Défaire plusieurs rangs pour reprendre la maille perdue

Une année de traduction de Solénoïde. La suite de mon journal

12 octobre

J’écris moins ici, car le challenge des 10000 signes de traduction par jour que Dieu fait est très difficile à tenir en dépit de l’allégresse automnale. Mais je note au passage ces mots et ces phrases qui me retiennent, me sollicitent ou m’interrogent. 

Je cherchais à quoi correspondaient les purici de plante, qui sont donc des pucerons, je navigue dans le dictionnaire, et parmi les synonymes de ce mot, je suis tombée sur « myrmidon ». Pourquoi m’y suis-je arrêtée? Parce que je me suis un peu compliquée la vie sur le mot roumain mirmicoid, il y a quelques jours, dans le même chapitre. 

Je copie ici l’intégralité de la note étymologique du mot myrmidon, car elle est passionnante : 

Étymol. et Hist. 1. Ca 1165 nom de peuple Mirmidoneis (Benoît de SainteMaure, Roman de Troie, 572, éd. L. Constans); 1464 (Jean Molinet, La Complainte de Grèce, éd. N.Dupire, I, p.25); 2. a) 1586 «individu de petite taille» (G. Bounyn, Satyre au Roy ds Satires fr. du XVIe, II, 153 ds Quem. DDL t.12); b)p.ext. 1665 «individu de peu de force, de crédit» (Molière, Dom Juan, I, 2) Empr. au lat. Myrmidones, lui-même empr. au gr. Μ υ ρ μ ι δ ο ́ ν ε ς rapproché du gr. μ υ ́ ρ μ η ξ «fourmi» par étymol. pop. et expliqué par des légendes différentes: les Eginètes devraient ce nom à la métamorphose de fourmis en humains (Ovide, Métamorphoses, VII, 654), Eaque, roi d’Egine, voyant son royaume dévasté par la peste, obtint de son père Zeus que les fourmis soient changées en hommes ou parce qu’ils creusaient la terre et vivaient dans des abris souterrains à la manière des fourmis (Strabon, Géogr., 8, 6, 16). Selon une 3elégende (Servius, Commentaire à Virgile, IV, 402) Myrmex, jeune Athénienne, s’étant fait passer pour avoir inventé la charrue, création d’Athéna, la déesse la transforma en fourmi, plus tard Zeus la transforma à nouveau en être humain ainsi que tout le peuple des fourmis.

Tout cela est bien joli mais cela ne m’a pas donné la solution pour « aussi petits qu’une population mirmicoide ». Alors j’ai enrichi ma culture générale en feuilletant des blogs publiés par des passionnés d’insectes, et j’ai enfin trouvé le terme « myrmécole », utilisé au sujet des fourmis. On me fera grâce de remonter l’arborescence de ma quête pour créditer le site où j’ai trouvé ma réponse. Que tous les jardiniers, entomologistes, enseignants et passionnés de sciences naturelles soient remerciés de publier ainsi toutes ces informations sur le net.

Page 600, je lis au sujet de Vaschide : quand il avait flotté nu, vertical etc. Je suis en alerte : il n’a jamais été question qu’il ait flotté, si je me souviens bien… Je retourne plusieurs pages en arrière, à l’endroit où l’on peut lire comment Nicolae Vaschide, jeune chercheur surdoué, repéré par Alfred Binet, a été initié (testé), à Paris, pour entrer dans la secrète confrérie des Oniromanciens. On l’avait fait descendre dans un bassin d’eau tiède sous les fondations de la Sorbonne. Je relis, oui c’est bien ça : Vaschide, celui qui était mis à l’épreuve, devait dormir une nuit dans le bassin, debout, la plante des pieds plaquée au fond de la citerne, avec seulement les narines et le haut du crâne qui dépassaient hors de l’eau. En roumain, trebuia să doarmă o noapte-n bazin, drept, cu tălpile lipite de fundul cisternei şi doar cu capul, de la nări în sus, deasupra apei.

Page 600, il est de retour à Bucarest et il se souvient d’un rêve qu’il a eu durant cette nuit d’intronisation. Il n’avait pas flotté, puisqu’il avait la plante des pieds plaquée au fond du bassin. J’épargne donc au lecteur de se poser une question pour rien et je rétablis la cohérence. Ce n’est pas grand chose, c’est presque rien : Il l’avait vu au cours de sa nuit à la Sorbonne, quand il avait été plongé, nu, à la verticale, dans la citerne souterraine, et qu’il avait juste le crâne émergé.

15 octobre

Page 607. Je corrige ce que j’ai traduit samedi. Ouf, exaspérément existe, Gide l’a employé. Rare et littéraire, mais bon, ça fonctionne. Un petit ouf dans un océan de difficultés et des vagues de fatigue.

16 octobre

11658 signes hier soir à 22h30… Pas de quoi me rassurer quant au délai…

Hier, turtur : j’ai eu la bonne idée de chercher les autres sens de ce mot. Ce sont aussi des franges, pas seulement des glaçons… Je pense, terrifiée, au nombre d’erreurs que j’ai peut-être commises par le passé sur ce mot… 

Je vérifie dans le reste de Solenoid si j’ai déjà croisé le terme… J’ai bien fait : à la page 314  de la traduction, j’avais bien commis l’erreur… la voilà réparée (j’ai remplacé « pic » par « franges ») :

Je ne peux oublier le regard jaune des embryons sculptés dans les franges pendant du plafond, ni leurs fronts à la Poe, avec le ganglion cérébral visible à travers.

Je continue de tricoter ma traduction. Parfois, il faut défaire plusieurs rangs pour reprendre la maille perdue.

17 octobre

Note du jour : que je me souvienne de ne jamais dire à l’avenir que cette traduction fut facile.

A suivre

Le faux rêve d’une Brasilia-sur-Dâmboviţa

Une année de traduction de Solénoïde. La suite de mon Journal

4 octobre 2018

Je viens de finir dans un souffle le chapitre 36. Il y a dans ces 14 pages un élan incroyable. C’est paradoxal, parce qu’elles contiennent une sorte de résumé du parcours du narrateur et de ses « anomalies ».  Mon exemplaire est tout coloré de passages dont je pressens qu’ils me seront très utiles par la suite. Ils sont essentiels. C’est sans doute un des tournants du livre, une de ses planches de rebond :

« Je peux témoigner de mes premiers souvenirs, du frère qui en est absent, du jour où maman m’a abandonné à l’hôpital impossible à localiser et où je me suis réveillé, sur une table d’opération, sous les étoiles. Je peux parler de mon incompréhensible sentiment de prédestination. Des docteurs et des dentistes qui ont torturé mon enfance. Du livre qui m’a littéralement fait fondre en larmes alors que je n’y comprenais strictement rien, quand j’avais douze ans, et qui est Le Taon, d’Ethel Lilian Voynich. De ma redécouverte du roman de carbonari et de conflits freudiens, plus tard, à la bibliothèque de la faculté de Lettres. De mon énorme étonnement quand Goia m’a parlé de la famille Boole et des cinq filles prodigieuses du grand mathématicien, et du trouble que le jeune homme blond, amoral et génialoïde, ami de Lewis Carroll, produisit dans cette famille, brisant sa géométrie logico-mathématique, faisant voler en éclats ses principes victoriens et inoculant leurs esprits de la folie télescopique de la quatrième dimension : des mondes dans des mondes, du profond à l’élevé, alignés sur une spirale asymptotique d’une majesté que le pauvre ganglion incarcéré dans nos crânes ne pouvait étreindre. Comment ne pas croire que la succession Le Taon – Boole – Hinton est bien un signe, une trajectoire exemplaire, une carte de ton vaste plan d’évasion ? Et comment considérer comme un hasard le fait qu’Ethel s’est mariée finalement avec celui entre les mains duquel est arrivé, au terme d’une aventure rocambolesque de six siècles, le manuscrit qui porte son nom : l’insaisissable, le monstrueux manuscrit de Voynich ? Et pourquoi les grosses femmes représentées dans ce manuscrit, nues, avec des tétons rouges et des cheveux frisés, se baignant dans des bassins qui communiquent entre eux par une tubulure bizarre ressemblent tant à celles des passages souterrains de Bucarest, entre la Milice de Floreasca, l’immeuble de Ştefan cel Mare et la Polyclinique Maşina de Paine ? Et là encore, pourquoi les visions qui viennent à Nicolae Minovici pendant ses strangulations contrôlées sont-elles si semblables aux cercles cabalistiques peints dans les pages du manuscrit de Voynich ?

Une autre fibre mnésique me mène encore plus loin, sans que je puisse me rendre compte jusqu’où, sans que je puisse comprendre, pour l’instant, comment elle s’allie avec la première, comment elle la croise, l’attire et la repousse alternativement, comme les pôles d’un aimant. À Voïla, grâce à Traian j’avais donc appris que mon corps d’enfant, et peut-être encore auparavant, avait été soumis, dans une clinique souterraine, à une manipulation dont je ne gardais aucun souvenir mais dont mes rêves futurs, avec toute leur imagerie effrayante, rendraient compte. J’ose lier mes cauchemars et les visiteurs, et les phénomènes épileptoïdes qui les accompagnent, ou peut-être le génèrent, au trajet hôpital – Policlinique – Voïla, sans avoir la prétention de former ne serait-ce qu’un des coins de l’immense puzzle. En revanche, j’espère assembler les pièces de ce coin-là grâce à ce que j’ai récemment appris au sujet du dompteur de rêves, Nicolae Vaschide – mais je n’en parlerai pas maintenant.

Et puis il y a la surface de ma vie, le trajet entre la maison et l’école, la certitude face aux barreaux derrière lesquels s’élève le grondement sourd de la bête. Et puis la banalité de mon univers et de mon être qui trouvent leur origine dans la gifle originelle : la soirée du cénacle durant laquelle mon poème La Chute a été déchu. Le verdict sans appel du grand critique, qui m’a noyé dans le manuscrit que j’aurais écrit autrement, si j’avais été placé au-dessus de lui, avec la pointe du stylo posée sur l’écriture inversée, léonardesque et cabalistique de celui qui (voilà, en cet instant même) barbouille avec les encres qui lui coulent dans les yeux une dérisoire Chapelle Sixtine. Mon univers, depuis lors, est celui dont nous faisons tous directement l’expérience : un univers de ruines et de dictature, un univers de peur, de faim et de sottise et de froid. Mais je me suis toujours demandé, avant de me plaindre de mon destin de professeur de roumain anonyme dans la ville la plus triste de la terre : l’écrivain célèbre, dont La Chute aurait été une élévation, aurait-il eu un solénoïde encastré dans les fondations de sa maison ? Aurait-il pu léviter, avec les poches lourdes de gloire ? Aurait-il découvert, lui qui aurait passé sa vie dans les réceptions, les colloques et les tournées, les piquetistes, et si oui, aurait-il été solidaire de leurs manifestations ? Les écailles de l’adulation publique seraient-elles tombées de ses yeux pour qu’il voie Virgil se faire écraser comme un cafard de cuisine sous la semelle de la grande déesse ? Mais les écrivains voient-ils jamais quelque chose ? Leurs portes peintes sur le mur infiniment épais de notre cellule de condamnés à mort s’ouvrent-elles jamais ?

En ce terrible soir du Cénacle de la Lune, non seulement la trajectoire de ma vie s’est scindée comme un tronc en deux énormes branches, ramifiées à leur tour à l’infini en des milliers de branches qui recouvrent toute l’étendue du réel, mais c’est le monde entier qui s’est divisé, mitose cosmique, fission universelle qui a engendré deux réalités infinitésimalement différentes au début, puis, avec le temps, de plus en plus étrangères l’une à l’autre. Je ne sais pas à quoi ressemble à présent son univers, alors que ne nous sépare peut-être rien qu’une membrane infiniment fine. Peut-être, là-bas, la dictature est-elle tombée depuis longtemps, peut-être une comète a-t-elle déjà tout anéanti, laissant des étoiles froides et de la poussière astrale derrière elle. Peut-être, ensuite, le paradis est-il descendu sur terre. Peut-être, dans le monde de l’écrivain éloigné et célèbre qui porte mon nom n’a-t-on jamais entendu parler de l’école 86, bien qu’elle existe également là-bas, aussi lointaine que les îles Marquises ou que les Hyades, avec son inutile cortège de maîtres comme des sarcoptes de la gale dans les souterrains de l’épiderme. De toute façon, il continue à écrire, à tatouer la peau des livres, les bourrant de choses belles et inutiles pour lesquelles les hommes l’admirent, comme ils admirent celui qui jongle avec dix assiettes ou celui qui soulève des haltères de centaines de kilos ou celle qui a les seins les plus gros. Tout comme la musique dans son ensemble, la peinture, la pensée, la prière et tout le discernement de son monde, ses livres restent à l’intérieur, ils sont inoffensifs et ornementaux, ils rendent la prison plus acceptable, la paillasse plus douce, le baquet plus propre, le gardien plus humain, la cognée plus tranchante et plus lourde.

Parfois, je pense que quelque chose me relie peut-être quand même, à chaque instant, si cela se trouve, comme les électrons connectés à distance, à mon jumeau si dissemblant, et parfois je crois que ces ponts entre nous sont les rêves. Peut-être nous y retrouvons-nous, peut-être que certaines nuits il ouvre lui aussi brusquement les yeux pour regarder dans les yeux un visiteur, en même temps que moi qui suis au-delà de la membrane, peut-être que lui aussi devient triste et désorienté pour toute la journée, après le rêve épileptoïde où son crâne vole en éclats, soufflé par une tornade dorée. Ou peut-être qu’avec un autre monde on lui a donné aussi d’autres rêves, aussi faux et dignes de mépris, dans lesquels il reçoit des prix internationaux, est adulé par les femmes qui font la queue au pied de son lit, et il regarde de haut, juché sur son piédestal, devenant sa propre statue qui domine une ville propre, civilisée, aseptique, une Brasilia-sur-Dâmboviţa… Enfin, je pense parfois que, à force de creuser pendant des décennies mon grand tunnel d’évasion, rejetant derrière moi, comme une taupe métaphysique, des mètres cubes de terre, j’arriverai finalement, comme un malheureux et hirsute abbé Faria, non pas dans le divin espace extérieur sous ces cils infinis, mais dans sa cellule à lui, qui est aussi suffocante, qui empeste autant le chou avarié, qui provoque autant le sentiment de claustrophobie, qui est autant enterré au cœur de la cité gigantesque que ma propre cellule. Il ne nous resterait alors qu’à nous prendre dans les bras et à pleurer, puis à pourrir comme ça, deux squelettes qui s’étreignent dans des chiffons en morceaux, comme les petites croûtes et les pattes de mouches desséchées dans les toiles d’araignées. Toutes les différences entre le succès et l’échec, la vie et l’art, les édifices et la ruine, la lumière et l’obscurité, annihilées par le temps exterminateur, le temps qui ne fait pas de prisonniers. »

Demain je passerai au chapitre 37. Hâte de retrouver la splendide Florabela du début du livre. Ce chapitre est le micro-roman de la vie de Nicolae Vaschide, « l’homme qui rêvait délibérément et avec méthode », élève d’Alfred Binet et très étrange homme de science. J’y découvre aussi l’histoire de sa descendance dont le dernier fabuleux exemplaire est son arrière-petite-fille, la torride Florabela, professeure de mathématiques. Un soir, le narrateur et Irina sont invités chez elle, et c’est à cette occasion que son histoire se déploie dans le livre. A la fin du chapitre, les deux se rendent aux marges de Bucarest pour aller voir le fameux « crâne » de Ferentari… Je me couche sur cette dernière vision. Je me demande quels seront mes rêves. Il est 23h45. 

A suivre