Les insectariums oniriques de Nicolae Vaschide

Une année de traduction de Solénoïde. La suite de mon Journal

6 octobre

Nu era doar înalt: se înălţa, clipă de clipă, din el însuşi, până ce, asemenea campanilelor, îşi împlinea forma pe verticală.

p. 573, cette phrase a quelque chose d’énigmatique. Pourquoi? A cause de l’image du « campanile », un mot transparent dans l’original. Le contexte est le suivant : « L’arrière-grand-père de Florabela, grand-père d’Ortanse et père d’Alesia, était, en effet, d’une taille peu commune« . La description de l’homme de science s’organise autour de sa grande taille et de l’impression qu’il produit sur les autres, comme l’écrit l’auteur, celle d’un « envol à l’intérieur de lui-même« . La sensation de légèreté que produit Vaschide entraîne sous la plume de Mircea Cartarescu la production d’une image très belle, celle de bulles de champagne à l’intérieur du long corps du personnage, lesquelles menaçaient même, en s’élevant, « de soulever le savant onirique de quelques centimètres au-dessus du trottoir« . Puis il y a cette phrase qui, mot à mot, voudrait dire (c’est mon brouillon d’hier soir juste avant d’arrêter) :

— Il n’était pas seulement grand : il grandissait [ou poussait ou s’élevait] seconde par seconde de lui-même [à l’intérieur de lui-même] jusqu’à ce que, comme les campaniles, il parvienne à sa forme verticale. —

La métaphore des bulles de champagne se transforme donc et se matérialise, se concrétise sous la forme (et à l’intérieur) de la forme d’un « campanile ». Je retrouve dans cette phrase l’idée de ce qui donne à l’enveloppe charnelle sa forme – et c’est un motif qu’on retrouve ailleurs -, comme la sève qui déplie les fibres d’une plante, ou comme l’hélium qui redresse un ballon de baudruche pour lui donner sa forme. C’est cela que signifie le se înălţa […] din el însuşi. Ainsi, on est bien dans la continuité des quelques mots figurant six ou sept lignes plus haut: « un envol à l’intérieur de lui-même ». Dans ce paragraphe, l’auteur unit les images de légèreté (l’envol, les bulles) et l’architecture (en ogive, à la gothique, les ascenseurs dans un bâtiment, la coupole) et finalement, aussi, le campanile. Je sens bien que je dois rendre l’image de la croissance, de la pousse, de la légèreté à l’intérieur de ce qui est rigide pourtant. Le verbe « pousser » comme équivalent de « grandir » ou de « s’élever » conviendrait. Comme le processus de la croissance est actif et lent, il me semble redondant de conserver « clipa de clipa » (d’un instant à l’autre).  Au verbe « a implini » correspond « remplir ». Ensuite, il y a l’image de la complétude de la forme atteinte par cette poussée intérieure, celle de la légèreté pourtant dotée d’une grande force et détermination.

Je choisis d’oser:

« Il n’était pas seulement grand : il poussait à l’intérieur de lui-même jusqu’à remplir sa forme dans toute sa verticalité de campanile.« 

7 octobre

Je note que parfois j’utilise « collection d’insectes » et d’autres fois « insectarium ». J’ai cru dans un moment d’allégresse que je pourrais utiliser le mot « insectarium » pour insectar… Mais non. C’est en effet un terme désignant un établissement scientifique… Je ne peux pas utiliser ce mot pour désigner les boîtes où les coléoptères et papillons sont épinglés…

Mais non, j’utiliserai quand même ce mot. Ça fonctionne en tout cas pour un passage précis où même en roumain l’utilisation du mot insectar forme une image poétique. J’en ai besoin ici : « les taxinomies de la nuit les rangeaient avec soin dans des insectariums oniriques« . Il est question des rêves, au bout d’une page où Mircea Cartarescu est une fois de plus extraordinairement clair, savant, précis et poète dans sa manière de les évoquer: 

« Nuit après nuit, nous nous endormons et ensuite nous rêvons. Nous plongeons dans la citerne d’or fondu de nos visions. Comme les pêcheurs de perles, nous ne pouvons nous attarder dans ces espaces : le besoin de respirer et la pression dans les tympans nous forcent à remonter, périodiquement, à la surface. Chaque matin, nous ouvrons le poing pour dévoiler, qui luisent entre les lignes de la main, les perles couleur de brume pour lesquelles nous avons mis notre vie en danger : de petits fragments de nos intérieurs veloutés. Alors que nous allons là-bas chaque nuit, le plus souvent nous en revenons les mains vides. Nous en restons étonnés et tristes, car nous savons que nous sommes descendus, nous nous souvenons avoir ouvert au couteau les valves des coquillages, mais les perles se sont perdues en route, comme s’il s’était agi seulement de nuages inhabituellement compacts ou de poissons des abysses qui auraient explosé sous leur propre pression intérieure.

Des perles que nous réussissons à conserver, appelées rêves (comme nous dirions en montrant une écaille : voici un poisson, et montrant un os hyoïde : voici l’homme), toutes ne sont pas de la même qualité : la texture et la couleur, la taille et la douceur au toucher varient tellement – et notre état d’émerveillement et de magie est si différent – que même à l’époque où les rêves étaient seulement les accessoires des paraboles et des contes et qu’ils figuraient dans de longs tableaux assortis d’explications univoques (« si tu rêves que tu urines vers le levant, tu deviendras roi »), les taxinomies de la nuit les rangeaient avec soin dans des insectariums oniriques. »  

10 octobre

p. 591, l’auteur utilise le qualificatif sticlos pour « brillant », de manière évidente, avec les « yeux » des hommes attirés par Chloé (encore un sacré personnage féminin). M’en souvenir pour la relecture – j’ai souvent hésité sur le sens à donner à cet adjectif…

A suivre

Métamorphose du rêve

La suite de mes notes…

18 juin, matin

P. 304, cette phrase : Dintre visele din anul urmator am selectat câteva care mi s-au parut (dar ce drept am eu sa selectez?) mai ciudate si mai tipice pentru lumea ce se adânceste, ca un sigiliu, în somnul meu:

Je la comprends d’abord ainsi : J’ai sélectionné quelques-uns des rêves de l’année suivante (mais quel droit ai-je de sélectionner ?) qui me semblent plus étranges et plus typiques pour qui se plonge, comme un sceau, dans mon sommeil  :

Mais j’ai immédiatement un doute: « lumea » c’est le monde, cela pourrait être les gens, les lecteurs, que l’auteur comparerait à un seau plongé dans le sommeil comme dans la cire… Mais cela ne semble pas très logique.

Si je suis très littérale, cela donne plutôt : J’ai sélectionné quelques-uns des rêves de l’année suivante (mais quel droit ai-je de sélectionner ?) qui me semblent plus étranges et plus typiques pour le monde qui plonge, comme un sceau, dans mon sommeil:

Mais cela voudrait dire quoi, dans ce cas? Le « pentru » est ambigu. Je surligne pour y revenir.

19 juin – 6h30

J’ai trouvé. Dans mon esprit français, la connexion s’était faite à mon insu, entre le « j’ai sélectionné » du début et le «pour » (pentru), téléguidant pour ainsi dire ma pensée… m’obligeant à croire que ce qui se trouve après « pour » est automatiquement le destinataire de ce qui est « sélectionné »…

Je crois que c’est Irina Mavrodin qui disait que le français vous met sur des rails, dans le sens où les premiers éléments d’une phrase pouvaient permettre de déduire les éléments situés plus loin sur le trajet de la pensée. C’est ce qui s’est passé ici et cela m’a empêché de comprendre sur l’instant cette phrase pourtant pas très compliquée. La lumière s’est faite dans la nuit, et ce matin, c’est clair : le « pentru » n’est pas un « pour » mais un « du ». Et « tipice« , plutôt que le littéral «typique » est davantage un « représentatif de… ».  

La bonne solution est donc : J’ai sélectionné quelques-uns des rêves de l’année suivante (mais quel droit ai-je de sélectionner ?) qui me semblent plus étranges et plus représentatifs de l’univers qui s’imprime, comme un sceau, dans mon sommeil…

Non aux rails et aux automatismes, oui au raisonnement rhizomatique…

20 juin

Hier, à peine 2000 signes faits en vitesse pour cause de tracasseries administratives qui m’ont bouffé la journée… C’est ça aussi, les auteurs : le travail qu’on ne peut pas faire, il n’est pas payé, il s’ajoute à la masse de travail à faire de toute façon.

27 juin

Je termine cette journée sur 10736 signes. Et je fais un petit tour dans les différentes manières dont j’ai traduit le mot jeleu suivant son emploi, car chez M. C.  c’est souvent la lumière qui est de jeleu, mais parfois aussi un saphir ou une cloche d’air. Je note en passant: lumière de bonbon, cloche gélifiée, le saphir mou comme un bonbon gélifié… Anodin petit mot sur lequel je m’arrête systématiquement… Grande diversité des sensations suggérées. Je devrais peut-être faire la recherche systématique et tenter de voir si je peux analyser mes propres choix. Mais c’est quand même difficile… Et est-ce que cela sert à quelque chose, ces micro-analyses de ma pensée en train de traduire?

Rendez-vous demain, même heure