De la mue, de l’esprit et du souffle dans Solénoïde

La suite de mes annotations en cours de traduction…

9 août

P.416, l’emploi de desfoliata, qui se comprend comme « défeuillé », pour parler d’une peau de serpent, me pose problème… L’auteur évoque une page fine et sèche, desséchée comme une « peau desséchée de serpent », c’est-à-dire qu’il la compare à une mue de reptile. 

Ce qui est intéressant, c’est que nâpârca, l’orvet, partage en roumain la même racine que les mots signifiant « mue » et muer »: a napârli.

J’ai tendance à penser que l’auteur a bien aimé sous sa plume le son de piela desfoliata-a naparcilor. Piela desfoliata, c’est presque un oxymore sonore, si bien qu’on peut presque croire que desfoliata veut dire « écorchée », finalement, « desquamée », sauf que le mot est assez laid. C’est un poète qui écrit, je ne l’oublie jamais. Le choix des mots lui vient de très loin, il est déterminé par les multiples filtres de sa sensibilité sonore, visuelle et sensuelle à l’égard des mots.

Ici, c’est assez clair, finalement. Et il y a a napârcilor, dont le « o » final est l’exact contrepoint, contrepoids, du « o » de « desfo… ». On trouve aussi dans ces trois mots des allitérations, en p, en f et en l.

Finalement, ce n’est pas pour rien que je me trouve arrêtée à cet endroit de la page…

De plus, de plus, le DEX (le dictionnaire explicatif de la langue roumaine, le Robert roumain) me dit que desfoliat n’existe pas. Il y aurait ici confusion et entremêlement de desfoiat (qui a les pages ou les pétales arrachés) et de defoliat, qui correspondrait à notre « défoliant » rarement utilisé (le participe passé défolié est encore plus rare) et qui renvoie surtout à la guerre du Vietnam…

Donc, je mets « sur des pages fines comme la fine mue du serpent (d’un orvet) »

ou bien

« sur des pages fines comme la peau desséchée d’un serpent (d’un orvet) »?

Je préfère la première solution qui est plus lisible en français. Dans le cas du deuxième choix, le lecteur pourrait légitimement se dire « alors, on ne sait pas que ça s’appelle une mue?? »

D’un autre côté, l’auteur n’a pas utilisé le mot napârlire qui veut dire « mue »…

Mais le sens?

Je réalise alors que je peux placer au début du passage les allitérations si belles en f qui disparaissent dans les mots « mue du serpent »! Je tente ça :

« sur des feuillets fins comme la fine mue du serpent. »

Je retrouve des allitérations (même si je n’ai que celles qui sont en f), l’accent est mis sur la finesse du reste, c’est-à-dire de la peau que l’animal a quittée… Je verrai bien si je garde ou pas. Je surligne en jaune.

Je suis au cœur d’un passage qui est une sorte de credo (un de plus) du narrateur. Je le trouve très beau.

Tiens, une question : quel lecteur comprendra aujourd’hui qu’un texte « pneumatique » est un texte spirituel (pneuma étant à la fois le souffle et l’esprit, en grec), inspiré, marqué par la théologie du souffle, notion orthodoxe (mais aussi largement extrême-orientale) qui est une référence très masquée à Saint Grégoire de Palamas??? 

Il est 18h et il est temps que je me mette en tête que pour cet auteur, sticlos veut dire « brillant »! Ma formule mentale et visuelle a un mal de chien à trouver que la principale qualité du verre soit la brillance. Je pense toujours d’abord à l’aspect physique de cette matière : dure, transparente ou translucide, fragile, cassante… Une question de disposition du cœur? Ou alors de respiration?

12 août

Le mot obiectual : on pourrait croire que ce mot est un néologisme calqué du français, mais en français ce mot n’existe pas.

Signifie « matériel, objectif ». Le narrateur évoque sa peur profonde non pas des objets mais de la réalité qui se trouve derrière, sa peur de « la réalité en soi ».

J’ai gribouillé dans le coin de la page, « sans objet? Non ». Puis « non objective? Pas vraiment non plus, puisque le contraire serait subjective. Or la question n’est pas qu’elle est subjective (qu’elle ne tiendrait qu’à lui, qu’à celui qui écrit), cette peur. La question est qu’elle appartient à autre chose qu’à l’objet, à autre chose qu’aux choses…

La page 421 tourne donc sur une épineuse question.

Et pourtant, « je conclus par ce que j’ai noté, le 28 février, de ma peur pure, **sans objet**, semblable à une couleur, de ma peur endogène, répandue dans la gélatine de mon cerveau comme une goutte chimique qui se répand dans les milliards de filaments et d’interstices jusqu’aux frontières osseuses, qui passe les pores du crâne pour l’entourer d’une aura noire. J’ai toujours eu peur, j’ai toujours perçu, non pas les objets mais la réalité derrière eux, la réalité en soi, avec une horreur paroxystique » semble marcher.

Mais ça ne me va pas. Je suis absolument certaine que le mot « objectuel » doit exister dans le vocabulaire de la philosophie, car c’est ce dont il s’agit ici. Et l’auteur a tout lu. Il a lu aussi beaucoup en anglais. Son lexique est enrichi de termes provenant de ces aires de la connaissance.

Je cherche donc, et oui, en effet, objectuel existe bien, dans le sens donné par M.C. On est chez Husserl et Heidegger. Dans le langage du Sein und Zeit, dans Etre et temps, l’angoisse est provoquée par le monde, par ce quelque « chose » non objectuel, situé « au-delà » de chaque chose. C’est exactement ce que décrit M.C. (J’ai trouvé ici : Studia theologica I, 4/2003, 196-200 -LA NÉGATION CHEZ HUSSERL ET HEIDEGGER – Stefan GUGURA) . Mais en psychologie, on trouve aussi « non objectal », pour désigner le stade du nouveau né qui ne différencie pas le moi du non-moi… Riche recherche…

Je choisis pour l’instant (il ne faudra pas oublier d’enlever le « sans objet ») si je décide bien de laisser ça :

« Je conclus par ce que j’ai noté, le 28 février, de ma peur pure, (sans objet) non objectuelle, semblable à une couleur, de ma peur endogène qui se répand dans la gélatine de mon cerveau comme une goutte chimique par les milliards de filaments et d’interstices, jusqu’aux frontières osseuses, qui passe les pores du crâne pour l’entourer d’une aura noire. J’ai toujours eu peur, j’ai toujours perçu avec une horreur paroxystique, non pas les objets mais la réalité derrière eux, la réalité en soi. »

 

 

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