Kafka in the mirror

La suite de mes notes…

Juin

Plus de 10800 signes aujourd’hui et l’impression de passer un cap. Je finirai le chapitre 20 demain matin, si tout va bien. Il y aurait-il un solénoïde de planqué sous le plancher de mon bureau pour que je me sente ainsi propulsée dans l’écriture de la traduction de Solénoïde?

Comme d’autres livres de Mircea Cartarescu, Solénoïde a son leitmotiv. Dans L’Aile tatouée (Orbitor III), qui en avait plusieurs, l’un d’eux était un vers d’Arthur Rimbaud, Qu’est-ce pour nous, mon cœur, que les nappes de sang tandis que l’autre était In girum imus nocte et consumimur igni… Dans Solénoïde, c’est un passage de trois lignes, un fragment du Journal de Kafka qui est comme un levain pour la narration: il génère du roman, du dédoublement, de la réflexion… et même les notes de la traductrice.

« Stăpînul viselor, marele Isachar era aşezat în faţa oglinzii, cu spinarea lipită de suprafaţa ei, cu capul mult răsturnat pe spate şi cufundat adînc în oglindă. Acolo a apărut Hermana, stăpîna amurgului, şi s-a topit în pieptul lui Isachar pînă cînd a dispărut cu totul acolo« , ainsi commence le chapitre 20, par une citation. Je cherche, l’enquête commence. Le narrateur parle du Journal de Kafka. Belle occasion pour moi d’enrichir ma bibliothèque de ce livre que je n’avais pas. Mais je n’attends pas, j’essaie de trouver la source en lançant ma requête sur un moteur de recherche. L’extrait ne figure d’ailleurs pas dans l’édition française de poche traduite par Marthe Robert. Ce petit texte fait partie des « fragments » épars. Un passage obscur rarement exhumé. Je trouve l’original de Kafka:

Der Träume Herr, der große Isachar, saß vor dem Spiegel, den Rücken eng an dessen Fläche, den Kopf weit zurückgebeugt und tief in den Spiegel versenkt. Da kam Hermana, der Herr der Dämmerung, und tauchte in Isachars Brust, bis er ganz in ihr verschwand.

Et voilà que je tombe sur un os! Dans la phrase en roumain, j’ai « Hermana, stăpîna amurgului », c’est-à-dire « Hermana, la maîtresse du crépuscule », un féminin, alors que Kafka écrit « der Herr der Dämmerung », « le maître » du crépuscule! Mes restes de cours de langue allemande (ah, le souvenir émouvant des cours d’entretien que j’ai suivis à l’Institut Goethe de Bucarest dans les années 90!) ne sont pas si lointains que je ne sache faire la différence au premier coup d’œil!

Je suis donc devant une re-création, une réinterprétation d’une citation de Kafka, laquelle est, pour ce que j’ai pu trouver, partout traduite au masculin, ce qui est a priori logique. La présence féminine de l’autre côté du miroir, la « maîtresse du crépuscule » est nécessaire, elle est constitutive du grand thème qui parcourt l’oeuvre et qui est maintes fois travaillé chez Mircea Cartarescu : figures du double, de l’ambiguïté sexuelle, de la gémellité, du passage du miroir. Cet apport de Kafka illustre une nouvelle figure du monde parallèle dont la réalité vraie est à chaque pas « réalisée » tout au long du livre par divers « indices » conservés dans le coffret aux trésors du narrateur. Il l’ouvre chaque soir ou presque pour les en sortir : le « matricule » récupéré par le prof de maths dans la vieille Fabrique (dans un des chapitres du début), la boîte de tic-tac contenant ses dents de lait, les photos craquelées et autres reliques du passé tangible qui sont autant de pièces du puzzle de son existence… L’Hermana de Kafka devient dans Solénoïde la sœur, le double féminin du narrateur scrutant son destin dans le miroir, dans sa chambre de sa mythique maison en forme de navire. Ces pages sont magnifiques. Je me délecte. 

Tiens, au fait, hermana, en espagnol, c’est le mot qui désigne la sœur… Mais bien sûr, ce n’est qu’un hasard…

Illustration: Hans Fronius
Rendez-vous lundi… même heure…

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