Hôtel Universal

Simona Sora
Editions Belfond

Voici une des traductions qui m’a offert le plus de surprises. Sa façon (je parle de Simona Sora, cette romancière si talentueuse) de raconter son histoire est si étonnante, originale et pleine de richesse! Comme l’ont remarqué les différentes blogueuses qui ont écrit sur ce roman pour le recommander, toute tentative de réduire ce livre aux événements diurnes et nocturnes ou à la biographie de ses personnages conduit à en perdre le fond, le sens, la richesse…

Comme ce site est destiné à faire part de mes « carnets » de traduction, voyons ce que je peux révéler du travail que j’ai mené…

Vous voyez, les lettres partiellement effacées que le mystérieux chocolatier envoyait à Rada, l’aïeule de Maia, la narratrice? Elles parsèment le roman et éclairent autant qu’elles épaississent le mystère.

Eh bien, allez traduire des textes pleins de trous! Mon secret, c’est que j’ai bien entendu demandé à la romancière de me fournir les lettres sans lacunes… Une fois que je les ai comprises et traduites, il m’a fallu trouver les bons mots à effacer en français pour rendre le même effet de clair obscur ou de moucharabieh des missives postées dans les lointaines terres d’Orient…

 

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Dans l’esprit d’un lieu _ Le Devoir

FICTION ROUMAINE Dans l’esprit d’un lieu Simona Sora laisse la beauté des quotidiens transcender la chute d’un régime

28 janvier 2017 | Yannick Marcoux – Collaborateur | Livres

« Simona Sora en a lu, des romans. Présente depuis nombre d’années dans le circuit littéraire roumain, elle a publié plusieurs essais, donné des séminaires à l’Université de Bucarest et traduit quelques oeuvres. À l’aube de la cinquantaine, elle publie son premier roman, oeuvre touffue où résonnent les voix de femmes qui ont fait l’histoire d’un lieu, du milieu du XIXe siècle à aujourd’hui : Hôtel Universal. Sis au coeur de Bucarest, l’établissement fut tour à tour auberge, bordel, quartier général de la Securitate — police politique sous le règne de Ceausescu — et, enfin, foyer d’étudiants. Dissimulant chambres et passages secrets, ce lieu étrange « se construit chaque nuit », et de ses fondations sourdent les récits fondateurs de ses pensionnaires. Parmi eux : Maia. C’est pendant la révolution de décembre 1989 — celle qui fera tomber le régime de Ceausescu — qu’elle arrive à l’hôtel Universal. Elle qui n’avait jamais habité Bucarest franchit l’entrée principale en éprouvant « avec la force de l’évidence la certitude d’être revenue chez elle ». Au moment où le pays s’apprête à panser les blessures de 45 ans de dictature, elle a le sentiment « que les années d’échecs, d’humiliations, de peur et de colère rentrée qui pesaient sur son thymus allaient enfin se dissoudre ». Chaque nuit, rêvant éveillée sur son balcon, elle se rappelle au souvenir de sa grand-mère, Maria, qui, suivant un rituel familial de conception de confiture aux roses, lui narrait l’histoire de sa généalogie, faite de « femmes au fort caractère » qui souscrivent toutes à un étonnant mantra : « Un homme qui t’aime t’apprend à mourir. »

Le récit repose sur de multiples trames, intriquant retours dans le passé à la vie au foyer étudiant, où Maia s’est liée d’amitié avec un groupe de pensionnaires qui trouvent refuge dans la littérature et les nuits arrosées. Ajoutant à l’onirisme général du roman, leur vie semble ancrée dans un rêve, si bien qu’on dit que, « à l’Universal, le temps ne passe pas comme à l’extérieur. Les gens qui y vivent changent imperceptiblement sans vieillir ». Beauté perdue Dans une narration dense, souvent poétique et toujours inspirée, l’auteure fait preuve d’une belle adresse en se jouant de la temporalité, nous entraînant par-delà la vacuité du quotidien : « Pour se situer dans la sphère de la liberté et pour retrouver, ainsi, la beauté perdue des choses, il faut avoir la chance de connaître un grand amour purifié de tout espoir et de toute peur. » Un rebondissement survient par ailleurs à l’épilogue, qui offre de nouvelles clés de lecture à une oeuvre déjà joliment complexe. Tandis que le nombre élevé des personnages égare parfois et freine la catharsis, la primoromancière émerveille par la fluidité de sa plume. Ses phrases amples, au souffle inépuisable, hypnotisent et envoûtent, offrant les mots avec douceur, comme si l’histoire était chuchotée à notre oreille. Hôtel Universal est une oeuvre qui détonne. Simona Sora élève la vie simple au rang de mythes, refuges sans lesquels « tout ce que nous vivons ou écrivons serait complètement inutile ». La vie, plutôt qu’utilitariste, devient une quête où chacun cherche à se révéler à lui-même, à retrouver son « vrai visage, destiné à être vivant dans le mystère de la mort ».

Hôtel Universal ★★★★ Simona Sora, traduit du roumain par Laure Hinckel, Belfond, Paris, 2016, 324 pages »