Un mot inconnu

Après quelques jours d’interruption pour accompagner l’auteur en tournée de présentation de son livre France et en Suisse (j’ai d’ailleurs mis à jour la page de Solénoïde où l’on peut accéder au PDF des principaux articles parus dans la presse française et suisse), et ensuite pour me rendre au festival VOVF en compagnie du romancier Dan Lungu, je reprends ci-dessous la publication du journal de traduction de Solénoïde…

Retour, donc, en 2018.

La suite de mes notes…

Avril

…Étonnante coïncidence, on évoque beaucoup de manuscrit de Voynich dans l’actualité, ces dernières semaines. Dans Solénoïde, ce nom revient souvent. Dans ce chapitre 15  que j’aborde maintenant, l’étudiant de 20 ans part à la recherche du livre dont il n’a qu’un souvenir partiel: les larmes qu’il a versées dessus, bien sûr, quand il n’avait que douze ans. Et son titre,  Le Taon. Ce qui compte à ses yeux, c’est de reprendre chair en lui-même, tel qu’il était lorsqu’il avait douze ans.

Histoire de perdre un peu de temps en fin de journée, vérifions : 33 occurrences de ce nom. Mais combien concernent le manuscrit énigmatique et combien d’autre l’étonnante Ethel Lilian Voynich, l’auteure du best-seller de l’espace soviétique intitulé Le Taon?? Peu importe finalement, car leurs destins sont liés… Quelle destinée que celle que la romancière Ethel Lilian Voynich! Elle est une des cinq filles de Mary Everest (l’étonnante mathématicienne autodidacte dont l’oncle a donné son nom au plus haut sommet de la planète) et du mathématicien George Boole, ce qui est déjà quelque chose. Suffragette, un peu révolutionnaire, elle se marie à un certain Wilfrid Voynich qui n’est autre que le découvreur du fameux manuscrit! Et elle est l’auteure de ce roman sur la révolution italienne qui est devenu un des plus grands best-sellers du monde soviétique – et par là, des pays satellites – ce qui explique sa présence dans la bibliothèque familiale du narrateur…

Je me sens fascinée autant par le manuscrit indéchiffré de Voynich que par l’histoire familiale de cette Ethel née en 1864 et qui a vécu 96 ans…

20 avril

Le dernier chapitre de la première partie! C’est un récit de « traces ». D’abord les traces énigmatiques laissées par une femme de moujik dans la neige immaculée du matin, une femme dont le mari découvre la disparition : l’existence de sa femme s’interrompt avec ses traces solitaires au milieu de la neige intacte. Le narrateur ne cesse de penser à  cette historiette, se demandant ce qu’elle peut bien lui dire, lui signifier. On suit le fil d’un thème qui revient constamment : l’inadéquation entre nos sens, (et donc nos capacités d’intellection) et le message qui nous est délivré. On en comprend rien à rien, ou si peu. Pour illustrer notre vision à courte vue, M. C. se sert de la parabole du chat, qui reviendra ensuite : quand on montre un objet à un chat, le chat regarde le bout de notre doigt, pas l’objet qu’on veut lui montrer. 

Ensuite, les « traces » que sont les tatouages. Encore un thème qui revient, qui avait marqué le troisième tome d’Orbitor (L’Aile tatouée), suscité par sa lecture intensive des « grands livres de la solitude », dont, évidemment Le Journal de Kafka. Le thème du tatouage est à rapprocher de celui du palimpseste.

Un mot inconnu dans la jolie description d’une aurore glacée dans un coin de Russie d’Épinal :

« O singură geană de lumină, gălbuie, tivind şura şi coroanele corcoduşilor, pline de promoroacă, şi trei-patru izbe cocoşate sub norii învârtoşaţi ca nişte blinele pe cerul jos, plin de pâclă. »

Je lis ça, je comprends, je vois, mais « blinele », c’est un mot qui me chagrine. Il y a quelque chose qui cloche. Tout ce que je vois de proche (mais cette traduction est improbable), c’est « blinis ». Je cherche. En roumain, le pluriel de « blini » est « blinii » et dans le cas où on lui accole l’article défini, « bliniile ». Pas « blinele ». De plus, après « niste », l’indéfini que l’on comprend en français par « des », on n’utilise logiquement pas d’article défini… J’ai écumé les dictionnaires, sorti de son rayonnage le vieux Damé (en cas d’orthographe ancienne), mais non, rien. Je penche pour une coquille. Au delà de la question de l’orthographe, je trouve l’image hasardeuse, mais je me dois de ne pas perdre de vue le jeu de fausse-vraie maladresse de l’écrivain raté qui dit à plusieurs reprises ne pas être un écrivain, un jeu sur l’auto-ironie qui peut se manifester de cette manière…

J’ai donc une phrase nominale dans la succession de phrases nominales qui ouvre le chapitre: « Un rai de lumière blonde ourlant le fenil et la couronne des mirabelliers couverts de givre, et trois ou quatre isbas courbées sous les nuages solides comme des blinis sur le ciel bas plein de brume. » Des nuages comme dans un dessin d’enfant. Une sorte de paysage naïf à la russe. 

…à suivre, demain, même heure

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