées de la faculté de Lettres où elle enseigne, à Bucarest. Son « plaidoyer pour la poésie » (sous titre de Travaux en vert) n’a donc rien de pleurnichard: c’est tonique, écrit parfois en plusieurs langues, taggué d’impressions pop, bercé de références musicales… Bonne lecture!

 

 

 

Les poètes disent la vérité

Ion Pop, Magda Cârneci, Simona Popescu et Ion Mureşan autour de Jacques Darras à la Maison de la poésie à Paris

Cinq poètes samedi soir, sur la scène de l’amphithéâtre de la Maison de la Poésie. Quatre poètes roumains autour du poète français Jacques Darras, pour une des rencontres dédiées à l’Europe. J’étais dans la salle (où se trouvaient aussi les poètes Dinu Flamând et Sebastian Reichman), et j’ai pris en notes, pour vous, les meilleurs moments de la soirée.

Les présentations et les questions générales étant faites, Jacques Darras s’émerveille du nombre de poètes dont s’honore encore la littérature roumaine contemporaine. Il parle de « générations spontanées », chacun y va de son hochement de tête, oui oui des poètes comme s’il en pleuvait et « le Roumain est né poète ». Là, Simona Popescu, que  l’on sait peu encline au lyrisme et au larmoiement jette son pavé dans la mare : « La poésie est morte ». Ion Mureşan la contre immédiatement. Sa théorie : « La société est comme un organisme humain, quand il y a infection, il y a sécrétion d’anticorps. La société malade sécrète des poètes. La société roumaine n’étant pas encore saine, elle sécrète encore de nombreux poètes ».
Jacques Darras penche, perplexe, les deux hémisphères de sa chevelure impeccablement blanche vers Ion Mureşan: « Un pays sans poète serait exempt de maladies??? Un pays sans poètes est mort!  Il est guéri, certes, mais drôlement guéri! »
Magda Cârneci pense, elle, que les poètes « sont les cellules sociales et sensibles de la société: ils sont des cellules rares, utiles et très spéciales qu’elle sécrète pour son avenir ».
Ion Pop file la métaphore pour évoquer le désamour du monde éditorial pour la poésie: « Encore faut-il qu’il y ait des microscopes pour dépister ces cellules… Comme partout ailleurs les tirages baissent énormément… mais nous avons en Roumanie encore le temps de faire quelque chose. »

La discussion, passionnante, sans le moindre temps mort, contient aussi une excursion dans l’histoire littéraire roumaine et notamment celle du XXème siècle avec ses Roumains avant-gardistes dont tant de poètes et d’artistes européens sont aujourd’hui le fruit.
Jacques Darras mentionne d’ailleurs à juste titre « nous venons de vous entendre citer 10, 15, 20 grands noms de symbolistes et de post-symbolistes, mais pourquoi n’avons-nous pas d’histoire littéraire roumaine en français?? »

Un dialogue nourri autour de l’expression de l’absurde, des considérations très sensibles au sujet du tournant historique de 1989… La soirée défile grand train et il ne s’agit pas d’oublier les lectures. Simona Popescu la bucarestoise (ci-contre en 2005) et Ion Mureşan (ci-dessus, l’autre soir) le « clujéen » (les habitants de Cluj ont-ils un nom en français???) sont assez rarement à Paris. Et Ion Pop, ce poète et critique de grande classe qui a publié récemment un essai chez Maurice Nadeau n’est pas si souvent présent ici. Quant à Magda Cârneci, elle  assume brillamment la direction de l’Institut culturel roumain de Paris et ce n’est pas si souvent qu’on l’entend lire ses textes…

Magda Cârneci lit trois poèmes d’un cycle « politique » et elle justifie son choix : « pour que l’on se souvienne ». Les travaux d’Aphrodite, Place Matache Song et Au milieu de la ville.

Ion Pop lit La colère des pierres et Brancusi a décidé.

Simona Popescu lit Song à trente-sept ans, un extrait de Doina et Sanguineti.

Quant à Ion Mureşan, il nous offre le spectacle de son poème Le verre.

Chacun lit en roumain et Jacques Darras fait une lecture – très bonne, très juste, quel plaisir!!- des traductions françaises.

Exclusif! Str.Revolutiei nr. 89

Vous devinez  je crois le sens du titre !
L’anthologie rassemble, 20 ans après la révolution roumaine, 20 textes qui ont pour point commun de se souvenir du moment historique de cette fin d’année 1989.
Les artistes Dan Perjovschi, Matei Bejenaru, les romanciers Norman Manea, Radu Aldulescu, les poètes Magda Carneci et Ion Pop, les publicistes Liviu Antonesei, Georg Aescht, Cristina Topescu (TV), le dramaturge Matei Visniec, le metteur en scène Andrei Serban, le danseur et chorégraphe Gigi Caciuleanu, la comédienne et actrice Maia Morgenstern, l’acteur Ion Sapdaru, le caricaturiste Ion Barbu,  les humoristes Ioan T. Morar et Toni Grecu, le mathématicien Solomon Marcus, le traducteur de littérature roumaine en néerlandais Jan Willem Bos et votre obligée, Laure Hinckel. Le titre de mon texte? « Comment je n’ai PAS vécu 89 ».

Le maillot de bain dans la boîte aux lettres!

Il y a des jours où tout est bonheur: la rondeur des pommes bien rouges dans l’arbre, le sourire du fil à linge aux pinces multicolores en guise de dents et même la factrice ! Elle a déposé ce matin trois livres dans la boîte aux lettres!
Deux sont pour les enfants, et c’est Florence qui en est l’auteure :
Le maillot de bain
Les copains, le soleil et Nabila

Et puis elle a glissé dans l’enveloppe le roman de Laurence Tardieu, Rêve d’amour (Stock)!
C’est une bonne journée, je vous dis!

L’Aile tatouée: décryptage d’une traduction

 

Découvert aujourd’hui sur le site du Courrier des Balkans la traduction (par Ramona Delcea) d’un entretien publié dans la revue bucarestoise Dilema Veche!
L’interview avec Cristina Hermeziu a été réalisé dans le courant de l’été, juste avant la publication de L’Aile tatouée chez Denoël. Read More

Découvrez l’écrivain Lucian Dan Teodorovici

Le numéro 31 de la revue Transcript donne des Nouvelles de la Famille ! Les deux majuscules renvoient au double choix de cette livraison automnale de la revue européenne qui nous donne à connaître l’existence de la campagne Save the Short Story (« Sauvons la nouvelle »). L’éditorial en parle. On peut en savoir plus  ici.
Le second angle de ce numéro de Transcript est la Famille…
Celle décrite dans la short story de Lucian Dan Teodorovici est fort mal en point. Je vous laisse lire pour vous faire une idée. Savourez le Chewing-gum offert par Lucian Dan Teodorovici… Accrochez-vous, ça déménage! J’apprécie beaucoup son humour noir et son écriture précise.
Je mentionne également que cette nouvelle a été initialement publiée, toujours dans ma traduction, dans le très bon recueil Pas question de Draculaéditions Non Lieu.

Et j’espère que son roman Notre cirque présente trouvera bientôt un éditeur français…

L’écrivain roumain  partage le sommaire avec Roman Simić Bodrožić (trad. du croate Mireille Robin), Amanda Michalopoulou (trad.du grec par Michel Volkovich), Pierre Mejlak (trad. du maltais par Vincenzo Cardile)  et Jana Juráňová.

Herta Müller : « Mon altercation, ma langue minoritaire »

J’ai tressailli en entendant prononcer hier le nom de Herta Müller. Le prix Nobel de Littérature lui revient cette année et c’est une grande joie pour elle, pour l’Europe et pour la littérature des hommes, elle qui écrit avec tant de finesse sur l' »étranger », « l’autre », le « déplacement » et comme elle le dit si joliment dès le titre d’un de ses textes, sur « le pays à la table voisine ». J’ai tout de suite tiré de ma bibliothèque le beau numéro 5 de la défunte et regrettée revue « Seine et Danube » fondée par l’écrivain Dumitru Tsepeneag (publié chez POL). Ce numéro sorti en 2004 était consacré aux « écrivains allemands nés en Roumanie » . Comme de bien entendu, une belle place était réservée à Herta Müller
Dans son introduction à ce dossier, l’écrivain Dieter Schlesak (lui aussi allemand de Roumanie, excellent poète et prosateur et ancien rédacteur de la revue littéraire allemande « Neue Literatur ») disait ceci de l’écriture des enclaves :
« Les enclaves littéraires comme Prague par exemple, ont généré de nouvelles expériences, de grands noms, tels Kafka ou Rilke. La lisière, encore elle, a produit Canetti ou Celan qui repoussèrent les capacités de s’exprimer dans leur langue à des limites inconnues, bien loin, aux marges du mutisme. Et l’enclave germano-roumaine, avec ses expériences extrêmes, ne s’est pas contentée du Bucovinien Celan : les milieux littéraires ont fini par s’en rendre compte. Les auteurs issus de cette enclave n’ont en commun que l’arrière plan de leurs expériences : l’histoire problématique de leur groupe d’origine en Transylvanie, au Banat, en Bucovine, l’époque nazie, la dictature rouge, enfin l’effondrement du communisme » .
Il écrivait aussi très justement que dans cette littérature, « les expériences de rupture font prendre corps à des vérités liées à l’époque et à des vérités ontologiques : les illusions d’espace, de temps, de logique du langage sont démasquées. Cette état de conscience est difficilement concevable pour un lecteur occidental et pourtant il concerne tout autant la condition finale de l’Occident ».
Herta Müller est depuis longtemps bien plus qu’un écrivain « allemand né en Roumanie ». Ses ouvrages étaient chaque année plus remarqués outre-Rhin. En France aussi, son roman L’homme est un grand faisan sur terre est en poche depuis 1997.

Voici un extrait d’un des textes publiés dans ce fameux numéro 5 de Seine et Danube :

« Mon altercation, ma langue minoritaire

(…) Arrivée comme absente. Sur le sable comme sur les rives. Et plus lente qu’ailleurs, l’intelligence me fait défaut. Mon tour de langue, mon allemand minoritaire, comme tu fais triste figure. Le nuage a mis son manteau gris. Comme l’arête est étroite, la voie ferrée qui court d’une tempe à l’autre. Comme tu palpites en moi avec tes joues creuses. Et quand je veux parler, tu tombes mort sur ma langue. Et quand je veux me taire, alors tu fais comme si l’asphalte s’effaçait devant des champs de maïs jaillissants, verdoyants dans ma tête.
Mon allemand minoritaire, te voilà attaché. Le fil devient corde. Je me débarrasse de toi, tu ne te sauveras pas comme ça.
Mon altercation. Ma conscience d’étranger.
Yorkstrasse passe au-dessus des cours où les plantes silencieuses s’assemblent pour le deuil. Et Priesterweg, où le courant diminue. Marie vieille voix de femme dans ces lieux.
Les taches d’ombre des feuilles jamais poussées se sont déjà glissées en moi. Derrière le dos des feuilles devrait se trouver le soleil.
Comme les bouleaux se divisent, quand la voie défile. Ils attendent tant de moi, les troncs blancs. Tant et plus. Et si peu. »

Traduit de l’allemand par Pierre Rusch

Apollodore : mi-e dor, mi-e dor de Labrador!

Qu’est-ce que j’ai sur mon bureau depuis hier?  Le Voyage avec Apollodore! Je suis allée le chercher chez mon libraire… j’en ai profité pour lui dire qui était Gellu Naum, « un grand poète surréaliste – un roumain, parti en 2001 ». Le minimum que je puisse faire pour la postérité de ce grand auteur…  
Voyage avec Apollodore est un conte que l’on peut lire de 7 à 77 ans, selon la formule consacrée. L’histoire du pingouin Apollodore qui se languissait du Labrador a bercé l’enfance de générations de Roumains. Elle est aujourd’hui enfin disponible en français, dans une traduction de Sebastian Reichmann, lui aussi poète.

L’ambiance? Déjantée.
Le style ? Simplissime
Le rythme? Epique, endiablé
.

J’ai l’impression de plonger dans les délires psychédéliques des années 70 – c’est mon enfance qui ressort, robe chasuble orange, vernis assortis.  Apollodore est ténor, dans le cirque où il se languit du Labrador… Il prend l’avion, tombe sur le rivage des Syrtes, voyage à dos de chamelle dans le grand désert, prend un bateau, rencontre des cowboys, est pourchassé par le terrible bandit du Connecticut qui le fait tomber aux mains du Ku-Klux-Klan… Apollodore est envoyé sur la Lune, tombe de tout là-haut dans la mer des Antilles… Le bandit du Connecticut le poursuit sur le navire du Capitaine Smith… Apollodore retrouvera sa famille au Labrador… mais sa nostalgie s’éteindra-t-elle?

Le plus? Ce serait de pouvoir écouter le CD en roumain mis en chanson par Ada Milea et ses complices Dorina Chiriac et Radu Branzaru. C’est un régal!!  Je ne sais pas si j’arriverai à coller ici un extrait de ce CD via Deezer… Mais je vous donne le site de la maison de disque : http://www.alma.ro/hrm/aa_06_2.hrm

Bonne lecture!

Le Lièvre de Vatanen m’a mis la main au collet

Belle affluence pour le Café Bouquins de samedi dernier! Nous étions une bonne quinzaine pour partager nos impressions de lecture autour des romans d’Arto Paasilinna. Nous avions proposé de lire Le Lièvre de Vatanen et Petits suicides entre amis mais cet écrivain nordique a suscité un tel engouement que plusieurs autres de ses romans ont été lus par les unes et les autres : Le meunier hurlant, Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen  notamment.

J’ai lu Le Lièvre de Vatanen… Ce roman trainait chez moi depuis plus d’un an et j’étais rebutée par l’affiche du film placée en couverture… Cela n’augurait ce rien de bien intéressant… mais qu’est-ce qu’on peut être bête, tout de même, de se laisser impressionner par une couverture de livre!

Bref, heureusement que j’ai eu à le lire pour le Café Bouquins car j’ai passé un extraordinaire moment de lecture. C’est à la fois dépaysant car cela se passe dans le grand nord et c’est universel car l’auteur trace un portrait au vitriol de spécimens humains très répandus. C’est surtout très bien conté, et j’en suis certaine, très bien traduit par Anne Colin du Terrail – sans dire qu’en plus c’est initialement édité chez Denoël avant d’arriver en poche…

Rien de mièvre et de stupidement écolo dans ce roman qui est à la fois épique et emprunt d’une grande poésie.

Un grand moment : celui où un garde forestier entreprend de dessiner au crayon la fleur sauvage dont Vatanen doit nourrir son lièvre. Le garde forestier appuie si fort, avec ses doigts malhabiles, qu’il casse la mine à deux reprises. Et pourtant il est perfectionniste et dit que la fleur jaune doit être peinte en jaune pour que Vatanen s’y retrouve. Voilà le garde forestier parti dans la chambre de ses enfants en quête d’une boîte de peinture à l’eau pour écoliers…

Nous avons tous remarqué que le héros, un journaliste d’aspect molasson et au caractère veule n’éprouve à aucun moment fatigue ou douleur. Au contraire, il prend des forces à mesure qu’il avance dans son périple totalement hors du temps. Vatanen se dépouille de tout ce qu’il porte, à part son portefeuille heureusement bien garni grâce à la vente d’un bateau.  Vatanen se renforce au contact de la forêt et finit par boire le sang de l’ours sur la banquise de la Mer Blanche. Les rituels magiques du grand nord ne sont pas très loin.

Au cours de ma lecture, j’ai constamment pensé à Jorn Riel que j’apprécie depuis longtemps. Les points communs sont assez nombreux. Mais les deux romanciers nordiques ont chacun leur rythme, leur originalité.

Je pense que je vais me laisser tenter par Le Meunier hurlant, un de ces jours. Mais je vais éviter Petits suicides entre amis qui semble tourner un peu à vide.

Si j’avais mentionné ce roman dans le Lire autour du monde, j’aurais donc envoyé une belle carte postale de Finlande….

Mircea Cărtărescu à Paris!

Mircea Cărtărescu abandonnera pour quelques jours son domicile berlinois pour rencontrer les lecteurs français. C’est un grand événement et ce sera les 5, 6 et 7 octobre, donc la semaine prochaine!

Le Lundi 5 octobre à 18 h, c’est à la Rotonde de la Représentation de la Commission européenne, 288 bd. Saint-Germain, M° Assemblée Nationale. La soirée littéraire sera consacrée à l’œuvre de Mircea Cărtărescu, en présence de l’auteur, de moi-même et de Gérard Meudal, journaliste au quotidien Le Monde. La lecture sera suivie par un film sur Mircea Cărtărescu.

Le Mardi 6 octobre, de 19 h 30 à 21 h 30, Mircea Cărtărescu rencontrera les étudiants, les lecteurs et le monde littéraire français à la Sorbonne, amphithéâtre Richelieu, M° Saint-Michel, Odéon, Cluny-La Sorbonne.

Cette soirée s’annonce particulièrement intéressante puisque Mircea Cărtărescu sera entouré de Michel Crépu,  le rédacteur-en-chef de la Revue des Deux Mondes, de Jean-Yves Masson, président de la Maison des Écrivains et de la Littérature et professeur universitaire à Paris 4 mais également par trois de ses traducteurs!  Je vais avoir le plaisir de retrouver Inger Johansson, traductrice de Cărtărescu en suédois et Gerhard Csejka, traducteur de Cărtărescu en allemand : tous deux avaient été invités, parmi d’autres traducteurs littéraires de roumain, aux Rencontres des traducteurs littéraires de l’an dernier à l’Institut culturel roumain.

Enfin, le Mercredi 7 octobre à 19 h, Mircea Cărtărescu signera ses livres à la Librairie L’Écume des Pages –  174 bd. Saint-Germain, M° St-Germain-des-Prés et il sera accompagné par son éditeur Olivier Rubinstein, directeur des éditions Denoël.
Tout cela est organisé par l’Institut culturel roumain en partenariat avec la Représentation en France de la Commission européenne, l’Université Paris IV – Sorbonne, Maison des Écrivains et de la Littérature, les éditions Denoël et la Librairie L’Ecume des Pages.

Un passionnant portrait et deux sites

Je viens de lire le passionnant portrait d’une grande dame de la culture roumaine… et française -puisqu’il s’agit d’Elena Gorunescu, l’auteure d’un grand nombre d’ouvrages de langue, de précis de grammaire et de  dictionnaires roumain-français et français-roumain. Je vous laisse lire la suite sur le très bon Courrier des Balkans – et n’hésitez pas à vous y abonner si vous avez le plus petit intérêt pour la culture de nos voisins roumains, bulgares, serbes, macédoniens, kosovars, albanais et grecs!
Il faut aussi préciser que ce portrait a été écrit par Henri Gillet et a été publié initialement dans les Nouvelles de Roumanie, dont il est le fondateur et la courageuse cheville ouvrière.
Bonne lecture de ces deux sites à consulter obligatoirement!

A l’occasion de la publication de L’Aile tatouée, le roman de Mircea Cărtărescu

Voici la version française du texte de l’entretien publié le 13 août dernier à Bucarest dans « Observator Cultural » sous la signature de Doina Ioanid…
L’entretien sollicité lors de mon voyage à Bucarest au mois de juin dernier a été publié en août par l’hebdomadaire roumain pour accompagner la sortie du roman de Mircea Cărtărescu, L’Aile tatouée, aux éditions Denoël.

« J’apporte ma pierre à la promotion des auteurs roumains »

« Journaliste et traductrice, membre fondateur de l’ ATLR (Association des Traducteurs de Littérature Roumaine), Laure Hinckel est l’auteur de nombreuses traductions d’œuvres littéraires roumaines et a été la conseillère littéraire des Belles Etrangères (2005). Amoureuse de la langue roumaine (la preuve en est que cet entretien a été mené en roumain). Lorsque nous nous sommes croisées au Green Hours, elle sortait de la Librairie du Fond de la Cour, chargée d’un beau tas de livres.

Laure Hinckel, vous voici de nouveau en Roumanie après une absence d’un an…

Oui, c’est  vrai, cela fait une bonne année que je ne suis pas venueà Bucarest. Je dois dire que j’essaie de venir aussi régulièrement que possible mais ces derniers mois j’ai été très occupée par mon travail. J’ai été prise par la traduction du roman L’Aile tatouée de Mircea Cărtărescu. J’y ai mis le point final en avril. Il est sous presse chez Denoël, doit sortir le 28 août et plusieurs manifestations sont prévues à Paris début octobre pour son lancement. Je voudrais vraiment rendre hommage à Alain  Paruit – qui nous a quitté depuis peu  -car il est le traducteur des deux premiers volumes d’Orbitor.

Vous connaissez bien la littérature roumaine contemporaine et vous êtes une traductrice très active et très impliquée. Vous avez traduit Ştefan Agopian, Dan Lungu, Cecilia Ştefănescu, Andrei Pleşu….

Oui, et depuis notre dernière discussion, j’ai travaillé intensément au catalogue de la magnifique exposition présentée l’hiver dernier à Bucarest, au Musée National d’Art Contemporain, Napoléon III et les principautés roumaines (Éditions de la Réunion des Musées Nationaux). Bientôt, doit sortir aux éditions de l’Inventaire une anthologie intitulée Des soleils différents. J’y ai participé avec des extraits des romans : Sara de Ştefan Agopian, L’Impasse du Soleil de Cecilia Ştefănescu, Noir de Florin Iaru, des nouvelles de Lucian Teodorovici,  de Dan Lungu, de Florin Lăzărescu. Les autres traductions du volume appartiennent à Marily le Nir et Monica Salvan. J’ai travaillé aussi à quelques traductions pour le Cahier de l’Herne consacré à Cioran mais j’ai également écrit un article pour la future encyclopédie universelle des femmes créatrices. Il s’agit d’un article sur une personnalité qui me tient particulièrement à cœur, Dora d’Istria. Enfin, pour répondre au défi lancé par Dan Lungu et Lucian Teodorovici d’écrire en roumain un texte sur ma vision de la révolution roumaine, j’ai raconté « comment je n’ai pas vécu la révolution roumaine» et le recueil, où je suis en très bonne compagnie, est intitulé Rue de la révolution, numéro 89. Il sortira à l’automne, pour les 20 ans de la chute du Mur, chez Polirom.

 

Comment vous êtes-vous décidée à devenir traductrice de roumain ? Quelle a été votre motivation ?

Cela ne s’est pas fait en un jour. J’ai d’abord vécu dix ans en Roumanie. De 1990 à 2000, j’ai été reporter, « free lance » comme on dit, pour La Croix, La Croix, L’Événement du Jeudi, Elle, Radio France Internationale… Je ne comptais que sur moi, j’avais du travail. J’ai vécu cette période historique où l’on ressentait une très grande incertitude quant au développement de la société civile qui n’en était qu’à ses timides débuts. La vie politique était particulièrement houleuse et tout semblait pouvoir arriver. Au début des années 90, nous étions toujours à nous demander « à quand la prochaine descente des mineurs ? » et au plan international, nous étions aux premières loges pour vivre la fin de l’URSS… Il semble aujourd’hui facile de souffler de soulagement, mais souvenez vous des discussions que vous aviez à l’époque : tout semblait brumeux… mais pour un observateur comme moi, c’était diablement intéressant. Pour revenir à votre question, au détour de 2001-2002, j’ai découvert un livre, Zbor în bătaia săgeţii de Horia-Roman Patapievici : ma première traduction, même si elle n’est pas publiée et se trouve toujours à l’état de brouillon. Il me faudra, un jour, y travailler pour la publier. La voilà, ma rencontre décisive avec ce métier.

 

Comment avez-vous appris le roumain ?

En décembre 90, lors de mon premier voyage en Roumanie, je ne connaissais pas du tout le roumain. J’avais inscrit sur une fiche en carton quelques lignes copiées dans un manuel pour étrangers, Le roumain sans professeur ou quelque chose dans le genre. Bonjour, au revoir, quelle heure est-il, où se trouve la gare…. Des choses utiles pour tout voyage. Cela me fait sourire aujourd’hui. Mais de manière surprenante, au terme d’un premier séjour de deux mois, je commençais à me débrouiller correctement en roumain.

La vie au jour le jour, c’est ce qui vous  a énormément aidée. On pourrait dire que vous avez appris sur le tas. 

C’est un peu ça. Un professeur de langue française, qui vivait à Satu Mare avec sa famille et qui m’avait hébergée en décembre 90 m’offrit un manuel de grammaire, un livre assez ancien qui m’a été et m’est toujours incroyablement utile. A l’époque, comme je voulais parvenir à m’exprimer très rapidement, il m’a semblé que si je parvenais à  conjuguer correctement je donnerais un moteur à mes phrases. Je me suis mise à lire les journaux. Un exercice excellent. Je suis passée par quelques migraines pour –il y a de cela vingt ans !- saisir pourquoi on a parfois trois « i » qui se suivent à la fin de certains mots… A force de disséquer et d’étudier dans les livres que j’avais, j’ai réussi à comprendre les déclinaisons, la morphologie de la langue roumaine…

Une véritable aventure.

C’est vrai, finalement. Je suis revenue en juin 91 (lors du scandale des dossiers de Securitate retrouvés à demi brûlés dans un ravin à Berevoieşti), puis en janvier 1992. En avril de la même année, juste avant Pâques, je me suis installée à Bucarest. J’avais choisi cette date pour me préparer aux élections présidentielles qui allaient se tenir à l’automne. Et juste avant ces élections, il y a eu la guerre en Transnistrie. J’ai fait alors mon premier reportage à Tiraspol…

Mais la rencontre avec la Roumanie a été pour vous non seulement une affaire professionnelle mais aussi personnelle.

Oui, c’est ici que j’ai rencontré mon mari. Presque vingt ans se sont écoulés depuis. Une rencontre avec la chance, avec la vie.

C’est très beau, cette rencontre avec la Roumanie, avec la langue roumaine, avec l’époux. Vous m’avez dit que vous avez beaucoup travaillé sur  L’Aile tatouée. Comment se passe, concrètement, le travail sur un texte de ce type, par rapport aux autres romans que vous avez traduits ?

Comme les autres ouvrages, cette traduction a supposé de m’y atteler avec une grande minutie. Le travail de traduction est solitaire et vous met, en premier lieu, face à votre propre langue. Le fait qu’un roman soit plus long, ou réunisse une diversité de styles n’est pas ce qui complique mon travail. C’était un défi, de rendre le style coloré, métaphorique et flamboyant de Mircea Cărtărescu. Mais il semble que j’ai assez bien réussi.

Comment avez-vous traduit le titre ?

Le titre choisi est L’Aile tatouée et je peux expliquer pourquoi: vers la fin du livre, dans un des derniers chapitres, apparaît l’image du manuscrit présenté comme deux ailes, dont l’une est vierge et l’autre, tatouée par l’écriture du narrateur… On en a tiré le titre, d’autant plus que la métaphore du papillon et le triptyque aile gauche, corps et aile droite forme l’ossature de ce roman…

Je dois dire que j’ai rarement lu un roman se terminant par un  tel feu d’artifice ! L’intérêt ne fait que croître au fil de la lecture.

On tombe parfois sur des histoires qui ont le ventre mou….

Vous avez travaillé avec l’auteur. Vous l’avez contacté lorsque vous avez rencontré des problèmes ?

Oui, je l’ai contacté, comme je l’ai fait avec Dan Lungu ou Cecilia Ştefănescu. J’ai formulé quelques questions concernant tel ou tel mot dont l’ambiguïté apparaissait au moment de la traduction (je me souviens m’être demandé à quoi devait ressembler une « albie » dans laquelle une fille lave ses cheveux en plein hiver : cela devait être en bois, mais était-ce de forme ronde ou allongée ? Cela ressemblait plus à une bassine ou à une auge ? ) Toutes les questions ont rapidement trouvé leur solution. Il est important  pour le traducteur de pouvoir collaborer avec l’auteur, je trouve, mais certains confrères ne ressentent pas ce besoin.

Comment parvenez-vous à conserver l’équilibre entre, disons, le « texte de départ » et le « texte d’arrivée »? Un traducteur doit être près de l’original tout en s’assurant qu’il sonne juste dans la langue de transposition. La première obsession des éditeurs est cependant que le texte paraisse naturel. Et cela conduit à s’écarter davantage de l’original, à trahir le texte.

La traduction, c’est comme pratiquer le funambulisme. Une bonne traduction concilie le respect du texte original et la fluidité de la langue de destination. Personnellement, je tiens beaucoup au respect du contenu et des idées du texte roumain, au rendu le plus fidèle possible, en français, de son parfum et de son rythme originel. C’est pour cette raison que je fais la comparaison avec le fil-de-fériste ou le funambule : la tension est permanente. A côté des moments de grâce quand le texte endosse de manière presque miraculeuse ses habits français, je passe par des heures d’effort et de recherche. L’esprit critique est convoqué à chaque instant, car vous n’êtes pas sans savoir que l’ennemi numéro 1 du traducteur est le « calque », la traduction mot à mot. Là où l’esprit critique et l’acribie forment la chaîne, la créativité du traducteur forme la trame. L’écrivain et le traducteur vivent des expériences linguistiques similaires : si l’écrivain a forcé sa langue à se plier à l’originalité de sa pensée, le traducteur peut user, à son tour, de la transgression dans sa langue maternelle.

J’ai observé que vous vous intéressez surtout au roman, à la prose. De la poésie, vous en avez traduit ?

J’ai eu récemment le plaisir de traduire quelques poèmes de Florin Iaru qu’il devait lire à l’occasion du Salon du Livre de Paris. Mais il y a chez nous quelques excellents traducteurs de poésie roumaine : Odile Serre, Dumitru Tsepeneag, Linda Maria Baros… J’aime l’univers du roman et des idées. J’ai traduit le livre d’Andrei Pleşu, Despre îngeri, publié chez Buchet-Chastel sous le titre Actualité des anges. J’aimerais de nouveau traduire un essai et je ne vois pas pourquoi je m’interdirais de traduire un jour aussi un livre de poésie.

C’est comment, être traducteur en France ? On peut vivre de ses traductions ?

Partout dans le monde, les traducteurs sont plutôt mal payés. Par ailleurs, ils doivent chaque jour protéger leurs droits : leur signature, leur droit à avoir un contrat en règle. L’an dernier, j’ai organisé, pour le compte de l’Institut Culturel Roumain de Paris et de l’ATLR (Association des traducteurs de littérature roumaine) deux journées d’ateliers internationaux auxquels ont participé, venant de 14 pays, 17 traducteurs de littérature roumaine. Cela a été une bonne occasion de confronter nos expériences et d’identifier nos éventuels problèmes. Ce n’est vraiment facile nulle part, finalement. L’important est de vivre et de pratiquer dans le respect de notre métier et de savoir nous faire considérer par notre professionnalisme.

Le statut du traducteur en France est tout à fait différent de celui de Roumanie.

En effet, et nous avons toutefois des institutions qui protègent les droits du traducteur, sa propriété intellectuelle. Même si, bien entendu des problèmes apparaissent aussi chez nous.

Comment cela se passe-t-il pour vous ? Vous recevez des propositions de la part des maisons d’édition ou bien vous leur proposez des titres ?

Les deux cas peuvent bien entendu se présenter. Il se trouve que, si je compte bien, j’ai plus souvent traduit ce que j’ai proposé… Mais la proportion peut changer. Par ailleurs, j’essaie de faire en sorte que les écrivains roumains soient mieux connus en France et dans la mesure du possible je m’arrange aussi pour que les Français aient l’occasion d’écouter la langue roumaine. Cet automne, je vais répéter l’expérience positive de l’an dernier de participer à une manifestation nommé La Semaine des langues – je vais me présenter, à la demande des professeurs, devant une classe de lycéens et leur offrir une courte initiation à la langue roumaine : comment prononcer les lettres à diacritique, leur apprendre, comme par jeu, à prononcer toutes les lettres à part, puisque la langue roumaine est une langue phonétique… L’idée est qu’ils ne soient plus effrayés simplement à la vue du nom d’un auteur roumain ! J’ai toujours à la maison des revues littéraires et des journaux sportifs de Bucarest: quel meilleur moyen d’entrer en contact avec une langue que de parcourir une page de sport ? L’important à ce stade est de démythiser la langue étrangère aux yeux d’enfants dont les réactions devant l’altérité sont véritablement alarmantes. Une demi-heure est suffisante pour qu’ils se rendent compte que la langue roumaine peut se laisser apprivoiser. Quand ils ont compris les titres de la page sportive, je leur présente dans la foulée une page de « Dilema Veche » (un bon hebdomadaire, littéraire et de société, publié à Bucarest – note pour les lecteurs français – et prononcer « Diléma Vékié ») et l’expérience est ultra concluante : l’espèce de rideau d’opacité dont ils voilent leur jugement devant ce qui est étranger s’estompe très vite. Quand on est en état de prononcer à peu près correctement le nom des habitants de l’autre bout de l’Europe, ces mêmes habitants vous paraissent soudain un peu moins incompréhensibles. L’intérêt de cette Semaine des langues est donc très grand.

C’est dans cette même optique que je considère important de faire la promotion des diacritiques de la langue roumaine. A quoi cela ressemblerait, d’écrire des noms scandinaves sans le « ø » ou  espagnols sans le « ñ » ?

Avez-vous collaboré avec l’Institut culturel roumain, d’ailleurs doté, désormais, d’un Centre National du livre (le Cennac) ?

Si le fait de recevoir une bourse est considéré comme une collaboration, alors oui. En juin, j’ai appris  que je recevais une bourse de traducteur professionnel.  Si bien que j’ai passé le mois de juillet et la moitié du mois d’août en Roumanie. J’ai travaillé à quelques textes puis je suis allée à Iaşi et à Botoşani pour voir Dan Lungu, afin d’éclaircir quelques aspects de son troisième roman, Cum să uiţi o femeie, Comment oublier une femme et le 7 août, nous avons participé ensemble aux 14èmes rencontres franco-roumaines qui se tenaient à Ipoteşti, ce lieu superbe dans le nord de la Roumanie, dédié à la poésie et au souvenir de Mihai Eminescu, le grand poète romantique des Roumains.

 

Bucarest – chronique d’été 7 (fin)

Le même jour

J’ai rendez-vous au Cennac. L’institution me fait l’honneur de m’attribuer une bourse de traducteur professionnel. Cela me permettra de séjourner deux mois en Roumanie et de travailler dans de bonnes conditions sur le troisième roman de Dan Lungu. Tout en marchant dans Bucarest, je pense au rôle essentiel que cette bourse joue pour moi et je voudrais dire qu’il y a 20 ans, l’idée même de soutenir et d’accueillir des traducteurs étrangers en Roumanie était impensable. Des années-lumière d’efforts et de réflexion se trouvent derrière ces vingt petites années nous séparant de 1989 ! J’ai été témoin des énormes efforts déployés par ceux qu’on n’appelait pas encore des « acteurs de la politique culturelle » mais tout simplement des intellectuels ou des artistes, pour tenter de doter le pays des outils indispensables (aujourd’hui, cela nous semble indispensable !) à une vie culturelle active, ouverte sur le monde, et qui s’exporte. Comment une « petite langue » pourrait-elle faire l’économie d’un grand interventionnisme ?

 

Dans mon sac, j’ai le très bel essai d’Andrei Pleşu intitulé Pittoresque et mélancolie – Une analyse du sentiment de la nature dans la culture européenne*, « témoignage d’un effort d’européanisme, possible derrière le rideau de fer malgré des obstacles en tout genre. »Eh bien, dans une courte note précédent la préface de 1979, le philosophe de l’intervalle (se reporter à son Actualité des anges** pour comprendre ce que j’évoque ici) rappelle dans quelles circonstances il a mené sa recherche et comment il est parvenu à rédiger ce texte. Le jeune Andrei Pleşu fut, en 1975, le bénéficiaire d’une « inespérée bourse Humbold (…) et c’est pourquoi, trente ans après, la gratitude de l’auteur envers la Fondation reste entière. » En 1979 déjà, il dédiait son ouvrage à la Fondation Alexander von Humbold pour dire sa reconnaissance « pour la générosité – qui reste par ailleurs sans prix- de cette institution. »

Ce geste réitéré à presque trente années de distance peut sembler anodin, alors qu’il révèle à la fois une haute éducation et de la simplicité dans l’expression des sentiments.

L’intervalle d’un déplacement dans le monde « occidental » en 1975 s’apparentait alors à un voyage intersidéral.  Mon Paris – Bucarest est un saut de puce. Mais l’intervalle existe. Le regard l’atteste. Le voyage est là.

 

*

 

Tiens ! Un buste de Napoléon III ! Cela me rappelle que je n’ai rien dit encore de la très belle exposition encore visible jusqu’au 29 juin au château de Compiègne. Comme c’est un peu loin, à défaut d’y aller, il faut se plonger dans le catalogue, Napoléon III et les principautés roumaines. Les monographies sont de très grande qualité. C’est une mine d’informations sur une période fascinante et que l’on croit connaître – à tort. A redécouvrir, notamment à travers la peinture et surtout – surtout !- les premiers photographes. C’est mon coup de cœur à moi : la vie et l’œuvre de Carol Pop de Szathmary, photographe de la guerre de Crimée –mais pas seulement. (voir ci-contre, un cliché sur plaue de verre pris en 1854: la place du théâtre national à Bucarest)

 

 

Marcher dans ce quartier compris entre le bâtiment du gouvernement (Palatul Victoria) et la Piata Dorobanţilor (du nom d’un ancien corps de gendarmerie), c’est un peu parcourir la carte du monde : de nombreuses représentations diplomatiques et des résidences d’ambassadeurs s’y trouvent.

C’est aussi un quartier dont les rues portent le nom de capitales du monde entier.

 

 

*

 

Instantanés :

 

« Ava gardens » : l’enseigne d’un fleuriste, au pied du Foişor de Foc.
*

 
A 23h30, de Cotroceni à la gare du Nord. Sur le pas de la porte, de toutes les portes, du monde. Lieu magique s’il en est. Pas dedans et pas encore dehors. Pas visible et pourtant bien en vue, voilà comment on se sent quand on se trouve sur le pas de la porte. Des enfants petits sous le coude d’enfants plus grands, dans l’encadrement lumineux de cours se perdant sous les auvents, les treilles et les gouttières. Des chiens couchés sous les tilleuls – je les remarque au dernier moment, quand ils tournent la tête vers moi : une étincelle dans l’ombre incandescente. Une cour éclairée, une vieille femme aux cheveux gris et longs – une lampe tempête derrière sa tête. Des enfants assis dans son auréole.

 

Le Musée militaire. L’Académie sportive.  De là où j’étais plus tôt dans l’après midi, je voyais des joueurs de hand s’entraîner dans une des salles – d’ancienne écuries. Quelle époque ? Je ne m’en souviens pas.

*
Dans le sous-sol de la Gare du Nord, désert, la contrôleuse s’est avachie sur son téléphone portable qui lui sert de station de jeu. Un autre grand chien couché sur le sol rouge me regarde passer le tourniquet.

Passage, bâton à la ceinture, du bodyguard qui fait sa ronde d’un bout à l’autre de la rame. Son employeur ? La société de surveillance « Scorseze ».

Un couple tellement isolé du monde qu’elle -long cheveux teints en noir- se laisse extirper des points noirs par son compagnon – un grand poilu en bermuda. Je détourne la tête.
Des copains, deux – sac à dos, barbus. Reviennent de la mer.
Station Dristor, touffeur presque tropicale.
Un regard sur la droite, sur les grues au-dessus des immeubles presque achevés. Un programme immobilier relativement luxueux. Si j’avais le temps, je visiterais. Les immeubles sont élevés sur une ancienne fabrique d’aiguilles dont j’ai, pendant des années, longé les portes en fer peintes en bleu, puis couvertes d’affiches, puis rouillées, puis repeintes, puis percées d’un guichet, puis invisibles dans le bazar ambiant de la transition roumaine. Je me demande à quoi ressemblaient les machines pour fabriquer des aiguilles.

23h55. Les services municipaux procèdent à l’arrosage des parterres de fleurs ; la grande intersection Mihai Bravu – Baba Novac n’a plus rien de chaotique. Il y règne un ordre presque helvétique. J’exagère juste un peu.

 

 

*Somogy et ICR 2007, trad. Luminiţa Brǎileanu, Dominique Ilea

**Editions Buchet Chastel 2005, trad. Laure Hinckel.

Cafés poèmes de Paris

Le mois de juin est placé sous le signe de la poésie à l’Institut Culturel Roumain de Paris. De sa tour d’ivoire, la muse descend pour un bain de foule avec un programme chargé.

Le 11 juin, l’Institut Culturel Roumain et cinq autres instituts culturels étrangers à Paris ont démarré, dans 26 cafés parisiens, le projet Café poèmes de Paris. Les clients y pourront écrire quelques vers voire un poème entier sur une carte spéciale, qu’ils déposeront dans une urne spéciale présente sur chaque site. Les meilleures créations seront choisis par un jury international et publiées dans une brochure à l’occasion de la Semaine des cultures étrangères (26 septembre – 4 octobre) du FICEP (Forum des instituts culturels étrangers à Paris).

Le 16 juin, l’Institut Culturel Roumain accueillera dans ses locaux le Festival franco-anglais de poésie pour la présentation au public d’un nouveau numéro de la revue poétique La Traductière. Il sera par la suite présent au 27ème Marché de la poésie (18-21 juin), place Saint-Sulpice. Près de 500 éditeurs y attendent plus de 50000 visiteurs pour cet événement où l’entrée est libre.

L’Institut Culturel Roumain invite trois jeunes poètes roumains pour des lectures. Răzvan Tupa, Ana Maria Sandu et Claudiu Komartin, des nouvelles voix parmi les plus originales du lyrisme roumain contemporain, liront leurs poèmes une première fois le 17 juin au Pen Club français (6 rue François Miron 75004 Paris) à 18h30, puis le 20 juin à 15h sur la scène du Marché de la poésie. 

Bucarest – chronique d’été 6

Lundi

 

Le tram – de nouveau. L’enfilade des boulevards portant le nom de princes régnants d’époques lointaines.

Je ne peux pas ne pas m’en souvenir : c’est là, sur la gauche, quelque part entre les stations de métro Ştefan Cel Mare et Piaţa Victoriei que se trouve une petite maison pas tout à fait anodine.  Dans les années 30, Eugène Ionesco y vivait avec sa mère et sa sœur Marinela. C’est au 52 du boulevard Ştefan Cel Mare. Ce lieu est aujourd’hui tout à anonyme. Aucune plaque ne mentionne rien. Et puis, après tout, pour quoi faire ?

Si je mentionne ce lieu, alors que je passe devant, c’est parce que cela me renvoie à l’excellent souvenir d’une enquête que j’ai menée en 1994 « sur les traces d’un lycéen roumain nommé Ionesco », d’ailleurs publiée dans l’Événement du Jeudi avec des fac-similés de ses carnets de notes… Une vraie réussite, cette enquête historico-littéraire. C’est Archavir Acterian, à l’époque âgé de 87 ans, qui a été ma source principale. J’ai rencontré aussi Barbu Brezianu et son épouse et même un ancien condisciple de Ionescu -très jaloux du lycéen précoce et non-conformiste, futur académicien français…

Archavir Acterian se souvenait parfaitement des discussions de leurs vingt ans, des sorties en groupe qui se terminaient souvent dans la mansarde de Mircea Eliade, professeur de certains de leurs amis. Les clowneries d’Eugène Ionesco, les éclats de rire d’Emil Cioran brillaient encore dans ses yeux. Il déployait ainsi devant  moi et pour moi l’immense scène du théâtre bucarestois des années 20 et 30. Archavir Actérian était prolixe, précis et d’une urbanité délicieuse. Il ébauchait en quelques mots le portrait des Emil Cioran, Mircea Eliade, Emil Botta, Petre Tutea, Mihail Sebastian et autres. Parmi tous ces garçons, il y avait aussi quelques filles. La sœur d’Archavir Actérian, Jeni, nous a laissé un journal magnifique. Je l’ai à la main, alors que je passe devant ce fameux numéro 52.  Quelle personnalité brillante ! Quels dialogues mémorables entre elle et Eugène Ionesco ! Je crois qu’ils étaient un peu amoureux. Surtout Eugène, dont personne n’offense la mémoire en racontant –comme me l’a raconté Archavir en ce jour du printemps 1994- qu’il avait à 20 ans un vrai cœur d’artichaut ! Toujours amoureux, toujours se languissant d’amour.

Archavir a utilisé cette expression roumaine à croquer : Eugène était « îndragostit lulea ». « Lulea », c’est une pipe. Dans cette expression, il n’est pas question de bouffarde, mais cela m’avait alors fait sourire… « Lulea », c’est très proche de « lalea », la tulipe, c’est un son très enfantin. Je trouvais que cela allait bien au personnage dont Archavir me faisait le portrait, à travers ses propres souvenirs. Archavir Acterian écrit d’ailleurs dans son propre journal (un beau témoignage, mais moins intéressant que celui de sa sœur) qu’Eugène le tannait avec ses histoires d’amour et qu’un jour il lui fit rencontrer une jeune fille qui était dans sa classe au lycée, Rodica : le début de l’histoire d’amour de toute une vie… et la paix pour son ami !

 

Le tram passe sous la Piaţa Victoriei et refait surface à deux pas de l’appartement où Gabriela Adameşteanu a longuement reçu l’équipe des Belles Étrangères, dont je faisais partie en tant que conseillère littéraire et interprète, en juin 2005. Le petit appartement impeccable, les photos de famille en noir et blanc au mur, la chambre de l’écrivain dont on devinait que le divan était le lieu où de nombreuses pages de roman furent écrites…. Et le tramway qui passe sous les fenêtres. En mars, Marily Le Nir a publié sa traduction du roman de jeunesse de l’écrivain : Vienne le jour, Drumul egal al fiecarei zile, en roumain. C’est un roman de formation. Letitia est le nom de l’héroïne. Elle est adolescente et elle étouffe, entre sa mère et son oncle. L’un et l’autre ploient à un moment ou à un autre sous la roue dentée de l’engrenage dictatorial. Letitia, elle, suffoque tout simplement. Et le lecteur la suit entre deux souffles.

Bucarest – chronique d’été 5

Entre le cinéma Scala et la librairie Carturesti, je tombe sur la rue Pictor Arthur Verona transformée, pleine de vie : ici se tient pour quelques jours un mini festival organisé par la Fondation Carturesti et l’Union des architectes.
Cela s’appelle : 


Le but est de militer pour rendre aux piétons ce morceau de quartier au centre de Bucarest.
Je dégaine mon téléphone portable pour saisir en images quelque chose de cette atmosphère légère qui plane dans ce coin de Bucarest.
Des ateliers pour les enfants tenus par des associations écolos, des artistes en plein happening, et surtout, la présence forte et intéressante des étudiants des facultés d’architecture et d’art donnent un air un peu échevelé à cette rue que je connais bien pour y avoir, notamment, pris une des plus sympathiques photographies de mon exposition montrée en 1995 à l’Institut français:


Un des stands les plus intéressants (et de nombreux groupes se forment pour discuter) concerne les « résidences nobiliaires extra-urbaines ». Un crève-coeur de voir ces palais de toutes tailles et tous styles en ruine.

De grands panneaux comme ces deux-là que je prends en photo retracent l’histoire de ces lieux charmants. 
Le plus souvent, ils ont été transformés en Coopérative Agricole de Production (l’équivalent du kolkhoze en URSS) par les autorités communistes et confiscatrices.

Plus léger, voici l’endroit où se délivrer du stress : planter un clou de charpentier, voilà qui permet d’aller mieux!

Et puis, rouler en « harley » écolo!, c’est tentant…

surtout, après avoir rangé sur l’étagère du salon un bocal… d’air pur!