Un mot inconnu

Après quelques jours d’interruption pour accompagner l’auteur en tournée de présentation de son livre France et en Suisse (j’ai d’ailleurs mis à jour la page de Solénoïde où l’on peut accéder au PDF des principaux articles parus dans la presse française et suisse), et ensuite pour me rendre au festival VOVF en compagnie du romancier Dan Lungu, je reprends ci-dessous la publication du journal de traduction de Solénoïde…

Retour, donc, en 2018.

La suite de mes notes…

Avril

…Étonnante coïncidence, on évoque beaucoup de manuscrit de Voynich dans l’actualité, ces dernières semaines. Dans Solénoïde, ce nom revient souvent. Dans ce chapitre 15  que j’aborde maintenant, l’étudiant de 20 ans part à la recherche du livre dont il n’a qu’un souvenir partiel: les larmes qu’il a versées dessus, bien sûr, quand il n’avait que douze ans. Et son titre,  Le Taon. Ce qui compte à ses yeux, c’est de reprendre chair en lui-même, tel qu’il était lorsqu’il avait douze ans.

Histoire de perdre un peu de temps en fin de journée, vérifions : 33 occurrences de ce nom. Mais combien concernent le manuscrit énigmatique et combien d’autre l’étonnante Ethel Lilian Voynich, l’auteure du best-seller de l’espace soviétique intitulé Le Taon?? Peu importe finalement, car leurs destins sont liés… Quelle destinée que celle que la romancière Ethel Lilian Voynich! Elle est une des cinq filles de Mary Everest (l’étonnante mathématicienne autodidacte dont l’oncle a donné son nom au plus haut sommet de la planète) et du mathématicien George Boole, ce qui est déjà quelque chose. Suffragette, un peu révolutionnaire, elle se marie à un certain Wilfrid Voynich qui n’est autre que le découvreur du fameux manuscrit! Et elle est l’auteure de ce roman sur la révolution italienne qui est devenu un des plus grands best-sellers du monde soviétique – et par là, des pays satellites – ce qui explique sa présence dans la bibliothèque familiale du narrateur…

Je me sens fascinée autant par le manuscrit indéchiffré de Voynich que par l’histoire familiale de cette Ethel née en 1864 et qui a vécu 96 ans…

20 avril

Le dernier chapitre de la première partie! C’est un récit de « traces ». D’abord les traces énigmatiques laissées par une femme de moujik dans la neige immaculée du matin, une femme dont le mari découvre la disparition : l’existence de sa femme s’interrompt avec ses traces solitaires au milieu de la neige intacte. Le narrateur ne cesse de penser à  cette historiette, se demandant ce qu’elle peut bien lui dire, lui signifier. On suit le fil d’un thème qui revient constamment : l’inadéquation entre nos sens, (et donc nos capacités d’intellection) et le message qui nous est délivré. On en comprend rien à rien, ou si peu. Pour illustrer notre vision à courte vue, M. C. se sert de la parabole du chat, qui reviendra ensuite : quand on montre un objet à un chat, le chat regarde le bout de notre doigt, pas l’objet qu’on veut lui montrer. 

Ensuite, les « traces » que sont les tatouages. Encore un thème qui revient, qui avait marqué le troisième tome d’Orbitor (L’Aile tatouée), suscité par sa lecture intensive des « grands livres de la solitude », dont, évidemment Le Journal de Kafka. Le thème du tatouage est à rapprocher de celui du palimpseste.

Un mot inconnu dans la jolie description d’une aurore glacée dans un coin de Russie d’Épinal :

« O singură geană de lumină, gălbuie, tivind şura şi coroanele corcoduşilor, pline de promoroacă, şi trei-patru izbe cocoşate sub norii învârtoşaţi ca nişte blinele pe cerul jos, plin de pâclă. »

Je lis ça, je comprends, je vois, mais « blinele », c’est un mot qui me chagrine. Il y a quelque chose qui cloche. Tout ce que je vois de proche (mais cette traduction est improbable), c’est « blinis ». Je cherche. En roumain, le pluriel de « blini » est « blinii » et dans le cas où on lui accole l’article défini, « bliniile ». Pas « blinele ». De plus, après « niste », l’indéfini que l’on comprend en français par « des », on n’utilise logiquement pas d’article défini… J’ai écumé les dictionnaires, sorti de son rayonnage le vieux Damé (en cas d’orthographe ancienne), mais non, rien. Je penche pour une coquille. Au delà de la question de l’orthographe, je trouve l’image hasardeuse, mais je me dois de ne pas perdre de vue le jeu de fausse-vraie maladresse de l’écrivain raté qui dit à plusieurs reprises ne pas être un écrivain, un jeu sur l’auto-ironie qui peut se manifester de cette manière…

J’ai donc une phrase nominale dans la succession de phrases nominales qui ouvre le chapitre: « Un rai de lumière blonde ourlant le fenil et la couronne des mirabelliers couverts de givre, et trois ou quatre isbas courbées sous les nuages solides comme des blinis sur le ciel bas plein de brume. » Des nuages comme dans un dessin d’enfant. Une sorte de paysage naïf à la russe. 

…à suivre, demain, même heure

Qui a dit que traduire était facile?

29 mars

J’entre dans le chapitre 14. Celui du mensonge de la mère, le mensonge fondateur et déchirant, un épisode freudien d’une grande force. La violence du contexte. L’histoire d’une opération médicale dont personne n’a le souvenir…

Attention, spoiler!
Elle se dissémine en plusieurs échos, plus loin dans le livre : au préventorium de Voïla où le lit des petits pensionnaires disparaît la nuit dans une trappe… Un lieu où les enfants subiraient « des choses », imaginent les camarades du narrateur. Mais aussi, échos à la fin du livre, dans le «climax» des retrouvailles imaginaires avec la mère morte.

Je suis bien décidée à passer la page 200 et à arriver vite à la page 250… Mais je m’arrête sur de ces choses… Toujours des doutes, des broutilles. Ici par exemple, « je n’ai pas pu supporter cette pensée « jusqu’au bout » » dit littéralement le texte. J’écris « plus longtemps ». Le français est ici plus temporel, le roumain plus géographique, plus spatial, me semble-t-il. Le personnage ne peut « supporter de dérouler le fil de cette pensée jusqu’au bout », voilà ce que peut avoir pensé l’écrivain. Je ne peux pas me permettre de rajouter ce développement imagé. Mais ce que je dois au lecteur, c’est l’expression de la pensée dans sa langue, le français, et sans que rien n’accroche, car l’auteur n’a pas voulu retenir son lecteur sur cet anodin petit bout de phrase de la p. 197… Je suis devant cette page depuis une bonne petite heure et je n’arrive pas à avancer. Au moins, je nourris un peu ce journal de traduction…

Qui a dit que traduire était facile?

10 avril, 11 heures.

13 lignes en 1 heure, c’est grave, docteur?

En pleine traduction de ce livre incroyable qui me plonge dans des vertiges de beauté, j’apprends que son auteur, mon très cher Mircea Cartarescu, reçoit le prix Formentor couronnant l’ensemble de son œuvre! 

Un mot roule dans ma tête

 La suite de mes notes…

27 mars

p.188

Je note ce joli passage de la traduction en cours, Solénoïde : « Virgil était resté un moment silencieux près d’elle, assis sur la pierre froide, les yeux tournés vers le globe fondant du soleil qui avait enflammé des millions de gouttes de rosée dans la prairie qu’ils avaient sous les yeux, tenant un poing fermé sur ses genoux, puis il avait déplié les doigts comme les pétales d’une fleur carnivore pour révéler, au creux de sa main, le grand M que nous portons tous gravé là – et qui ne peut venir que de Mors, car tous les chemins de notre paume nous mènent, via les tornades inutiles du destin et les jeux dérisoires du karma, à l’ossuaire universel – et une délicate mante religieuse verte, avec sa tête triangulaire qui tourne en tous sens, ses regards clairement intelligents, ses membres longs et souples, son corps fusiforme couvert d’ailes raboteuses comme les brins d’herbes rêches. »

Je voudrais préciser « au dieu Mors »…. Laisser l’ambiguïté? Laisser le lecteur se demander si c’est une coquille et si j’ai plutôt voulu écrire le mot  « Mort »?  J’ai déjà remplacé « qui ne peut venir que de Mors » par « qui ne peut nous rattacher qu’à Mors », ce qui m’a semblé un petit éloignement, et j’ai enfin repris « qui ne peut venir que de Mors » avec Mors en italique…

Et je me suis interrogée sur une rime entre « raboteuses » et « rugueuses », avant de me résoudre à ne pas rajouter ça au texte qui ne contient pas de rime interne. J’ai aussi cogité sur le fait que le corps de la mante n’est en réalité pas « couvert d’ailes »… Que de pensées qui tournent et s’évanouissent!

Plus que jamais le texte de la traduction double dans son espace privé le texte de l’auteur. Je vois les distances et elles me semblent indispensables pour rendre justice au texte.

Toujours p. 188, une phrase en vrac dans les langes du brouillon en train de s’écrire:

« Virgil avait élevé l’insecte jusqu’au cercle de métal en fusion, si bien que sur la tache d’ambre incandescent apparaissait une silhouette noire, en prière, dans une aura pulsatile, un champ énergétique intense et hypnotique. »

Cela devient (phase intermédiaire) :

« Virgil avait levé l’insecte devant le cercle de métal en fusion, si bien que sur la tache d’ambre incandescent apparaissait une silhouette noire, en prière, dans une aura pulsatile, un champ énergétique intense et hypnotique. »

Et finalement j’opte pour cette version qui me semble bien meilleure (si j’observe froidement mon travail, je constate que j’ai totalement bouleversé l’ordre de la phrase) :

« Virgil avait levé l’insecte devant le cercle de métal en fusion, si bien que sa silhouette noire, en prière, auréolée de la pulsation d’un champ énergétique intense et hypnotique, se détachait sur la tache d’ambre incandescent. »

Le résultat, pour la même longueur, donne un effet de plus grande concision. C’est bien, de finir sur le groupe verbal. Je trouve que ça pose la phrase. Le « métal en fusion » et la « tache d’ambre incandescent » encadrent visuellement ce qui fait le cœur de la vision, à savoir la silhouette de l’insecte.  

p. 190, les famenii, mot pour la première fois rencontré… Qui signifie eunuques, castrés….

p. 192 je croise borangicul, choisi peut-être plus pour le son magnifique de ce mot roumain que pour le sens qu’il charrie… car « soarele va rasari si mâine, scaldând lumea în borangicul splendorii sale« , « le soleil se lèvera de nouveau demain, baignant le monde dans la soie de sa splendeur »… Et là, on doit bien reconnaître que le mot « soie » n’a pas le même poids que « borangic« … Même si la soie est très très évocatrice en français. C’est plus une question de sonorité du mot. 

C’est étrange, je reste avec ce mot qui roule dans ma tête, « borangic, borangic« ….

28 mars

J’écris à l’instant « Ce camp d’extermination n’est que pour nous » mais je change aussitôt pour quelque chose de mieux : « Pour nous seuls est ce camp d’extermination.  » Parce qu’il y a anaphore avec la phrase suivante : « Pour nous seuls qui, jour après jour… »

Je note  une phrase qui m’a semblé très difficile :

 » Doar pentru noi, care ţesem zi de zi, în ochii minţii, viitorul („şi mâine soarele o să răsară“), s-a pregătit, prin însuşi darul ăsta miraculos, pedeapsa supremă: vom fi exter minaţi, toţi, toţi până la unul, la fel de sigur cum soarele va răsări şi mâine. « 

« Pour nous seuls qui, jour après jour, dans les yeux de notre esprit, tissons l’avenir (« demain le soleil se lèvera de nouveau »), est préparé, du fait même de ce don miraculeux, le châtiment suprême : nous serons exterminés, tous, tous jusqu’au dernier, aussi sûrement que demain le soleil se lèvera de nouveau. » (p.186)

p. 193 de l’original, je remarque des alliances de mots qui ne sont pas des pléonasmes en roumain et qui y ressemblent en français. Il y a d’abord « exécution finale », qui passe tel quel en français sans trop de problème, si on ne cherche pas la petite bête. Mais « plină pe dinăuntru« , littéralement « pleine à l’intérieur »…? On peut difficilement, en français, être empli de quelque chose à l’extérieur… A moins qu’on n’utilise le mot « plein » pour dire, un peu maladroitement « couvert de », comme lorsqu’on dit « il est plein de boue » (qui signifie en réalité « couvert » de boue et non pas rempli de boue comme pourrait l’être un vase).

Mais toutes ces petites remarques ne doivent pas diminuer la beauté incroyable de ces passages où le narrateur découvre qu’il ne pourrait absolument pas étreindre Caty, puisque  « Păpuşa de cauciuc din faţa mea, cu gura ei rotundă ca o petală de mac tăiată-n două de-o linie de tuş, cu sânii ale căror areole se zăreau prin bluza florală, era toată umedă şi sexuală, dar era plină pe dinăuntru cu o substanţă foarte amară » : « La poupée de caoutchouc en face de moi, avec sa bouche ronde comme un pétale de pavot coupé en deux par une ligne à l’encre de Chine, avec ses seins dont on apercevait les tétons à travers la blouse florale, était tout humide et sexuelle, mais elle était pleine d’une substance très amère. »

Un petit exemple tout bête de réécriture en vue de plus de naturel : « Cela m’a pris une demi-heure pour arriver à la maison » est devenu, entre ce matin et maintenant : « Il m’a fallu une demi-heure pour rentrer chez moi. »

[Je publie ces notes le 30 septembre, Journée mondiale de la Traduction. Hommage à tous les traducteurs de tous les temps qui rendent le monde lisible. En quelque sorte, tout traducteur est une sorte de Virgil portant la mante-religieuse devant un « cercle de métal en fusion » pour la rendre visible, non?]

Rendez-vous demain, même heure…

La grande femme en caoutchouc

La suite de mes notes…

Je retrouve ce matin un terme que j’avais déjà cherché, en 2012, à rendre au plus près. Je travaillais alors sur le troisième tome d’Orbitor, la trilogie du même auteur, Mircea Cărtărescu, intitulé en français L’aile tatouée.  Il s’agit toujours du chapitre 13 et de Caty, ce symbole de la vanité du monde. L’enseignante débarque un jour à l’imprévu dans l’école déserte où le personnage principal est tout occupé à écrire pendant les longues heures où il est obligé, par le système éducatif, à faire le gardien des lieux. Devant lui qui n’en demande pas tant, la sublime Caty déballe quelques objets mystérieux :  » în fine, a dezlegat nodul şi-a dat la iveală, din hârtia creponată precum cea care înfăşoară portocalele, câteva obiecte de pânză mătăsoasă pe care la-nceput nu le desluşesc bine« .  Elle est « enfin venue à bout du nœud et a tiré du papier crépon, ressemblant à celui qui enveloppe les oranges, quelques articles de tissu soyeux que je n’identifie pas immédiatement ».

En 2009, je m’étais creusé la tête (et là, je ne retrouve plus le terme que l’auteur avait employé). J’avais posé la question sur un forum de langue française, au sujet de ce « papier » qui entoure les oranges et les mandarines parfois…. Le débat avait été fructueux et plein de surprises. Les uns avaient déclaré que cela n’existe plus (alors que chaque hiver j’en vois !), les autres parlaient étrangement de papier ciré ou de papier crépon (!), ou alors de papier de soie – ce qui était le plus proche peut-être, mais étrange quand même…

Dans Solénoïde, Mircea Cărtărescu me facilite tout de même la tâche puisqu’il écrit :  » hârtia creponată precum cea care înfăşoară portocalele « . Il explique lui-même, par une comparaison, ce qu’est ce papier précieux qui bruit entre les doigts de la femme fascinante, sans que l’on sache vraiment si elle lui plaît ou pas…

En attendant, la description est celle-ci : « Comme un forêt, le secrétariat est parsemé de taches de lumière qui déposent des centaines de milliers de nuances d’orange et d’incarnat et de cyclamen et de citron vert et de mauve de figue sur les joues lisses, le petit nez retroussé, le corsage perlé de la grande femme en caoutchouc, laquelle est enfin venue à bout du nœud et a tiré du papier crépon ressemblant à celui qui enveloppe les oranges, quelques articles de tissu soyeux que je n’identifie pas immédiatement. »

Lors de mes errances sur le web pour trouver le bon mot à adopter, j’ai vu passer le terme de colifichure, tellement adorable. Quelqu’un supposait qu’il était inventé. Mais pas du tout. Ou alors par le romancier Charles Poncelet dans un roman totalement oublié, « me pensez-vous assez bélître, par hasard, pour aller m’occuper moi-même de ces colifichures? » Seule attestation ? Il est absent de tous les dictionnaires que j’ai pu consulter… Joli terme, pourtant, à retrouver dans un numéro de la Revue de Paris de 1847, où figurent Lamartine, Théophile Gautier et d’autres devenus plus célèbres que cet auteur pourvoyeur de « colifichures »…

Tiens, je me souviens qu’à l’époque de L’Aile tatouée, j’avais écrit ce billet : Le cauchemar du pissenlit

21 mars

Retour à la traduction après le tourbillon du Salon du livre de Paris.

«…enlaidissante », avec un « e » féminin refusé par le correcteur automatique… également par Lexilogos, mais on signale sa présence chez Proust. Alors j’y vais !

« pichetişti » = piqueteurs pour l’instant. Mais j’ai d’énormes doutes. Je choisirai bientôt, quand j’aurai perçu toute l’étendue de leurs actions…

25 minutes de cogitations et de corrections (il y a eu des version intermédiaires que je n’ai pas pensé à sauvegarder) se sont écoulées entre ces deux versions :

« Sans doute attirés par ses sanglots dans le miroir, semblables à ces papillons tête-de-mort dont les antennes en forme de plume traquent les phéromones de la femelle à des dizaines de kilomètres, le jour de ses quarante ans, les piqueteurs étaient entrés dans sa vie. »

Et :

« Le jour de ses quarante ans, sans doute attirés par ses sanglots dans le miroir et semblables à ces papillons tête-de-mort dont les antennes en forme de plume hument les phéromones de la femelle à des dizaines de kilomètres à la ronde, les piquetistes étaient entrés dans sa vie. »

Un autre exemple de contorsions traductives :

p. 185, premier jet :

« Ils ne mimaient pas seulement l’existence de ce qui les liait, de ce qu’ils auraient souhaité encore avoir comme liens, et ils auraient tout donné pour sentir encore de l’amour et de la tendresse l’un pour l’autre, ou au moins du désir brutal. »

Puis après cogitations et réflexions :

« Ils ne mimaient pas seulement l’existence de ce qui les avait liés, qu’en réalité ils appelaient encore de leurs vœux, ils auraient tout donné pour sentir encore l’amour et la tendresse ou au moins le désir animal qu’ils avaient eu l’un pour l’autre. »

p.186 les catènes…. de concaténer…

26 mars

Je reprends ma traduction. Entre temps, j’ai traduit les 29000 signes, en deux jours, d’une nouvelle qui va participer à un prix… Le sujet est bon, j’espère que cela aura du succès.

Je reprends donc et je tombe p. 187 sur un extraterrestre : le mot « piepţenii ». Mais que viens donc faire là ce « t » cédille ?

Je sais une le mot n’existe pas, que c’est forcément une coquille, mais par acquis de conscience d’ouvre le dictionnaire, je consulte en ligne aussi, et je note un point d’interrogation. J’écris ici, aussi…

3028 signes tirés au forceps, des phrases d’une grande complexité, où je balance entre le rendu du texte et la création de mes phrases qui peuvent avoir le goût raboteux de l’original traduit au plus près, ou bien l’élégance du français harmonieux qui absorbe le lecteur dans le rythme de l’histoire et l’invite plus loin. Mais toujours, la tension du choix. Qui augmente avec la charge poétique de l’original, avec sa valence métaphorique, avec l’ampleur de son souffle.

Mais il est 19h55, heure d’été, je dois bouger.

…à suivre, demain, même heure

Comme des lèvres

La suite de mes notes…

La question du mot « labiile » (prononcer en détachant bien les deux « i », « labi-ile »). Ce mot est le pluriel défini du mot « labie », qui  veut aussi bien dire « corolles » que « lèvres » en tant que parties de la vulve… 

Il me semble que dans le passage ci-dessous, au cœur de ce chapitre 13 consacré à Caty, marqué par un érotisme croissant mais très contenu,  l’auteur a forcément choisi la seconde acception :

« Toutes voudraient devenir comme elle, avoir une villa à Cotroceni et un mari imposant, avec une position au ministère des affaires étrangères, et un enfant génial, et, dans leurs immenses armoires encastrées dans les murs, des tonnes de robes évanescentes, parfumées, gaufrées, soyeuses, glissantes, transparentes, froncées comme les œillets et comme des lèvres. »

Je crois que je me pose la question parce que le terme de corolle est très beau et qu’il serait tentant de l’utiliser. Mais les « lèvres » sont plus énigmatiques. L’esprit du lecteur peut choisir entre le rose baiser crépu et les luxuriantes parties intimes… Je suis pour la liberté du lecteur.

Je me demande brièvement si la version suivante, plus proche de l’original -au plan de la syntaxe- serait valable:

« Toutes voudraient devenir comme elle, avoir une villa à Cotroceni et un mari imposant, avec une position au ministère des affaires étrangères, et un enfant génial, et des tonnes évanescentes, parfumées, gaufrées, soyeuses, glissantes, transparentes, froncées comme les œillets et comme des lèvres, de robes, dans leurs immenses armoires encastrées dans les murs. »

Je n’hésite que très peu de temps, juste assez pour me donner l’occasion de noter l’hésitation, pour qu’elle ne se perde pas dans les nuées des phrases effacées à jamais.

Je note aussi que la lèvre, en tant que partie charnue marquant le contour de la bouche, se dit en roumain « buza ». Les dictionnaires étymologiques roumains ne fournissent pas de manière certaine et unanime la source de ce mot… Pour compliquer la chose (mais est-ce bien compliqué?), le locuteur roumain peut bien, à la rigueur, employer « buza » pour les deux types de lèvres… Mais pas « labie », réservé à l’usage qu’en fait Mircea Cărtărescu dans cette phrase évocatrice…

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Tiens! le dictionnaire automatique de word ne connaît pas « pépiante ». Pourtant, ce mot 

évocateur est utilisé par Colette, par Maurice Druon et par d’autres auteurs, alors bien entendu, je l’utilise. Ce qui fait un peu peur, finalement, c’est que le correcteur automatique prenne tellement d’importance qu’on en vienne à douter de certaines choses. Ici, il m’a conduit à me vérifier. Je connais des gens qui, eux, désactivent le correcteur.

13 mars. Mardi

Quelques jours passés à faire d’autres choses. Et le salon du livre qui arrive avec quelques obligations très agréables…

p179, « Tot ce poartă e „de la pachet“, sunt mărci de care oamenii au auzit pe la noi cum se-aude de Graal şi de năframa Veronicăi. » Ce serait dommage de traduire seulement par « tout ce qu’elle porte vient de l’étranger ». « …de la pachet » signifie qu’on lui a envoyé ces vêtements par la poste. Non pas qu’elle a commandé à l’étranger, car ce n’était pas possible. « …de la pachet« , c’étaient les cadeaux faits par des amis ou des parents en Occident, qui éprouvaient un peu de pitié pour ceux de leur famille qui étaient restés coincés derrière le rideau de fer; ça pouvait être aussi de « l’aide humanitaire », provenant de divers canaux de soutien généralement souterrains, cachés. Car bien entendu ils étaient encore impensables, les jumelages qui ont fleuri après 1989. Il y a eu dans la fin des années 1980 l’extraordinaire idée de l’adoption, par des villes et villages français (ce fut le début du superbe élan de l’association Opération Villages Roumains), de villages victimes de la « systématisation », autrement dit, de la destruction, et par ce biais-là aussi, les Roumains pouvaient, parfois, recevoir quelque chose « de la pachet« … Notre Caty, bien lotie socialement, se fait sans doute envoyer ses fameuses petites culottes par des moyens moins dissimulés… 

Je choisirai donc de conserver l’expression entre guillemets. Le « reçu de l’étranger » doit être reçu tel quel par le lecteur, pas la peine d’expliquer. C’est ici que d’autres vantaux s’entrouvrent sur le texte…. 

« Tout ce qu’elle porte « est reçu de l’étranger », ce sont des marques dont les gens ont entendu parler comme du saint Graal ou du voile de Véronique. »

14 mars

Je tombe ce matin sur de nombreux petits pièges anodins, comme la tristesse de n’avoir rien d’autre que le mot estival pour « văratice » qui est si évocateur, me semble-t-il… Je découvre le mot « pembé », qui est rose, mais dans une langue surannée… Incarnat me plaît bien…. J’ai aussi le nez de Caty, qui a le nez « bonţ« , c’est-à-dire, si l’on veut, camus, mais ce n’est pas du tout flatteur, il évoque la mort, la Camuse, la Camarde, ou Socrate… J’hésite à l’utiliser ici. Je pourrais écrire simplement « court »… « épaté » serait très étrange également, et faux, au bout du compte… Je choisis finalement, après pas mal de réflexion à ce sujet, « le petit nez retroussé » qui complète si bien le portrait en action de ces pages 173-175… 

Page 179 superbe passage qui est selon moi un vrai plan de cinéma :  » Câte un catalog Neckermann face ocolul unui cartier întreg, e împrumutat pentru câte-o dupa-amiază de vreo gospodină care-şi ia o pauză de la oalele de pe foc, îşi face o cafea, îşi aprinde un BT şi, cu catalogul în braţe, visează. « 

J’adore cette phrase. C’est vraiment une scène de cinéma. Dans mon imaginaire, elle doit résonner avec quelque chose de très ancien. Avec la vision d’une telle fenêtre entrebâillée un matin de janvier. Avec des exemplaires d’autres revues. C’est un travelling-avant. Vous la voyez, cette micro-cuisine dans l’immensité d’un immeuble communiste, cette cuisine dans laquelle notre regard pénètre par une fenêtre à double châssis en bois, entrouverte? Comme on y cuisine, un peu de buée s’est invitée entre les deux épaisseurs de carreaux. La femme en tenue « de scandal » (ah, comme je l’aime ce terrible faux-ami roumain qui assimile le désordre visuel du vêtement, lequel peut d’ailleurs n’être que relâchement, au désordre auditif du bruit que suppose le mot français « scandale »!) « se ménage une pause entre les faitouts posés sur le feu, se fait un café, s’allume une BT et […], le catalogue sur les genoux, se prend à rêver. » Nous, on la voit de face à travers la vitre légèrement embuée, la tête penchée sur le catalogue, et l’on perçoit l’épaisseur de son rêve.  

…à suivre, demain, même heure